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Arnould Galopin[498]

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Arnould Galopin[498]
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8/22/2009
language:
French
pages:
205
Arnould Galopin



Le bacille









BeQ

Arnould Galopin



Le bacille

roman









La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 555 : version 1.0





2

Du même auteur, à la Bibliothèque :





La ténébreuse affaire de Green-Park









3

Le bacille



(Albin Michel, Éditeur, 1928.)









4

À la mémoire de mon père

Le docteur AUGUSTIN GALOPIN,

Professeur de physiologie, élève de Claude Bernard.

A. G.









5

Il allait chancelant, comme un enfant, lugubre,

Comme un fou... Devant lui la foule au loin s’ouvrait...

LÉON DIERX.









6

I



Il venait brusquement d’apparaître au coin de la rue

et s’avançait d’un air las, le menton sur la poitrine, le

visage enfoui dans un grand cache-nez de laine noire.

Une femme qui faillit le heurter poussa un cri

perçant et s’enfuit, affolée...

Presque au même instant, de tous côtés, s’élevèrent

des exclamations confuses :

– Lui... encore lui !...

– Oh ! l’horreur !...

– Le monstre !...

Il y eut une longue rumeur, un mouvement de recul

et instinctivement tous les visages se détournèrent.

Pendant quelques secondes, il demeura immobile,

fixant sur ceux qui l’entouraient deux yeux jaunes,

humides et luisants, puis il poussa un long soupir et se

remit en marche lentement... sous les huées...

Au moment où il passait près d’un hangar en

démolition, quelqu’un lui lança un plâtras qui s’émietta

sur ses talons en un nuage de poussière blanche, et un



7

gamin s’enhardit jusqu’à lui tirer son pardessus.

L’homme se retourna et regarda l’enfant qui,

terrifié, resta cloué sur place, bouche bée, les doigts

ouverts.

La foule s’était amassée, surexcitée, tumultueuse.

– Si nous n’étions pas arrivés, il l’aurait

certainement frappé, dit une femme avec un geste de

menace.

– Bien sûr, reprit une autre... Tenez, pas plus tard

qu’avant-hier, il a couru après mon petit, même qu’en

rentrant chez nous le pauvre gosse a été pris de

convulsions... Il avait eu comme qui dirait « les sangs

tournés ».

– Mais pourquoi ne l’enferme-t-on pas ?... On a bien

enfermé le mendiant de l’avenue d’Orléans, vous savez,

celui qui avait la figure brûlée et deux trous rouges à la

place des yeux.

– C’est vrai tout de même... pourtant il n’était pas

aussi laid que celui-ci... et puis il ne bougeait jamais de

place... il se tenait toujours devant la porte des Enfants-

Assistés... Ceux qui ne voulaient pas le voir n’avaient

qu’à passer de l’autre côté du trottoir... tandis que cet

individu-là on le rencontre partout.

– Il habite sans doute le quartier ? interrogea

quelqu’un.



8

– Oui... tout près d’ici... à côté du marchand de

fourrages, dans la petite maison qui fait le coin du

passage Tenaille.

– Il faudra bien qu’on nous en débarrasse, grogna un

vieux monsieur affligé d’un tic, en ponctuant sa phrase

d’un coup de canne et d’un clignement d’œil.

– Le commissaire a dit qu’il n’y pouvait rien.

– Oh ! par exemple, nous verrons bien... oui, nous

verrons... À la fin, c’est scandaleux, vraiment cela ne

peut durer...





*





L’homme était déjà loin. Sa longue silhouette

voûtée s’était fondue peu à peu dans la luminosité pâle

du crépuscule, et longtemps après qu’il eut disparu, la

foule demeura encore groupée sur le trottoir,

maudissant cet inconnu, dont la brève apparition l’avait

si étrangement remuée.





*





Depuis environ un mois qu’il s’était fixé à





9

Montrouge, celui que l’on appelait « l’Horreur » sortait

régulièrement, à la tombée de la nuit, comme les

chauves-souris ; il prenait les rues désertes, rasait

timidement les maisons, cherchant le plus possible à se

dissimuler dans l’ombre. La première fois qu’on l’avait

aperçu, il avait provoqué un sentiment de curiosité

inquiète, une sorte d’indéfinissable malaise comme on

en éprouve à la vue de quelque chose d’étrange,

d’anormal, qui épouvante et déconcerte. Puis, à la

longue, la crainte avait fait place à l’aversion, l’aversion

au dégoût. On avait peur de cet homme et on le détestait

tout à la fois parce qu’il troublait la quiétude des gens

paisibles et s’obstinait à vivre de la vie de tout le

monde, quand il semblait condamné par la nature à

mener l’existence des anciens lépreux. Pour un peu, on

eût exigé qu’il se couvrît la tête d’un voile et s’annonçât

d’un grincement de crécelle.

Il était devenu une sorte d’ennemi public ; une rage

sourde grondait à son approche et, sans les sergents de

ville, peut-être l’eût-on lynché, tant était forte la haine

de tous contre cet homme auquel on ne pouvait

cependant reprocher que sa laideur. Il y a de ces

misères physiologiques qui surexcitent les nerfs et qui,

après avoir donné le frisson, finissent par horripiler.

Elles deviennent une obsession et, à leur vue, au lieu

d’une exclamation de pitié, c’est un cri de fureur qui

s’échappe, car le moderne altruisme s’accommode mal



10

de certaines complications et n’entend pas être soumis à

trop rude épreuve. Il est entendu que chacun aime son

prochain, est quelquefois disposé à le secourir et à le

consoler, à condition toutefois que ce prochain ne force

pas les cœurs à des dévouements trop héroïques.





*





La nuit était tout à fait venue quand « l’Horreur »

réintégra son antre, une petite construction de deux

étages, à la façade lézardée, aux volets disjoints, située

presque en bordure de l’avenue du Maine.

Cette masure qui, à gauche, était protégée contre

l’écroulement par des poutres vermoulues, s’adossait

sur la droite à un hangar sous lequel on apercevait des

bottes de paille et de foin symétriquement étagées. Une

cour intérieure faisait communiquer le hangar avec

cette pauvre maison, mais, depuis que celle-ci était

habitée, on avait édifié à la hâte une sorte de cloison

formée de planches disparates et à demi pourries que

reliait entre elles par le haut une traverse de sapin toute

neuve. Deux fenêtres donnant sur la cour avaient été

condamnées au moyen de tasseaux et l’on voyait encore

la marque noire des volets contre la muraille.

La bicoque appartenait à un marchand de fourrages



11

voisin ; elle était abandonnée depuis quelque temps et

son propriétaire avait résolu de la démolir, quand un

homme d’une cinquantaine d’années, qui se disait

médecin, était, un jour, venu la louer et avait même

signé un bail de trois ans.

– C’est pour un de mes amis, avait-il dit... un savant

qui désire être tranquille...

Il avait fait mettre sur la quittance le nom de Martial

Procas, avait payé un an d’avance et s’en était allé.

Deux jours après, une grande tapissière s’arrêtait

devant la masure et les déménageurs ne tardaient pas à

encombrer le trottoir de meubles dépareillés, de

paquets, de ballots et d’une infinité d’objets et

d’instruments bizarres, tels qu’on en voit dans les

laboratoires : cornues rebondies, retortes au bec

recourbé, cloches évasées par le bas, matras à col étroit,

sphériques et ovoïdes, aludels piriformes lutés avec de

l’argile, et emboîtés les uns dans les autres... Puis ce fut

une profusion d’éprouvettes, de tubes coudés, de tubes

en U, de coupelles, de creusets, de flacons, de filtres,

d’eudiomètres et de siphons.

Les passants intrigués s’arrêtaient devant un tel

amas de choses mystérieuses et regardaient d’un œil

méfiant cet envahissement de verrerie.

Enfin, les déménageurs tirèrent encore de la voiture





12

deux fourneaux de cuivre, un petit lit de fer, une

armoire normande, un divan rouge en velours de lin

fané, quelques chaises, une horloge à coffre, une grande

table de chêne qui ressemblait à un établi... et ce fut

tout.

Les hommes attendaient qu’on vînt leur indiquer où

il fallait placer tout cela, et comme le locataire ne se

montrait pas, ils allèrent s’installer chez un marchand

de vin, après avoir recommandé à un gosse de les

prévenir « dès que le paroissien arriverait ».

Mais il faut croire que le « paroissien », comme ils

l’appelaient, ne semblait guère pressé d’occuper sa

nouvelle demeure, car il ne fit son apparition qu’au

moment où l’on commençait à allumer les réverbères.

Bien que l’on fût en mai et qu’il fît une chaleur

lourde, il arriva dans un fiacre fermé, un de ces fiacres

archaïques, comme on en rencontre encore la nuit, dans

la cour des gares, et qui sont conduits par des

sexagénaires rubiconds et malpropres. Après avoir payé

le cocher, il rabattit sur ses yeux son chapeau de feutre

noir, mit une main devant son visage et s’engouffra

rapidement dans le vestibule de la maison. On eût dit, à

le voir, un homme qui venait d’être soudainement

frappé et qui, étourdi par le coup, s’enfuyait pour

échapper à un ennemi invisible.

Les déménageurs prévenus parurent en grommelant,



13

la démarche lourde et chaloupante.

– Ah ! c’est pas malheureux ! fit l’un.

– Ce type-là se paie décidément not’ tête ! dit un

autre. Attends un peu, on va lui ranger sa verrerie et

proprement encore. Si y a de la casse, tant pis, ça s’ra

pas d’ not’ faute puisqu’y fait nuit.

Du vestibule, une voix s’éleva, sèche, un peu

nasillarde :

– Mes amis, ne cassez rien, je vous en prie. Il y aura

un bon pourboire.

Les déménageurs se regardèrent et se mirent à rire

bêtement, en se poussant du coude.

Le chef d’équipe, un grand gaillard aux bras tatoués,

coiffé d’un bonnet rouge, répondit avec un accent

traînant de faubourien :

– Soyez tranquille, bourgeois. On aura soin de votre

vaisselle. Du moment qu’il y a un bon pourboire, ça va.

Allons les gars ! Commençons par les meubles. Après

on s’appuiera la verrerie.

Et avec des gestes dont ils s’efforçaient d’atténuer la

brusquerie, les hommes chargèrent sur leurs épaules le

pauvre mobilier qui s’étalait pêle-mêle dans la rue.

Cela prit un quart d’heure à peine... puis ils

« attaquèrent » la verrerie, mettant à ce travail un soin



14

méticuleux qu’ils exagéraient d’une manière ridicule.

Cependant, le locataire ne s’était pas encore montré.

Dissimulé dans une chambre du premier étage, il

interrogeait rapidement chaque fois qu’il entendait

craquer les marches :

– Que montez-vous là ?

– Le lit...

– Bien... au premier... dans la pièce de gauche.

Quelques instants après, il demandait encore :

– Qu’apportez-vous, maintenant ?

– Des bibelots de verre.

– Dans la salle de droite, en bas, au rez-de-chaussée.

Tantôt sa voix semblait toute proche, tantôt elle

venait un peu assourdie du fond d’une pièce ou d’un

corridor et jamais les déménageurs ne pouvaient

apercevoir celui qui leur parlait... Quand ils

approchaient de l’endroit où devait se trouver ce

singulier individu, ils entendaient un rapide glissement,

voyaient une ombre qui frôlait les murs et disparaissait

derrière une porte... Un d’entre eux, qui était chaussé

d’espadrilles, parvint cependant à dépister « le

paroissien » ; mais celui-ci, surpris, tourna brusquement

le dos, et se tint dans un angle, légèrement baissé,

comme s’il arrangeait quelque chose.



15

Quand tout fut monté, placé, fixé, l’homme

demanda encore :

– Et mes microscopes ? Je ne les vois pas...

– Quoi qu’y dit ? fit l’un des déménageurs.

– J’sais pas, répondit son camarade... j’crois qu’y

d’mande ses « misroscopes ».

– Ils sont dans une caisse de bois noir... reprit

l’homme invisible, sans sortir du coin où il s’était tapi.

– Ah ! oui... j’vois c’ que c’est... on va vous monter

ça, bourgeois... fit le chef d’équipe... La caisse est

restée en bas dans le vestibule... Pardon ! excuse ! on

l’avait oubliée...

On entendit alors tinter des pièces de monnaie, puis

le locataire annonça :

– Je dépose votre argent sur la cheminée de la

chambre de droite.

Les déménageurs s’avancèrent rapidement, mais

quand ils arrivèrent, l’homme avait disparu...

Le chef compta l’argent, fit entendre un claquement

de langue significatif, puis dit, en saluant

ironiquement :

– Le compte y est... et largement... Merci bien,

patron, et au revoir !... Non... j’peux pas dire ça,

puisque j’vous ai pas vu... mais c’est égal, vous êtes



16

bien bon tout d’ même... Allons ! à une autre fois !

Il y eut dans l’escalier un bruit de souliers ferrés, des

trébuchements sonores, puis la porte se referma

bruyamment.

L’homme écouta quelques instants, immobile, en

haut de l’escalier.

Quand il fut bien sûr que les déménageurs étaient

partis, il descendit très vite, poussa le verrou de la porte

d’entrée, alluma une bougie, puis se jetant sur le vieux

divan rouge qui gisait au milieu d’un affreux fouillis, il

se prit la tête entre les mains et se mit à sangloter...









17

II



Qu’était cet être douloureux ? D’où venait-il ?

Pourquoi, à son approche, détournait-on brusquement

les yeux ?

Il fallait donc qu’il eût quelque chose d’effrayant,

d’épouvantable ?... Oui... Il était laid, atrocement laid,

d’une laideur qui dépassait tout ce que l’on peut

imaginer, non point que sa figure fût ravagée par

quelque lupus, labourée par un chancre répugnant ou

couturée de plaies immondes... Elle n’avait subi aucune

déformation, nul accident n’en avait bouleversé les

lignes, mais ce qui la rendait ignoble, monstrueuse,

c’était sa seule couleur... Elle était bleue, entièrement

bleue, non point d’un bleu apoplectique tirant sur le

violet lie de vin, mais de ce bleu cru, violent, presque

éclatant, qui tient le milieu entre le bleu de Prusse et

l’outremer.

J’ai vécu longtemps dans les hôpitaux, j’y ai vu

toutes les difformités, toutes les monstruosités dont la

nature se plaît parfois à accabler notre pauvre humanité,

mais jamais je n’ai rencontré de monstre plus

repoussant que celui dont j’ai entrepris de conter la



18

navrante histoire.

Rien n’était impressionnant comme cette face, qui

semblait celle d’un cadavre en décomposition et qui

était cependant éclairée par deux yeux jaunes où se

lisait la douleur de vivre encore et l’exaspération de ne

plus compter parmi les vivants... La plume d’un Edgar

Poe pourrait seule rendre une telle vision d’épouvante...

Cela donnait le frisson et fascinait tout à la fois.

Et pourtant, cet homme avait été beau !... Ses longs

cheveux bouclés aux reflets d’or fauve, ses yeux

veloutés et profonds avaient fait tourner plus d’une tête

de femme, alors qu’il conférenciait à la Sorbonne sur

d’arides sujets de bactériologie.

Car on avait pris l’habitude d’aller à son cours

comme on va à un five o’clock, et sur les gradins du

vaste amphithéâtre, le contraste était frappant de ces

mondaines aux toilettes chatoyantes, à côté de

piocheurs pâlis par les veilles et d’étudiants russes

sanglés dans leurs redingotes de misère.

Gênés par cette invasion féminine, les élèves de

Martial Procas avaient fini par se grouper dans le haut

de la salle, où ils se livraient de temps en temps à

d’indécentes plaisanteries, dont les plus anodines

consistaient à écraser des ampoules de sulfure ou à

« souffler » de la poudre d’iodoforme sur les chapeaux

et les corsages des belles auditrices.



19

Ces petites tracasseries ne rebutaient point les

admiratrices de Procas.

Elles avaient parfaitement conscience d’être

déplacées dans ce milieu intellectuel, mais elles y

venaient quand même, de plus en plus nombreuses, et

se coudoyaient comme des harengères pour se trouver

le plus près possible de la chaire du jeune maître.

Quelques-unes, par contenance, prenaient des notes, et

l’on voyait leurs petits doigts chargés de bagues courir

avec rapidité sur des cahiers aux plats de toile ;

d’autres, plus franches, un tantinet cyniques, se

contentaient de regarder le professeur avec des yeux de

colombe assoupie et de se pâmer exagérément après

quelque démonstration qui eût exigé, pour être

comprise, de préalables études scientifiques.

Ces cours, mortels pour les profanes, semblaient

ravir les petites femmes de l’auditoire, les

« tangentes », comme les appelaient malicieusement les

étudiants, parce qu’elles avaient l’habitude, la leçon

terminée, de s’approcher de Procas, afin de le « frôler »

un peu. Rien ne rebutait ces « bactériomanes ». Procas

eût professé l’hébreu ou l’hindoustani qu’elles eussent

été aussi nombreuses à son cours.

Bientôt cela devint de la frénésie et le soir, dans les

salons, on ne parlait plus que du jeune professeur :

– Comment, ma chère, vous n’étiez pas au dernier



20

cours de M. Procas ?... Oh ! quelle admirable séance

vous avez perdue ! Il nous a parlé pendant une heure

des microcoques pathogènes... c’était délicieux ! Jamais

je n’aurais cru que l’on pût intéresser de la sorte avec

des microbes.

Et parmi ces mondaines enthousiastes il ne fut

bientôt plus question que de colonies et de bacilles ;

certaines firent même installer chez elles de petits

laboratoires, achetèrent des tubes, des microscopes et

des bocaux, mais se gardèrent, bien entendu, de toute

étude. Seulement elles parlaient beaucoup

bactériologie, comme ces jeunes femmes qui, de nos

jours, s’extasient sur Nietzsche et le trouvent « exquis »

sans l’avoir jamais lu.

On était devenu « microphile » comme on est

nietzschéenne, sans savoir pourquoi, par snobisme.

Toutefois il se glissait autre chose que du snobisme

dans l’admiration que ces femmes professaient à

l’égard de Procas. Il n’était pas, comme l’auteur de

Zarathustra, une lointaine figure, « brûlée au feu de sa

propre pensée », un passionné d’éthique individualiste,

un surhomme cultivant intensément l’énergie vitale et

s’efforçant de fonder une morale de volonté. C’était un

être visible, palpable, qui n’aurait même pas eu besoin

d’être un savant pour troubler les cœurs. Et l’on en

raffolait d’autant plus qu’il semblait indifférent aux



21

avances qu’on lui faisait.

Son dernier volume sur les Cellules Phagocytes

(700 pages in-octavo jésus, avec planches en couleurs),

eut le succès d’un roman d’aventures. La première

édition fut épuisée en quinze jours et il fallut retirer, à la

grande stupéfaction de l’éditeur, qui n’avait jamais vu

un ouvrage de science s’enlever de la sorte.

Il fut dès lors de bon goût d’avoir les Cellules

Phagocytes sur la table de son salon et le portrait de

l’auteur sur le piano.

Si Martial Procas n’avait pas été un timide, il n’eût

tenu qu’à lui de posséder, les unes après les autres, les

plus audacieuses de ses admiratrices, celles qui vinrent

le trouver pour lui demander une dédicace, car les

visites étaient toujours précédées d’une petite lettre

mauve ou nymphe émue, qui ne laissait subsister aucun

doute sur les intentions de la signataire ; mais Procas,

élevé dans un milieu modeste (son père était un petit

opticien du faubourg Saint-Denis) se sentait mal à l’aise

en présence d’une femme du monde, et il affectait

toujours une froideur sous laquelle palpitait cependant

une grande émotion intime.

« Je dois, disait-il souvent, passer pour un imbécile

aux yeux des femmes, mais que voulez-vous, c’est plus

fort que moi. J’ai peu fréquenté le monde, et je suis

demeuré un sauvage... »



22

Autant à la Sorbonne, ses bocaux en main, il se

sentait maître de soi, triomphant et supérieur, autant

chez lui, dans son appartement de la rue Soufflot, il

était hésitant et gauche. Il lui eût suffi de tendre les

lèvres pour cueillir des baisers ; il osait à peine tendre la

main et ne semblait même pas s’apercevoir de la brutale

pression qu’y imprimaient de petits doigts tremblants.

Cette timidité que l’on prit pour du dédain ne

manqua pas de faire jaser.

Bientôt, ses auditrices crurent toutes avoir une

rivale.

Pendant son cours, Procas tournait-il plus

fréquemment la tête du côté d’une brune, souriait-il en

regardant une blonde, immédiatement des yeux chargés

de haine foudroyaient la privilégiée, et les

« bactériomanes » frémissantes murmuraient entre leurs

jolies dents : « C’est celle-là ! »

Alors, on détaillait celle que l’on croyait l’élue, des

sourires ironiques erraient sur les lèvres et à la sortie,

c’étaient dans les couloirs des chuchotements coupés

d’éclats de rire insolents, des mines dégoûtées, de

petites toux significatives.

Au bout de quelques mois, toutes les auditrices de

Procas étaient brouillées à mort... chacune croyant voir

en l’autre une rivale préférée, mais les plus enragées





23

étaient surtout les femmes sur le déclin, celles qui ne

peuvent croire à l’outrage des ans, et qui s’efforcent en

vain de cacher sous un habile maquillage la fâcheuse

patte d’oie... Celles-là se montrèrent vraiment

intrépides et abandonnèrent même toutes leurs

occupations (en admettant qu’elles en eussent) pour se

faire détectives...

Malheureusement, comme elles ignoraient la

savante méthode déductive d’Allan Dickson, elles ne

purent constater le moindre « flagrant délit » et en

furent réduites à s’espionner entre elles, ce qui donna

lieu à de singuliers quiproquos, et amena quelques

petits scandales dont rougirent deux ou trois familles.

Et pendant que s’exerçait autour de lui cette

surveillance féminine, Procas continuait tranquillement

ses recherches sur les bacilles pathogènes.

Peut-être même fût-il demeuré inexpugnable dans sa

tour d’ivoire s’il n’eût accepté quelques invitations.

Il alla dans deux ou trois salons, toujours les mêmes,

car rien ne lui pesait comme un premier accueil. Des

intimités ne tardèrent pas à s’établir ; il retrouva là

quelques-unes de ses admiratrices, les flirts

commencèrent. Procas était sur la pente fatale. Du flirt

à l’amour il n’y avait qu’un pas à faire, et ce cœur qui

n’avait jusqu’alors battu que pour la science connut

enfin le tourment d’aimer.



24

La femme qui sut captiver ce sauvage était une

Américaine, miss Margaret, que l’on appelait

familièrement la jolie Meg. Nous nous dispenserons de

faire son portrait et d’employer pour la peindre ces

termes précieux et recherchés qui font toujours d’une

héroïne la plus captivante, la plus suave, la plus idéale

des créatures. Nous dirons simplement que Margaret

était belle. De plus elle était instruite, ayant fait de

fortes études à l’université de Baltimore, et c’était

certainement la seule auditrice de Procas capable de

comprendre les explications scientifiques du jeune

professeur.

Elle était bien la femme qu’il avait toujours rêvée, la

compagne qui peut être une collaboratrice en même

temps qu’une amante, et avec laquelle on peut encore

causer quand on a fini de rire. Il ne tarda pas à en être

amoureux fou et, de peur qu’on ne la lui prît, il

l’épousa. Pauvre naïf qui s’imaginait qu’il suffit d’un

« oui » pour enchaîner un cœur de femme !

Pendant un mois, ce fut un triomphe d’amour, une

folie de caresses, un enivrement. Procas ne vivait plus

que pour Meg et sa passion était d’autant plus vive

qu’elle avait été longtemps contenue. Comme tous les

vrais amants, il était férocement jaloux. Il lui avait fait

un nid luxueux, où il entendait la garder pour lui seul,

loin des tumultes du monde et des regards de la foule.





25

Meg accepta tout d’abord ce rôle de déesse captive

qui plaisait à son esprit romanesque. Sceptique par

atavisme, comme toutes les Américaines, elle ne

s’imaginait pas qu’il pût y avoir dans la réalité des

hommes aussi tendres que les héros de roman. Cela lui

sembla amusant d’être choyée, dorlotée comme une

petite fille, puis, à la longue, elle se lassa de cette vie

claustrale et du pauvre amoureux toujours agenouillé

devant elle.

Elle en arriva même à le trouver parfaitement

ridicule et lui fit comprendre un beau matin qu’elle

voudrait bien remplacer la lune de miel par un peu de

soleil ! Procas se résigna, la mort dans l’âme.

Il fut obligé de sortir, de se produire de nouveau

dans le monde, puis sa femme exigea qu’il reprît ses

travaux bactériologiques, sans doute pour mettre fin à

un tête-à-tête qui devenait gênant.

Nous n’entreprendrons point de raconter ici

comment Meg, qui avait d’incessants besoins d’argent

et à qui les ressources de son mari ne suffisaient plus,

s’y prit pour augmenter son luxe... Cette femme ne doit

jouer dans notre récit qu’un rôle épisodique ; elle n’est,

en somme, qu’une ombre, une figure qui passe et qui

bientôt doit s’enfoncer dans la nuit.

Un jour, Procas qui était toujours très épris et dont le

doute n’avait même pas effleuré l’esprit, apprit



26

brusquement l’infamie de Meg... les preuves étaient là,

cyniques, accablantes... Cette femme qui était toute sa

vie, à laquelle il avait sacrifié ses ambitions de savant,

ses rêves les plus chers, cette femme le trompait

odieusement... Des lettres oubliées dans un secrétaire

dont le tiroir était demeuré entrouvert lui avaient appris

l’atroce, l’affreuse vérité... Une rage sourde monta en

lui...

Soudain il demeura immobile, les prunelles dilatées,

le regard fixe... Ses lèvres remuaient, mais il n’en

sortait qu’un bredouillement vague, des sons inarticulés

qui ressemblaient au vagissement d’un petit enfant. Il

porta les mains à sa poitrine ; sa respiration était courte,

saccadée ; son visage, d’abord pâle, se colora

brusquement ; il devint rouge, presque violet, le blanc

des yeux s’injecta ; on eût dit que le sang chassé vers la

face par une pression violente allait jaillir de tous les

pores de la peau ; une écume rosée coula de sa bouche,

puis, vacillant sur lui-même, comme un arbre que le

vent secoue et abat, il eut un dernier tressaillement et, le

regard angoissé, tomba à la renverse en poussant un cri

sinistre qui ressemblait au râle d’un homme qu’on

égorge.









27

III



Au bruit qu’il avait fait en tombant, un domestique

était accouru. Il releva Procas et le porta sur son lit.

Bientôt, toute la maison fut en émoi, et un médecin,

prévenu par téléphone, arriva au bout de quelques

instants. C’était un jeune homme blond, très myope, qui

venait de s’établir tout nouvellement dans le quartier. Il

s’approcha de Procas et l’examina rapidement. Le

malheureux était toujours sans connaissance et sa figure

violacée faisait, sur la blancheur de l’oreiller, une tache

horrible et sombre...

Aidé du valet de chambre, le docteur souleva

légèrement le malade et lui enleva ses vêtements... Le

corps de Procas apparut alors dans sa nudité... de larges

taches bleuâtres sur la peau... Un râle caverneux

s’échappait de sa gorge.

Le jeune praticien réfléchissait : « Voilà qui est

singulier... empoisonnement par le cyanure ?... asphyxie

par le gaz d’éclairage ?... Non... c’est impossible...

Dans le premier cas, il serait mort depuis longtemps...

dans le second il y aurait ici une odeur répandue qui ne





28

laisserait subsister aucun doute... C’est plutôt une

attaque d’apoplexie quoique, cependant... Enfin, je

crois qu’une saignée... »

Et, s’approchant du domestique qui le regardait avec

des yeux effarés :

– Vite !... une bande ! une cuvette !

Lorsqu’il eut ce qu’il demandait, il lava

soigneusement le bras de Procas. Le malade eut un

hoquet suivi d’un vomissement.

– Comme il est froid ! dit le domestique.

– Oui... murmura le médecin... et cela est étrange...

car dans ces sortes d’attaques, la température s’élève

toujours, au contraire.

– C’est peut-être qu’il va mourir ?

Le docteur continuait de laver le bras du moribond.

Quand la toilette de la peau lui parut suffisamment

complète, il enroula la bande au-dessus du coude pour

faire saillir les veines de l’avant-bras ; elles apparurent

énormes, d’un bleu intense... Alors il flamba sa lancette

et s’apprêtait à la plonger dans la chair, lorsque

quelqu’un lui mit la main sur l’épaule.

Il se retourna et se trouva en face d’un grand

vieillard au regard calme et froid.

– Le professeur Viardot !



29

– Oui... Je passais... On m’a mis au courant de ce

qui est arrivé à mon pauvre ami... et je suis monté...

Vous permettez ?

Et l’illustre maître s’approcha du malade.

– C’est une attaque d’apoplexie, n’est-ce pas ?

demanda le jeune praticien.

– Vous croyez ?

– Dame !

– Vous faites erreur mon ami... et vous pouvez

rentrer votre lancette... Aviez-vous remarqué ces taches

bleues ?

– Oui... et j’avoue qu’elles m’avaient surpris...

– Étaient-elles aussi larges que maintenant quand

vous êtes arrivé ?

– Non... elles avaient tout au plus le diamètre d’une

pièce de cinquante centimes et étaient assez rares.

– Ah ! voyez, à présent, elles sont moins

disséminées, elles s’élargissent, se rapprochent, elles

ont même une tendance à se joindre et à se confondre...

Dans une heure, elles auront envahi toute la surface

cutanée, et le corps de ce pauvre garçon sera

uniformément teinté d’une coloration bleue bien

caractéristique... À présent, voyons les muqueuses...

Le docteur Viardot demanda une cuiller et ouvrit les



30

lèvres et les dents de Procas, toujours inerte.

– Regardez... dit-il, à son confrère.

– L’intérieur de la bouche est d’un bleu intense.

– Et la langue donc, et le pharynx ! Les paupières

aussi se colorent. Avez-vous votre thermomètre ?

– Le voici.

– Bien. Prenez la température.

Il y eut un long silence pendant lequel les deux

hommes ne quittèrent pas un instant le malade des

yeux. Puis, sur un signe du docteur Viardot, le jeune

médecin regarda son thermomètre.

– Trente degrés quatre dixièmes, dit-il.

– J’en étais sûr. Lorsque Procas aura repris

connaissance, sa température remontera peut-être à 35

ou 36 quelques dixièmes, mais jamais à 37. Pauvre

garçon ! S’il en réchappe il ne sera plus que l’ombre de

lui-même. Il pourra encore traîner un an ou deux, trois

peut-être, mais il demeurera hideux, repoussant et il

souffrira parfois le martyre. Au moindre mouvement un

peu brusque, au moindre effort les crises d’étouffement

le reprendront, le plus petit exercice lui donnera des

vertiges. Il ne pourra plus courir ni marcher rapidement

sans éprouver une effroyable oppression accompagnée

de palpitations et d’angoisse.





31

– Oui, oui, je commence à comprendre.

– Voyez maintenant les lèvres. Elles sont d’un bleu

foncé, de même les narines et le lobe des oreilles.

Examinez les mains : remarquez cette déformation de

l’extrémité des doigts. Est-elle assez accusée ? La

dernière phalange est renflée, arrondie, comme étalée,

les ongles sont épais, larges, recourbés.

– En effet. Comment n’avais-je pas remarqué tout

cela plus tôt ?

– Ces cas de cyanose, mon ami, sont excessivement

rares et les jeunes praticiens sont excusables de ne pas

les connaître. En général, il s’agit d’affections

congénitales et alors les individus qui en sont atteints

meurent en bas âge ; il y en a fort peu qui arrivent à la

trentaine. Au contraire, si le rétrécissement de l’artère

pulmonaire est acquis, c’est-à-dire fait suite à une

maladie de l’âge adulte, comme ici, le mal peut se

révéler à n’importe quel âge de la vie. J’ai eu l’occasion

de soigner Procas pour un rhumatisme aigu ; à cette

époque, le cœur a été atteint ; une endartérite de l’artère

pulmonaire avait rétréci l’ouverture de ce vaisseau. Je

lui disais souvent : « Faites bien attention, mon ami,

votre cœur vous jouera un mauvais tour. » Je ne m’étais

malheureusement pas trompé. Depuis, le rétrécissement

n’a fait qu’augmenter. Tous ces troubles : coloration

bleue, dyspnée, apathie, refroidissement, que nous



32

observons maintenant chez lui s’expliquent par ce fait

qu’il aura dorénavant trop de sang veineux et pas assez

de sang artériel, trop d’acide carbonique et pas assez

d’oxygène. Ce sera un éternel asphyxié.

– Mais comment ces accidents n’ont-ils éclaté

qu’aujourd’hui ?

– Sans doute, ils auraient pu éclater hier, n’éclater

que demain... C’est sûrement une émotion qui a amené

cette crise... une émotion des plus violentes...

Et le professeur Viardot, qui était sans doute au

courant de certains détails de la vie de Procas, hocha

lentement la tête en regardant le malade d’un air

attristé...

Puis, comme il s’apprêtait à partir, le jeune médecin

demanda :

– Que dois-je faire, maître ?

– Rien... Attendre qu’il reprenne connaissance...

Alors, de ma part, vous lui recommanderez le repos, la

tranquillité absolue du corps et de l’esprit... Allons ! au

revoir... je repasserai tantôt.





*





Procas revint enfin à lui. Cependant, il ne se



33

rappelait rien... Il se rendait bien compte qu’il lui était

arrivé quelque chose, mais quoi ?...

Il regarda le médecin d’un air hébété, racla les draps

avec ses ongles, puis, soudain, ses yeux injectés de sang

s’arrêtèrent sur Meg qu’une femme de chambre, très au

courant de la vie de sa maîtresse, était allée chercher en

auto au fin fond de Passy. Un long soupir s’exhala de sa

poitrine, il eut un tressaillement, tenta de se lever, mais

retomba lourdement en grinçant des dents.

Meg, qui s’était penchée vers lui, se redressa

presque aussitôt, glacée d’effroi... Les yeux de Procas

se fixaient sur elle, mais de façon si étrange, il y avait

dans ce regard un tel éclat de haine en même temps que

de profonde détresse, qu’elle devina immédiatement ce

qui s’était passé... Son mari savait tout !

Alors, lentement, comme médusée, elle recula

jusqu’à la porte, l’ouvrit brusquement et s’enfuit

comme une folle de cette chambre où elle avait un beau

soir apporté l’amour avec elle et où elle ne laissait plus

maintenant que le désespoir et la honte...

Pendant huit jours, les médecins ne purent se

prononcer sur le sort de Procas, car sa maladie subissait

un cours étrange, déroutant. Tantôt le malheureux

semblait en pleine voie de guérison, tantôt il retombait

dans une inquiétante immobilité, voisine du coma.

Enfin, son état parut s’améliorer ; cependant l’affreuse



34

teinte bleue, au lieu de diminuer, devenait, au contraire,

de plus en plus foncée... elle avait même fini par gagner

tout le corps, mais c’était la face qui était le plus

atteinte. Très fréquemment, il ressentait un grand froid

intérieur et la température de son corps s’abaissait

aussitôt d’une façon effrayante. Il avait aussi de

fréquentes hémorragies et vomissait quelquefois du

sang... Alors, il éprouvait des palpitations atroces qui se

terminaient presque toujours par des convulsions

généralisées, ayant beaucoup d’analogie avec de

véritables crises épileptiformes.

Le docteur Viardot, qui venait le voir deux fois par

jour, s’efforçait en vain de le remonter un peu, mais

Procas, que le souvenir de Meg obsédait de plus en

plus, depuis qu’il pouvait rassembler ses idées,

demeurait sourd à toute exhortation. Il était d’ailleurs

persuadé qu’il allait mourir et attendait même avec une

sorte d’impatience la fatale minute où ses yeux se

fermeraient pour toujours, où sa pensée, sans cesse en

travail, s’endormirait enfin dans la douceur du néant !...

Pauvre Procas ! il faut croire qu’il n’avait pas encore

assez souffert et que sa douloureuse existence ne devait

pas s’arrêter là.

Son épreuve, hélas ! ne faisait que commencer !

Un soir qu’il entendait dans une pièce voisine les

ronflements réguliers du domestique chargé de le



35

veiller, il se glissa doucement à bas de son lit et gagna à

tâtons la chambre de Meg. Une fois entré, il fit jouer le

commutateur et se dirigea vers le petit secrétaire où il

avait trouvé les maudites lettres... Elles avaient

disparu... Procas demeura hébété, se demandant s’il ne

venait pas de faire un rêve affreux, et si sa pauvre

imagination de malade n’avait pas créé de toutes pièces

cette lamentable histoire de trahison.

Mais non... il était bien certain de les avoir tenues,

ces lettres... Il en revoyait une entre autres qui

commençait par ces mots : « Petite Meg de mon

cœur... » Il se rappelait qu’elle était un peu froissée et

qu’elle portait dans le coin un chiffre en relief avec des

initiales entrelacées... Il y avait aussi un télégramme

avec le cachet de l’avenue Friedland, où il était question

d’un rendez-vous manqué, et un autre billet d’amour

signé « Robert », au style ridicule et prétentieux.

Il eût voulu les retrouver, ces lettres, afin de les

froisser, de les lacérer, de les piétiner, de passer sur

elles enfin la rage qui lui mordait la chair.

Il se mit à fouiller dans tous les meubles, à jeter les

tiroirs pêle-mêle sur le tapis, à briser furieusement

cassettes et coffrets...

Le domestique, réveillé, accourut aussitôt.

En l’apercevant, Procas poussa un hurlement de





36

fauve, et lui fit signe de sortir. Et il y avait dans son

geste quelque chose de si menaçant que le serviteur

s’enfuit, en proie à une terreur folle, absolument

convaincu que son maître avait perdu la raison.

Bientôt, la nouvelle se répandit comme une traînée

de poudre : « Monsieur est fou... fou furieux...

certainement il va faire un malheur !... »

En un instant, la maison fut désertée et ceux des

domestiques qui ne prirent point la fuite s’enfermèrent à

double tour, et se barricadèrent dans leurs chambres.

Quand Procas n’entendit plus aucun bruit, il se mit à

arpenter la pièce à pas menus, heurtant parfois les

débris qui jonchaient le parquet, se raccrochant aux

meubles dès qu’il sentait ses jambes fléchir sous lui.

Tout à coup il s’arrêta. Un portrait de Meg accroché

au mur le regardait de ses grands yeux étonnés. Il le

contempla quelques instants, puis baissa lentement la

tête, comprimant de ses deux mains les battements

désordonnés de son cœur. Maintenant que sa fureur

était calmée, que sa haine avait fait place à un grand

abattement, il se sentait devenir lâche, et si Meg fût

revenue à cet instant, peut-être se serait-il jeté à ses

pieds comme un coupable.

Il regarda de nouveau le portrait, la poitrine secouée

de petits sanglots convulsifs, puis passa dans le salon,





37

qui s’illumina dès qu’il en ouvrit la porte. Le piano était

demeuré ouvert et, sur le pupitre, s’étalait encore une

berceuse de Grieg, qu’il aimait à entendre et qu’il

faisait souvent jouer à Meg, car il trouvait à cette

mélodie un charme mélancolique et doux, dont son

cœur d’amant était étrangement troublé.

Sur un guéridon, dans un vase de cristal, des fleurs

achevaient de mourir. Il en prit une et la porta à ses

lèvres. À ce moment la petite pendule de la cheminée

cessa tout à coup son tic-tac. On eût dit qu’un cœur

avait subitement cessé de battre et un silence lugubre

emplit la pièce.

Procas eut un frisson.

Son regard s’était arrêté sur la glace dans laquelle se

reflétaient deux ampoules électriques. Il s’approcha

machinalement, serrant dans sa main tremblante la

pauvre fleur toute froissée, mais s’arrêta terrifié,

comme un homme qui aperçoit devant lui un fantôme.

C’était la première fois qu’il se voyait depuis que la

terrible crise l’avait terrassé et il crut être le jouet d’un

cauchemar. Il lui semblait impossible que ce fût lui, ce

monstre bleu, ridicule et sinistre, plus hideux qu’un

masque japonais. Il ferma les yeux, puis les rouvrit au

bout de quelques secondes. L’affreuse tête était toujours

devant lui, grimaçante et mauvaise.





38

Il se pinça violemment pour s’assurer qu’il était bien

éveillé et prononça quelques mots sans suite. La glace

lui renvoya le mouvement de son bras et celui de ses

lèvres.

Alors, il eut peur...

D’un geste hésitant, il appuya sur un bouton

électrique et attendit, angoissé, n’osant plus regarder la

glace.

Personne ne répondit.

Il ouvrit une porte et appela. Sa voix sèche et rauque

se perdit dans l’obscurité. Il répéta cependant son appel,

frappant même le parquet avec une chaise. Rien ne

remua dans la maison.

– Mon Dieu !... mon Dieu !... balbutia-t-il, en

tremblant.

Et il s’accroupit dans un angle, recroquevillé sur lui-

même, s’étreignant le front à deux mains.

Maintenant, il se rendait compte de tout... Des mots

prononcés à son chevet lui revenaient à l’esprit :

« coloration bleue... il demeurera effrayant...

épouvantable !... Pauvre garçon !... » Oui... on avait dit

cela... Tout se précisait à présent dans son cerveau

meurtri.

Il devina pourquoi les domestiques ne répondaient





39

plus à son appel.

– Je leur fais peur, murmura-t-il... Eux aussi m’ont

abandonné !...

Il comprit alors qu’il n’était plus qu’une épave

humaine, une chose horrible et répugnante. Et dans

l’atmosphère lourde de la pièce silencieuse, il rêvait

douloureusement, le regard morne et vague...









40

IV



Le lendemain, quand le docteur Viardot vint rendre

visite à Procas, le concierge le mit au courant.

– Monsieur est devenu fou à lier... il a voulu tuer ses

gens.

– C’est impossible !...

– Je vous assure...

– Avez-vous les clefs de l’appartement ?

– Les voici... mais prenez garde, monsieur... il

vaudrait peut-être mieux prévenir les sergents de ville.

– C’est inutile.

– Oh ! monsieur !... méfiez-vous... il paraît qu’il est

dans un état d’exaltation terrible... toute la nuit on l’a

entendu bouleverser les meubles...

Le professeur Viardot monta seul et pénétra dans

l’appartement. Tout d’abord, il ne vit point son malade,

mais il le découvrit enfin.

Il était accroupi dans un coin et semblait dormir ; à

intervalles réguliers ses épaules se levaient et

s’abaissaient convulsivement et on entendait claquer ses



41

dents.

Le docteur le toucha légèrement.

Procas tressauta comme une bête surprise, fit

entendre un grognement et leva les yeux. En

reconnaissant son vieil ami, il essaya de se lever et

s’arc-bouta des deux mains au parquet, mais il était

tellement faible qu’il retomba en geignant.

Le médecin le souleva et le porta jusqu’à sa

chambre, puis le mit au lit, doucement, comme il eût

fait d’un tout petit enfant.

Procas le regardait avec de grands yeux troubles.

– C’est de la folie, mon ami... vous voulez donc

vous tuer ?

Le malade ne répondit pas. Il étreignit fortement la

main du docteur et éclata en sanglots...

– Voyons... du courage !...

Mais Procas ne l’entendait déjà plus. Sa pauvre tête

chavirait, son esprit s’en allait à la dérive et il

prononçait des paroles incohérentes.

– Meg !... Meg !... ce sera toujours ainsi !...

toujours... là... près de moi... encore plus près... toujours

plus près... Meg !... Meg... oh ! comme vos petites

mains sont froides ! Regardez-moi... répondez !... c’est

moi !... vous savez bien... Meg !... ma jolie Meg !... du



42

soleil... que c’est beau !... des fleurs !... Meg ! des

fleurs... je les veux... pourquoi les cachez-vous ?...

Non... non... je ne veux plus les voir... je ne veux plus...

Oh ! ce portrait... ces lettres... vos yeux mentent... ils

mentent... Ils mentent toujours... Est-ce vous que je vois

là dans cette glace ?... Meg !... Meg !... êtes-vous

morte ?... Parlez-moi... Je veux entendre votre voix...

Oh ! j’ai peur !... j’ai peur !...

Et il essaya de s’élancer hors du lit, mais le docteur

le maintint solidement.

Épuisé par l’effort, Procas demeura immobile, les

lèvres frissonnantes... puis les divagations continuèrent

confuses, oppressantes.

– Ma reine... ma petite reine... regardez-moi...

souriez encore... ne fuyez pas... Pourquoi me quittez-

vous, Meg ?... Oh ! encore ces lettres !... et là, sur la

glace... l’affreux homme ! chassez-le, Meg ! chassez-

le... Jouez... jouez vite notre jolie berceuse, jouez

toujours... Oh ! oui, c’est cela... jouez encore... tra la la

la, la la la... tra la la... la la... la... la !...

Ce chant qui ressemblait à un râle mourut lentement

sur ses lèvres, puis il s’assoupit, balançant de droite et

de gauche son affreuse figure bleue.

Le professeur Viardot s’était assis près du lit, tenant

dans la sienne la main de son ami. Par instants Procas





43

avait des frissons, sa bouche s’entrouvrait et il en sortait

de petits gémissements aigus qui ressemblaient à la

plainte d’un jeune chien.

Cet assoupissement fut d’ailleurs de courte durée ;

le malade ne tarda pas à ouvrir les yeux et parut tout

étonné de trouver quelqu’un à côté de lui.

– Vous sentez-vous mieux ? demanda le médecin.

– Oui. Tiens, c’est vous ! Merci, vous êtes bon.

– Désirez-vous quelque chose ?

Procas eut un geste vague. Que pouvait-il désirer ?

– Vous ne pouvez demeurer seul ici.

– C’est vrai... je me souviens... je suis seul... ils sont

tous partis... ils ont peur de moi...

– Je vais vous emmener.

– Ah ! m’emmener ?

– Oui, dans une maison où j’ai des amis. Ils vous

soigneront bien.

– Je leur ferai peur à eux aussi... Je fais peur à tout

le monde, même à moi !

– Allons, soyez calme. Me promettez-vous de ne pas

bouger de votre lit pendant que je serai absent ?

Procas inclina la tête.





44

– Je vous le promets.

– Bien. Tâchez de ne plus penser à rien. Essayez de

dormir. Il n’y a que le sommeil qui puisse vous calmer,

vous guérir.

– Guérir ! à quoi bon !

– Ah ! voilà que vous recommencez !

– Non, non. Je vous écouterai. Je vais tâcher de

dormir.

Le docteur alla chercher un peu d’eau dans un verre

et y laissa tomber quelques gouttes d’un petit flacon

qu’il tira de sa poche.

– Buvez, dit-il, cela vous calmera tout à fait.

Procas but docilement, grimaça un sourire, puis

ferma les yeux et laissa retomber sa tête.

Quelques minutes après, il dormait.

Alors le professeur Viardot sortit sans bruit, referma

la porte et descendit rapidement l’escalier. Une fois

dans la rue, il regarda sa montre. Il était onze heures et

demie. Il avait manqué son cours.

C’était la première fois que cela lui arrivait.









45

*





À midi, une auto d’ambulance emportait le malade

rue Oudinot, dans une maison de santé où le docteur

avait retenu une chambre.

Je ne parlerai pas de la convalescence de Procas.

Elle fut longue, douloureuse et coupée de fréquentes

rechutes qui firent souvent craindre un brusque

dénouement.

Procas retrouva cependant ses forces, et, un matin,

le docteur Viardot vint lui annoncer qu’il pouvait sortir.

Dans ce pauvre cerveau vide, dont le repos avait fini

par apaiser le feu, il se produisit alors un complet

revirement. Le passé parut s’être obnubilé, la pensée un

moment vacillante, redevint ce qu’elle était avant

« l’événement » ; cet homme, qui désormais ne pouvait

plus vivre parmi les humains, avait cependant renoncé à

mourir. Il partit, le cœur un peu rasséréné, la tête pleine

de projets, mais le flot ne tarda pas à renvoyer cette

épave et Procas, plus découragé que jamais, échouait un

soir chez son vieil ami et se jetait dans ses bras en

murmurant d’une voix brisée :

– Ah ! vous auriez mieux fait de me laisser mourir !

La mort est cent fois préférable à l’atroce existence que



46

je mène. Je suis un objet de dégoût. On me poursuit

dans la rue comme une bête malfaisante. J’en ai assez.

Je veux en finir !

Le professeur Viardot lui prit les deux mains.

– Mon pauvre Procas, je sais combien vous devez

souffrir et quelle doit être votre torture de chaque jour.

À un autre, je conseillerais peut-être le suicide, mais, à

vous, je vous ordonne de vivre, il le faut.

Et comme Procas protestait du geste, le docteur

répéta d’une voix vibrante :

– Oui... je vous ordonne de vivre, entendez-vous, car

au milieu de votre détresse vous avez une amie qui ne

vous abandonnera pas, qui sera votre seul soutien, et

cette amie... c’est la Science... Vous avez déjà doté

votre pays de précieuses découvertes, vous avez, dans

une large mesure, augmenté l’humanité... Un homme

tel que vous ne peut ainsi disparaître ; il se doit à son

pays... Vivez en solitaire, mais vivez avec votre

pensée... Le travail fait oublier la vie. Installez-vous un

laboratoire dans quelque coin perdu, loin des regards

indiscrets de la foule, cherchez, fouillez, redevenez en

un mot ce que vous étiez il y a quelques mois... Dès

demain, je vous chercherai une petite maison où vous

vivrez tranquille ; j’y ferai transporter vos appareils et

vous verrez que vous ne tarderez pas à être repris par

votre ancienne maîtresse... celle qui ne nous trahit



47

jamais... J’irai, d’ailleurs, vous voir de temps en temps,

et vous me ferez part de vos recherches. Je vous

redonnerai du courage, je réchaufferai votre énergie et

je suis certain qu’avant peu vous ne regretterez pas

d’avoir suivi mes conseils... On ne disparaît pas ainsi,

que diable ! quand on peut faire de grandes choses,

quand on se sent encore au cœur cette étincelle sacrée

qui peut bouleverser les mondes en hâtant la marche du

progrès... Tant que l’on a ici-bas une tâche à remplir, on

ne déserte pas son poste... ce serait une lâcheté !...

Écoutez-moi bien, Procas, vous savez que je vous aime

comme mon fils, que j’ai été à un moment le seul à

vous soutenir contre certains confrères qui critiquaient

votre méthode... Si j’ai pour vous rompu des lances, si

je me suis attiré de terribles inimitiés, c’est parce que

j’avais deviné en vous un homme capable de faire faire

à la science un pas de géant... Eh bien ! aujourd’hui...

en souvenir de nos anciennes luttes, je vous en

supplie... je vous en conjure... remettez-vous au travail

et continuez à marcher de l’avant... Au lieu de marcher

en plein soleil, vous avancerez dans l’ombre, mais

qu’importe ! puisque c’est seulement le résultat que

nous cherchons !... La vie n’est rien en elle-même, mon

pauvre ami, c’est une étape presque toujours

douloureuse, mais il faut savoir l’employer utilement...

lui arracher tout ce qu’elle peut nous livrer, et c’est

seulement à cette condition qu’elle vaut la peine d’être



48

vécue... Croyez-vous que j’y tienne à la vie, moi ? Non,

pas le moins du monde, mais je cherche à la prolonger

le plus possible, parce que je crois être utile et puis le

devenir davantage encore.

Et, en disant ces mots, le docteur Viardot embrassa

Procas avec la tendresse d’un aîné qui envoie son jeune

frère au combat.









49

V



Procas s’était réfugié dans la petite maison de

l’avenue du Maine. Il passait ses journées derrière les

vitres à regarder. Bien qu’il s’efforçât de réagir, de se

dominer, il sentait une grande tristesse l’envahir. Le

passé, tout le passé, lui revenait à l’esprit. Peut-on

s’accoutumer du jour au lendemain à oublier ?

Longtemps après qu’une pierre est tombée dans un lac

elle laisse encore des traces de sa chute. Une vie qui

s’écroule est semblable à cette pierre. Procas fut plus de

trois semaines avant de pouvoir reprendre ses travaux.

Enfin, un jour, il réinstalla comme il put son

laboratoire. Il tira d’une boîte son microscope, un

excellent appareil avec revolver porte-objectif, d’un

grossissement de deux mille diamètres, et l’installa

devant sa fenêtre qui, grâce à un mur blanc, situé juste

en face, recevait un éclairage intense et très régulier.

Pour ses travaux de nuit (s’il avait jamais le courage de

travailler la nuit comme autrefois) il se servirait d’une

lampe à albo-carbone de Ranvier. Il monta aussi un

autoclave Chamberland avec une petite chaudière

cylindrique qui pouvait donner une température de 120





50

à 125 degrés. Afin de pouvoir maintenir ses « cultures »

à une température voulue, favorable à leur

développement progressif, il prépara une étuve. C’était

une caisse métallique protégée contre les variations de

la température extérieure par une enveloppe de feutre et

chauffée par un brûleur. Il rangea ensuite sur des

tablettes quantité de tubes à essai, de grands flacons

d’Erlenmeyer, de matras Pasteur, de boîtes de Pétri,

quelques bistouris, des ciseaux, des pinces, des

écarteurs, des seringues de Roux, bref tout l’attirail qui

lui était nécessaire pour préparer ses « milieux » de

culture, puis il se fit envoyer par le docteur Viardot une

provision de peptone, de gélatine et aussi des tubes de

gélose, ce produit exotique qui, comme on sait, provient

d’une algue de l’Océan Indien, et que l’on nomme agar-

agar.

Cependant, il n’avait plus le feu sacré... Ce qui

l’avait enthousiasmé autrefois le laissait presque froid

aujourd’hui. Il allait et venait dans la pièce, indécis,

hésitant à rallumer son autoclave. Quelques lignes

découvertes dans un ouvrage allemand l’occupèrent,

pendant huit jours, car il s’agissait d’une découverte

assez curieuse, mais il retomba bientôt dans son

habituelle apathie. Il s’absorbait de plus en plus en sa

rêverie. Il songeait à la femme qui avait fait son

malheur, et se demandait s’il n’avait pas été coupable

envers elle. Il en arrivait même à s’imaginer qu’il avait



51

été un détestable mari, puisqu’il n’avait pas su retenir

celle dont il avait voulu faire sa compagne. Peu à peu

cette idée se formulait dans son esprit, de plus en plus

précise... et il s’accusait d’avoir trop négligé Meg. S’il

avait su la comprendre, peut-être que la catastrophe ne

se serait pas produite, et qu’il aurait continué de vivre

heureux auprès d’elle. Mais il n’avait pas su !... Et c’est

pour cela que le chapitre de sa vie s’était arrêté

brusquement, sans suite, sans rien ! Il se sentait

maintenant un pauvre être impuissant, pitoyable, et par

moment l’idée du suicide le hantait. Il y avait sur la

cheminée de son laboratoire une petite fiole de cyanure

de potassium, et il la regardait souvent, cette fiole. Une

fois, il la prit, la déboucha, mais le souvenir de son

vieux maître lui revint à l’esprit. Il avait promis de

travailler, il ne pouvait manquer à sa parole. Il replaça

la fiole et la masqua d’un autre flacon pour ne plus

l’avoir continuellement devant les yeux, mais il y

songeait souvent, surtout la nuit, quand il ne parvenait

pas à s’endormir et sentait de plus en plus s’exaspérer

son mal de vivre, avec le lancinement d’une plaie que

nul baume ne peut apaiser.

Il y avait des semaines où il restait des journées

entières étendu sur son divan, les yeux mi-clos, guettant

les bruits de la rue, écoutant machinalement sonner les

heures. Lorsque venait la nuit, il endossait son

pardessus dont il relevait le col afin de cacher son



52

visage, se coiffait d’un chapeau de feutre aux bords

rabattus, et sortait pour acheter son dîner, car il n’osait

plus se risquer dans un restaurant, depuis le jour où on

avait refusé de le servir dans une affreuse gargote de la

rue des Plantes. Il était entré là timidement, s’était assis,

mais quand le patron avait levé le gaz et l’avait aperçu,

il lui avait, sans un mot, fait signe de sortir. Et Procas

s’en était allé comme un chien galeux que l’on chasse.

Aussi maintenant attendait-il qu’il fît nuit pour se

glisser, en rasant les murailles, jusqu’à l’angle de la rue

Gassendi. Il y avait là une petite échoppe où une vieille

femme que l’on appelait « Maman Mélie », vendait des

pommes de terre frites, des saucisses et des poissons

cuits dans la même graisse. La première fois qu’elle

avait vu Procas, elle l’avait, dans le demi-jour, pris pour

un nègre. « Tiens, mon vieux Sidi, en v’là pour quinze

sous. » Et elle avait, avec sa louche, versé dans un

cornet de papier jaune des saucisses bouillantes. Procas

avait payé, sans mot dire, et depuis il revenait, chaque

soir, chercher sa maigre pitance. Maman Mélie avait

pitié de lui (car c’était une brave femme) et le servait

toujours copieusement. Toutefois, elle avouait à ses

clients que ce Sidi lui faisait peur et qu’elle n’osait pas

le regarder. « J’ai jamais vu un monstre pareil, disait-

elle. Sûr que c’est pas naturel une figure comme ça. Si

vaudrait pas mieux être mort ! » Et chacun était de son

avis. Oui, cet homme-là était vraiment trop répugnant.



53

Bientôt des curieux attendirent Procas et les scènes

qu’il avait eu tant de peine à éviter recommencèrent. On

le guettait, et quand il faisait son apparition c’étaient

des quolibets et des insultes... Souventes fois, le pauvre

homme dut rentrer chez lui sans rapporter son maigre

repas. Un soir, il essaya de parler à la foule, d’implorer

sa pitié ; ses paroles furent accueillies par des éclats de

rire, et il dut fuir, honteux et découragé...

Rentré chez lui, il s’assit devant sa table et se mit à

pleurer. Il comprenait que jamais il ne remonterait le

courant et que sa vie serait une perpétuelle douleur.

Peut-être parmi ceux qui le huaient dans la rue, s’en

trouvait-il qui eussent été accessibles à un bon

mouvement, mais ils se laissaient dominer par les

autres. La foule est facilement influençable. Il suffit

d’un homme pour l’entraîner vers le bien ou vers le

mal. Un soir, cependant, Procas plus irrité que jamais

voulut tenir tête à ces méchantes gens, mais peu s’en

fallut qu’on ne l’écharpât. Dès lors, il passa pour un fou

furieux, et des bourgeois timorés demandèrent son

internement.

Il avait espéré qu’un jour ou l’autre l’apaisement se

ferait peut-être autour de lui, mais il se rendait compte

maintenant que ses ennemis ne désarmeraient pas de

sitôt.

Il recevait de temps à autre la visite du professeur



54

Viardot qui l’interrogeait sur ses travaux, lui suggérait

des idées, le tenait au courant des récentes

communications faites à l’Académie de médecine, et

ces conversations réconfortaient un peu le pauvre

Procas. Il sortait de sa léthargie, promettait de se

remettre au travail, mais quand il se retrouvait seul dans

sa maison froide, de nouveau le découragement

s’emparait de lui, et il se sentait plus désabusé que

jamais.

Si encore il avait eu quelqu’un auprès de lui, un être

vivant qu’il aurait entendu aller et venir, à qui il aurait

pu adresser la parole, peut-être eût-il repris goût à la

vie, mais jusqu’alors personne n’avait consenti à rester

à son service. Une femme de ménage, que maman

Mélie lui avait envoyée, était venue pendant une

semaine, puis s’était fait payer ses gages, et n’avait plus

reparu. À ceux qui l’interrogeaient, elle répondait

invariablement : « Ce n’est peut-être pas un méchant

homme, mais il me faisait peur ; rien qu’à voir ses yeux

jaunes, j’en avais le frisson. » Il s’était alors souvenu

d’un garçon de laboratoire qu’il avait employé

autrefois, et lui avait écrit. Aristide (c’était le nom de ce

garçon) s’était présenté un matin, et avait consenti à

rester chez Procas, mais Aristide était un alcoolique

invétéré. Quand il était ivre, il bouleversait tout dans la

maison, cassait les cornues, les matras, et injuriait son

maître. Procas dut le congédier ; il y eut scandale, un



55

agent fut obligé d’intervenir et le bruit courut dans le

quartier que « l’homme à la figure bleue » avait voulu

tuer son domestique.

Procas en fut de nouveau réduit à vivre seul. Alors

une véritable apathie, un épuisement graduel de sa

personne, des crises fréquentes s’emparèrent de lui, et il

baissa à vue d’œil.

Le professeur Viardot essayait pourtant de lui

redonner du courage :

– Voyons, Procas, remettez-vous au travail...

– À quoi bon ?

– Il le faut... Je le veux... Je le veux. Entendez-

vous ?

Devant ce ton impératif, le malade semblait se

ranimer ; il promettait, jurait qu’il allait rallumer son

autoclave, mais dès que le professeur était parti, il

retombait dans un morne abattement.

Rien ne l’intéressait ; une indifférence pour tout ce

qui touche aux choses de la vie s’était décidément

ancrée en lui. Le monde extérieur n’existait plus ; il

éprouvait maintenant pour l’humanité un profond

dégoût et n’enviait plus qu’une chose : l’heure de la

sérénité suprême !







56

*





Cependant dans le quartier, on avait fini, à la

longue, par ne plus faire attention à lui. On s’était

presque habitué à le voir, et il arriva même que deux ou

trois personnes lui adressèrent la parole. Le soir, il

pouvait sortir pour aller chercher sa nourriture, sans être

insulté comme devant.

L’apaisement se faisait. Sans doute avait-on compris

combien il était cruel de persécuter un pauvre être

inoffensif. La foule a de ces revirements et se sent

parfois prise de pitié pour ses victimes.

Procas fut d’abord surpris ; il demeura un moment

hébété, comme un homme qui, après avoir longtemps

vécu dans les ténèbres, revoit soudain la lumière. Puis il

reprit peu à peu confiance. Une visite du professeur

Viardot acheva de le réconforter ; le brouillard au

milieu duquel il vivait, depuis des mois, finit par se

dissiper ; il revit plus nettement les choses, mit un peu

d’ordre dans son laboratoire, examina ses tubes, nettoya

les verres de ses microscopes et prépara son étuve.

Le bactériologiste renaissait... et quand son vieux

maître revint le voir, il le trouva penché sur ses plaques

de gélatine.



57

VI



Procas s’était remis au travail... Il avait presque

oublié qu’il était un pauvre homme condamné à vivre

seul, comme un lépreux, et dans la petite pièce où

flottait une odeur de gaz et de collodion, il

« ensemençait ses bacilles ». Les journées qui, naguère

encore, lui paraissaient interminables, s’écoulaient si

vite à présent qu’il oubliait parfois d’aller rue Gassendi.

Il se contentait alors de croquer une croûte de pain, et

s’installait de nouveau devant sa table. En feuilletant un

vieux manuscrit qui contenait la relation d’un de ses

voyages dans l’Inde, il avait retrouvé toute une étude

sur le bacille de la peste, et il avait repris avec ardeur

ses travaux interrompus. Le professeur Viardot, étonné

de le voir si actif après une longue période de

dépression, l’aidait de ses conseils et venait maintenant

presque tous les jours.

C’étaient alors entre eux de longues discussions ;

Procas s’animait comme autrefois, à la Sorbonne,

soutenait telle ou telle théorie, citait des textes, et son

vieux maître l’écoutait, ravi de le retrouver tel qu’il

l’avait connu.





58

Mais, pendant que Procas reprenait goût au travail,

des événements se préparaient qui allaient encore une

fois bouleverser sa vie. C’est souvent à l’heure où l’on

se reprend à espérer que survient la catastrophe. Un

matin, il reçut la visite du commissaire de police,

accompagné de son secrétaire. Le magistrat avait une

mine sévère, et semblait embarrassé... Il regarda Procas,

jeta un coup d’œil dans la pièce, puis :

– Monsieur, dit-il, des plaintes me sont parvenues de

divers côtés...

– Des plaintes ?

– Oui... et mon devoir est de faire une enquête...

– De quoi s’agit-il, monsieur ? Je me demande ce

que l’on peut me reprocher.

Et Procas montra la porte de son laboratoire où

ronflait l’autoclave...

– Vous voyez, dit-il. Je me livre à des recherches. Je

m’occupe de bactériologie... Ne pouvant plus

fréquenter le monde, à cause de ma maladie... je tâche

d’oublier... en travaillant...

– Vous avez autrefois professé à la Sorbonne ?

– Oui...

– Vous ne recevez jamais de visites ?

– Je ne vois que le docteur Viardot, mon maître...



59

J’étais découragé, et je songeais à m’évader de

l’existence... Il m’a remonté, m’a redonné de l’énergie,

et, vous le voyez, j’ai repris mes travaux.

Le commissaire regardait de tous côtés : ses yeux

s’arrêtèrent sur l’autoclave, sur l’étuve, et sur la grande

table où s’entassaient de petites lamelles de verre.

– Vous ne sortez jamais ?

– Jamais, monsieur... excepté pour aller faire

quelques provisions dans le quartier, mais je ne vais

jamais bien loin...

Pendant que parlait Procas le secrétaire du

commissaire avait ouvert un placard et en inspectait les

tablettes. Il ouvrit aussi un grand coffre de bois où le

savant serrait ses manuscrits.

– Voyons, monsieur, murmura Procas, de quoi

m’accuse-t-on ?

Le commissaire ne répondit pas à cette question ; il

se contenta de demander :

– Vous avez plusieurs pièces ?

– Oui, quatre... celle qui me sert de cabinet de

travail, cette cuisine que j’ai convertie en laboratoire, et

deux chambres au premier étage...

– Bien. Montons au premier.

– C’est donc une perquisition ?



60

– Oui, monsieur, et j’agis en vertu d’un mandat du

procureur de la République.

– Inspectez tout, monsieur, dit Procas, dont la voix

tremblait, mais j’avoue que votre visite me surprend.

Que peut-on me reprocher ? Ma vie est nette. Si l’on a

déposé une plainte contre moi, elle ne peut provenir que

d’ennemis, car j’ai des ennemis. Je suis un objet

d’horreur et peut-être voudrait-on me voir quitter ce

quartier. Pourtant, je ne fais de mal à personne, je suis

un malheureux qu’une affreuse maladie a défiguré. Au

lieu d’avoir pitié de moi, on me hait, parce que je fais

peur aux enfants. Mais je vous l’ai déjà dit, je ne sors

que la nuit et je dissimule mon visage autant que je le

puis.

Cela avait été dit d’un ton si triste que le

commissaire eut un regard de pitié pour cet homme au

masque douloureux, lamentable sous son vieux costume

noir devenu trop large pour sa maigre personne.

– S’il me faut un répondant, continua Procas, vous

pouvez interroger le docteur Viardot, 12, rue de Sèvres.

Il vous dira qui je suis, car il me connaît, lui. Il sait

quelle a été ma vie, depuis le jour où j’ai été contraint

de m’isoler dans cette maison. J’ai derrière moi,

monsieur, tout un passé d’honneur. Mes anciens

confrères pourront, au besoin, témoigner...

– Je suis fixé. Excusez-moi, mais la démarche que je



61

viens de faire, j’étais forcé de l’accomplir. Je vais,

croyez-le, adresser à mes chefs un rapport où je

démontrerai l’inanité de l’accusation portée contre

vous.

– Mais, cette accusation, monsieur, pourrait-on la

connaître ?

– Dans ces sortes d’affaires il y a toujours une

grande part d’exagération et nous sommes habitués à

n’attacher qu’une importance médiocre aux

dénonciations qui nous parviennent chaque jour. La

plupart du temps nous les négligeons, mais il est des cas

où nous sommes obligés de « suivre », ne serait-ce que

pour donner satisfaction à l’opinion publique. Rassurez-

vous, cela s’arrêtera là et vous vivrez en paix.

Continuez vos recherches. Je comprends que seul le

travail puisse vous faire tout oublier et je m’excuse

d’être venu vous troubler. Mais nous devons parfois

accomplir de bien pénibles missions.

Et ce disant, le magistrat apitoyé serrait la main de

Procas. C’était la première fois depuis longtemps que

quelqu’un lui serrait la main (quelqu’un qui lui était

étranger) et il éprouva à ce contact une émotion

singulière. Il se crut revenu à la vie normale, oublia

pour un instant sa douleur. Il reconduisit le commissaire

et son secrétaire jusqu’à la porte, et tel était son trouble

qu’il oublia de poser encore la question qui cependant



62

lui brûlait les lèvres.

Quand les visiteurs furent partis il demeura

immobile, près de la fenêtre, se demandant de quoi on

avait bien pu l’accuser. Il vit, dans la rue, des gens qui

discutaient avec animation et tournaient de temps à

autre les yeux du côté de sa demeure. Il laissa retomber

le rideau qu’il avait soulevé et passa dans son

laboratoire. Bien que les paroles du commissaire

l’eussent un moment rassuré, maintenant qu’il était

seul, livré à ses propres pensées, il se sentait envahi par

une inquiétude étrange. Il fallait tout de même que

l’accusation fût grave puisque l’on était venu

perquisitionner chez lui comme chez un malfaiteur. Ses

ennemis n’avaient donc pas désarmé ? Et lui qui se

croyait maintenant si tranquille... « On m’accuse peut-

être de faire de la fausse monnaie », pensa-t-il.

Et un pâle sourire effleura ses lèvres.

Dans l’après-midi, il attendit en vain la visite du

professeur Viardot qui, depuis une semaine, venait tous

les jours, pour suivre ses travaux. Vers le soir, un

pneumatique lui apprenait que son vieux maître était

malade. Il eut un moment l’idée de se rendre rue de

Sèvres, mais il résolut d’attendre. Ce n’était peut-être

qu’une légère indisposition. Et puis, à vrai dire, il

n’osait se présenter dans cette maison où il avait été

reçu autrefois, quand il était un homme comme les



63

autres. Il comprenait qu’à présent, quoi qu’il arrivât, il

ne pouvait plus quitter sa tanière. Il y a des malheureux

qui, à la longue, finissent par oublier leurs infirmités,

mais Procas se rendait compte, lui, de son état. Sa vie

devait s’achever là, dans cette masure misérable, loin

du monde, loin de tout ce qui lui avait été cher.

Pourtant, une fois, il avait eu la nostalgie de la grande

ville. Il avait voulu revoir les quartiers où il avait vécu

heureux, plein de rêves et d’illusions, et, à la nuit

tombante, il avait pris un taxi, s’était fait conduire rue

des Écoles, en face du Collège de France, puis rue

Soufflot, devant son ancienne demeure. L’appartement

qu’il occupait autrefois, au deuxième étage, était loué

maintenant. Les quatre fenêtres qui donnaient sur la rue

étaient éclairées. Des ombres allaient et venaient

derrière les rideaux de tulle. Alors tout le passé remonta

en lui et il fondit en larmes.

Il passa une nuit affreuse et fut longtemps à se

remettre de l’émotion qu’il avait éprouvée.

Il y a des souvenirs qu’il ne faut point entretenir en

soi, car semblables à une plaie qui commence à se

cicatriser, ils deviennent plus cuisants, si l’on enlève le

pansement d’oubli qui les recouvre.









64

VII



Il ignorait toujours pourquoi le commissaire était

venu chez lui. Tout en travaillant, il songeait à cette

visite, et se reprochait de ne pas avoir exigé

d’explications.

Le pauvre garçon ne se doutait pas qu’à la minute

où il croyait enfin la paix revenue, une sourde rumeur

grondait dans le quartier. Des groupes se formaient çà

et là, on discutait sur le pas des portes, et c’était, à

l’adresse de celui qu’on appelait le « monstre », un

concert de malédictions.

Depuis un mois environ, on avait fini par ne plus

faire attention à lui, lorsqu’il sortait pour se rendre, rue

Gassendi, à l’échoppe de Maman Mélie. Les gens

s’étaient même habitués à coudoyer l’être répugnant

qui, le soir, tel qu’un horrible fantôme, rasait

timidement les maisons, recherchant les coins d’ombre,

hâtant le pas lorsqu’il passait sous la lueur d’un

réverbère. Le sentiment d’horreur et de dégoût qu’il

avait inspiré tout d’abord s’était atténué peu à peu, et il

entendait parfois sur son passage quelques mots de

pitié. On commençait à le plaindre, quand un



65

événement était venu brusquement bouleverser les

esprits. L’enfant d’une mercière de la rue Liancourt, un

gamin de dix ans, avait disparu subitement, il y avait

déjà huit jours de cela, et malgré toutes les recherches,

était demeuré introuvable. On avait cru d’abord à une

fugue, le petit étant d’humeur vagabonde, mais les

commérages aidant, le mot de crime avait été prononcé.

La dernière fois que l’on avait aperçu l’enfant, il jouait,

à la tombée de la nuit, au coin du passage Tenaille et de

l’avenue du Maine, juste en face de la maison du

« monstre ». Les soupçons se portèrent immédiatement

sur Procas. Des gens s’étaient improvisés détectives, et

postés, le soir, devant ses fenêtres, écoutaient ce qui se

passait à l’intérieur. Par la fente d’un volet, on avait

aperçu un appareil étrange, semblable à une chaudière

dont on entendait le sourd ronronnement.

Une flamme sinistre, de couleur bleue scintillait

sous cette chaudière devant laquelle se penchait parfois

la maigre silhouette de Procas. À quelle besogne

mystérieuse se livrait-il ? À quoi pouvait bien servir ce

récipient qui ressemblait à un percolateur ?... Les

curieux distinguèrent aussi une grande table de bois sur

laquelle traînaient des outils bizarres, luisants comme

des couteaux. Quelqu’un affirmait même avoir vu du

sang sur le parquet. C’était plus qu’il n’en fallait pour

surexciter l’imagination de gens simples, et le bruit se

répandit avec la rapidité d’une traînée de poudre que le



66

« monstre » avait enlevé l’enfant, l’avait dépecé, puis

brûlé dans sa chaudière. Les dénonciations affluèrent au

commissariat de la rue Sarrette, et des gens vinrent

déposer sous la foi du serment, avec cette exagération

que mettent toujours dans leurs témoignages ceux qui

s’adressent à la justice. C’est alors que le commissaire,

pour donner satisfaction à l’opinion publique, s’était

fait délivrer par le Parquet un mandat de perquisition.

Pendant qu’il était chez Procas, les curieux massés

sur le trottoir attendaient anxieusement le résultat de la

perquisition. Ils étaient tous persuadés que l’on allait

arrêter le « monstre », aussi furent-ils désappointés

quand ils virent reparaître seuls le magistrat et son

secrétaire. Quelques-uns se risquèrent à les interroger,

avant qu’ils remontassent en voiture, mais n’obtinrent

que des réponses vagues qu’ils interprétèrent aussitôt

dans un sens favorable à leur thèse.

Ce qui surprit, cependant, ce fut de voir que l’on

n’établissait aucune surveillance aux abords de la

maison du passage Tenaille. Des voisins se promirent

d’épier le « monstre » et n’y manquèrent point. Quand

il sortait, il était « filé » par le fils du boucher, une brute

épaisse, ivre la plupart du temps, ou par un cordonnier

du nom de « Bat d’Af » qui répétait à tout venant :

« Craignez rien..., s’il veut se faire la paire, j’ lui tombe

su’ l’ rab, et comment !... »





67

Procas se demandait avec angoisse pourquoi ces

gens, qui avaient fini par ne plus faire attention à lui, le

regardaient maintenant avec des yeux de fauves. Il eût

voulu leur parler, mais une crainte le retenait...

D’ailleurs que leur eût-il dit ? Et puis, vivant depuis

longtemps déjà dans la solitude, il avait perdu

l’habitude de la parole. De plus, avec la maladie, sa

voix était devenue faible et sans timbre ; quand il parlait

la respiration lui manquait, et il était obligé de s’y

reprendre à deux fois pour achever la phrase

commencée. Sous l’empire de l’émotion, il avait des

étouffements, des quintes de toux suivies quelquefois

de véritables crises épileptiformes. Il lui arrivait de

demeurer prostré sur son divan, pendant des heures,

haletant, suffoquant presque, terrassé par la dyspnée. Il

ne se dissimulait pas qu’il serait un jour ou l’autre

emporté par une de ces crises, mais il ne s’en effrayait

pas, car il s’était habitué à l’idée de la mort. Pourtant il

y avait des jours où il souhaitait de vivre quelques mois

encore afin de parachever une étude sur les microbes

saprophytes à laquelle il travaillait, avant le malheur qui

avait bouleversé sa vie, et qu’il avait reprise sur les

conseils de son ami, le professeur Viardot. Un savant

danois avait récemment publié un travail sur les

saprophytes, mais ce travail était incomplet, les

conclusions par trop incertaines, et Procas entendait

démontrer que son confrère étranger n’avait fait que



68

reprendre, en les amplifiant, les théories de

Schlumberger condamnées par Dujardin-Beaumetz.

Lui, Procas, était sur le chemin d’une découverte, une

découverte à laquelle il laisserait son nom, et qui

profiterait à la science. Ce n’était point la vanité qui le

guidait, mais le seul désir de faire œuvre utile. Chaque

jour, il mettait dans son étuve des tubes ensemencés, les

ensemençait de nouveau et obtenait peu à peu des

résultats différents. Il eût voulu tenir son vieux maître

au courant de ses recherches, mais le professeur Viardot

était toujours malade. Procas avait reçu de lui deux

billets, puis plus rien. Il avait voulu téléphoner, mais au

bureau de poste où il s’était présenté, il avait été

accueilli de telle façon qu’il avait dû se retirer. Alors,

un soir, il avait pris un taxi et s’était fait conduire rue de

Sèvres. N’osant pénétrer chez le concierge, il avait

envoyé le chauffeur pour avoir des nouvelles.

Quelques minutes après, l’homme revenait :

– Le docteur est mort il y a quatre jours... On l’a

enterré hier.

Procas jeta son adresse d’une voix tremblante, et

fondit en larmes. Rentré chez lui, il se laissa tomber sur

son divan, terrassé par la douleur. Ainsi, maintenant il

était seul au monde. Nul ami à qui confier sa peine. La

solitude, la froide solitude ! Quelle raison de vivre

avait-il maintenant ? Pendant deux jours et deux nuits,



69

il n’eut pour ainsi dire plus conscience de ce qui se

passait autour de lui. Enfin la bête reprit le dessus et il

s’aperçut qu’il avait faim. Il faisait nuit. Il sortit. Devant

sa porte des gens étaient assemblés. Quand il parut, des

cris de haine l’accueillirent ; un grand murmure s’éleva.

Procas regarda autour de lui.

– Voyons, mes amis, dit-il, que vous ai-je fait ?

– Assassin ! clama une femme, en s’avançant vers

lui, le poing tendu.

– Misérable ! grogna un homme. Ah ! tu demandes

ce que tu as fait ?

– Il en a un aplomb ! dit un autre.

La foule grossissait.

Procas, comprenant qu’il était impossible de faire

entendre raison à ces furieux, eut un haussement

d’épaules et se mit en marche, hâtant le pas. Mais on le

suivit. Derrière lui pleuvaient les menaces et les

malédictions. Et c’étaient les femmes qui se montraient

le plus excitées. Procas continuait son chemin, rasant

les murailles. Quand il eut acheté son modeste repas, il

revint précipitamment, mais au coin de la rue Liancourt,

des gens se jetèrent sur lui, le bousculèrent. Malgré sa

maladie, Procas était resté assez vigoureux ; il se

débattit furieusement, parvint à se dégager et s’enfuit,

poursuivi par une bande hurlante. Arrivé devant sa



70

porte, il tira sa clef, chercha en tâtonnant la serrure, et

au moment où il allait ouvrir, deux yeux se fixèrent sur

lui, deux yeux dans lesquels il y avait de l’étonnement

et de la bonté. C’était un chien, un pauvre chien tout

crotté, pitoyable et frissonnant, qui semblait lui dire,

comme le chien de Baudelaire : « Prends-moi avec toi

et de nos deux misères nous ferons peut-être une espèce

de bonheur. »

Procas se sentit ému par ce regard qui était le reflet

d’une âme inférieure sans doute, mais d’une âme douce

et bonne, ignorante des humaines hypocrisies. Il laissa

entrer l’animal qui, transi, grelottant, lui lécha la main

et alla se coucher dans le laboratoire, devant l’autoclave

qui répandait dans la pièce une chaleur douce.

Au dehors, les cris redoublaient ; des pierres vinrent

s’abattre dans les volets. Procas se demandait avec

angoisse si l’on n’allait pas enfoncer la porte et envahir

sa maison, quand une grosse voix, la voix autoritaire

d’un sergent de ville, lança à deux reprises un

« circulez » retentissant. Il y eut des protestations, une

discussion s’engagea, puis le bruit mourut dans le

lointain.

Alors Procas, après s’être assuré que les fenêtres

étaient bien fermées, alla s’asseoir devant une petite

table, y étala son modeste dîner, puis siffla le chien qui

vint, tout frétillant, se coucher à ses pieds.



71

VIII



Il y a parfois, à travers la vie, des rencontres qui

encouragent et raniment. Un chien remplaçait

maintenant pour Procas l’humanité tout entière. L’âme

d’un homme et celle d’une bête se fondaient en une

affection réciproque. Il fallait une amitié à cet homme

que poursuivait la haine de la foule. Le hasard lui avait

envoyé un chien.

Procas se souvint alors qu’il avait été autrefois un

farouche vivisectionniste, qu’il avait tué nombre de

chiens pour tâcher de saisir sur leurs pauvres corps

frémissants les mystères de la vie, et cela afin de

combattre les maux de son prochain. Il revoyait

maintenant, comme s’il ne l’avait quittée que la veille,

la grande salle aux murs blancs où de pauvres bêtes,

envoyées par la Fourrière, agonisaient, ligotées sur des

planches ou des chevalets, dépouillées, sanglantes,

poussant de petits jappements plaintifs ou des

hurlements de douleur. Cela lui fendait le cœur. Il lui

semblait impossible qu’il eût pu froidement découper

vivantes des bêtes qui sentent, quoi qu’en ait dit

Malebranche. Et sa pensée se reportait, malgré lui, vers





72

un pauvre petit chien blanc qu’il avait torturé pendant

près de quinze jours. Il revoyait le regard suppliant de

cette bête, dont la mort ne voulait pas et à laquelle il

enlevait chaque jour, avec une froide impassibilité, des

lambeaux de chair, des muscles, des tendons. Il lui avait

aussi enlevé un œil, ce qui faisait dans la tête du pauvre

animal un grand trou rouge par lequel on apercevait les

os. Il se rappelait encore un autre chien qu’il avait tenu

cloué sur une table, les pattes écartées, après lui avoir

fait au flanc une large incision dans laquelle il avait

placé un robinet d’argent. Il avait été un tortionnaire de

bêtes, un bourreau, presque sans nécessité, un peu par

habitude et parce qu’il croyait que la vivisection était

très commode pour expliquer certains phénomènes

physiologiques, réfuter tel ou tel argument, faire preuve

d’un savoir que nul ne contestait.

Il avait sacrifié, pour le soi-disant bien de

l’humanité, de pauvres créatures et cette humanité qu’il

aimait alors par-dessus tout, c’était elle qui,

aujourd’hui, le faisait mourir à petit feu, tandis que la

bête, sœur des sacrifiées d’autrefois, le consolait dans

sa solitude de l’injustice des hommes. Après avoir

disséqué sur le mort, il avait disséqué sur le vif pour

mettre à découvert et voir fonctionner les parties

cachées de pauvres organismes. Sans la vivisection,

avait-il coutume de répéter (peut-être pour son excuse),

il n’y a pas de physiologie, de médecine scientifiques



73

possibles et, suivant les paroles de Claude Bernard, il

estimait « qu’il fallait voir mourir un grand nombre

d’animaux, parce que les mécanismes de la vie ne

peuvent se dévoiler et se prouver que par la

connaissance des mécanismes de la mort ».

Et il tuait sans compter, persuadé que l’on pouvait

conclure de l’animal à l’homme, bien que, dans nombre

de cas (et cela a été démontré), les effets de certains

poisons d’ordre psychique tels que la morphine, la

cocaïne et l’atropine ne produisent point sur les

animaux les mêmes effets que sur les êtres humains.

Et c’est à tout cela qu’il songeait maintenant, en

regardant les bons yeux de l’animal qu’il avait recueilli.

L’intelligence des bêtes l’avait peu préoccupé

jusqu’alors ; il les considérait surtout comme des

machines animées, des automates aux mouvements bien

réglés, mais ne se rendant que vaguement compte de

leurs actes. À présent il reconnaissait son erreur et

s’indignait même de la cruauté de Malebranche.

Comment, se disait-il en lui-même, ce philosophe a-t-il

pu prétendre que les bêtes ne sentent pas ? L’animal

n’est-il point organisé de la même manière que

l’homme ? N’a-t-il pas les mêmes sens, le même

système nerveux ? Ne donne-t-il pas les mêmes signes

des impressions reçues ? Pourquoi le cri de l’animal

n’exprimerait-il pas la douleur aussi bien que le cri de





74

l’enfant ? Lorsque l’homme n’est point perverti par

l’habitude, par la cruauté, il ne peut voir les souffrances

des bêtes sans souffrir également, preuve manifeste

qu’il y a quelque chose de commun entre elles et nous,

car la sympathie est toujours en raison de la similitude.

Procas avait honte de ce qu’il avait fait autrefois. Et

il caressait le chien, lui prodiguait des paroles

affectueuses, comme s’il eût voulu se faire pardonner

ses crimes de laboratoire.

L’animal dont il avait fait son compagnon était de la

race des barbets. Son pelage gris avait cette couleur

terne des bêtes qui n’ont pas été soignées. Une de ses

pattes, la droite, était déformée, légèrement tordue en

dedans. Sur le dos se voyait une longue cicatrice,

provenant de quelque coup de bâton récent.

Il avait eu naguère un collier, car les poils de son

cou en avaient gardé la trace ; mais sans doute le lui

avait-on enlevé pour qu’un passant charitable ne pût le

ramener à son propriétaire. Et le pauvre animal avait dû

errer longtemps dans les rues, à en juger par la boue

dont son ventre et ses pattes étaient maculées.

Pourchassé, affolé, lapidé, il avait dû courir longtemps

droit devant lui, évitant les hommes ses bourreaux, ne

trouvant un peu de tranquillité que lorsque venait le

soir, et se remettant à trotter, dès que les boueux

venaient enlever les ordures où il cherchait sa vie. Quel



75

instinct l’avait guidé vers Procas ?... Comment ce chien

rendu à demi-sauvage par la méchanceté des hommes,

s’était-il enhardi jusqu’à implorer l’aide d’un inconnu

qui, semblable aux autres, pouvait le recevoir à coups

de pied avec cette phrase qu’il avait entendue tant de

fois : « Tiens, sale bête !... » D’où venait la confiance

de l’animal abandonné pour un être humain aussi

malheureux que lui ? Est-ce qu’il y aurait, entre les

êtres qui souffrent, une affinité mystérieuse ?





*





Procas qui, depuis des mois, ne proférait plus une

parole, parlait maintenant à son chien, comme s’il avait

eu en face de lui un confident capable de le

comprendre. Il lui avait donné un nom : il l’appelait

« Mami » (simple diminutif de mon ami) et c’était bien

un ami, en effet, qu’il avait maintenant près de lui.

Peu à peu Mami se transforma ; ses poils, qui

tombaient auparavant en longues mèches sales,

devinrent propres et luisants. Dans ses grands yeux

tristes, de vrais yeux humains, brillait maintenant une

petite flamme. À la voix de Procas, il se couchait sur le

dos et jappait doucement. Toutefois, dans les premiers

temps, il demeurait un peu craintif. Chaque caresse était





76

pour lui une surprise ; mais peu à peu il se familiarisa

avec son nouveau maître.

Procas lui avait fait un lit avec de vieilles

couvertures, dans un petit recoin proche de l’étuve. Il

régnait là une douce chaleur, et Mami reposait avec

béatitude pendant que le pauvre savant travaillait,

courbé sur sa table-établi où s’étageaient de gros

volumes et des lamelles de verre protégées par des étuis

de bois.

Et il rêvait sans doute, le bon chien, car par instants

il était agité d’un brusque sursaut, dressait la tête et la

laissait retomber avec un petit grognement de

satisfaction. Peut-être lui arrivait-il de revivre, en

dormant, les heures douloureuses de son existence de

vagabond, quand il filait, la queue entre les jambes,

criblé de pierres par les enfants, à la recherche d’un

endroit où il pût lécher ses plaies et ses blessures, loin

de ses ennemis, dans l’ombre protectrice de la nuit.

Cependant, il ne dormait que d’un œil. Dès que

Procas faisait un mouvement, il le regardait et ne

s’assoupissait de nouveau que lorsqu’il le voyait penché

sur ses livres. Procas était absorbé maintenant par une

nouvelle découverte, et oubliait souvent l’heure des

repas. Grâce à sa sobriété acquise au cours de longues

journées de vie errante et affamée, Mami mangeait peu.

Une croûte de pain, un os à ronger, quelques maigres



77

déchets de nourriture et il était satisfait. D’ailleurs, que

pouvait-il désirer de plus ? Il avait un nom, il

appartenait à un maître qui ne le rudoyait point. N’était-

ce pas suffisant pour le bonheur d’un chien ?

Il eût voulu demeurer continuellement blotti dans

son recoin, sous la douce chaleur de l’étuve, aussi

quand Procas s’apprêtait à sortir se montrait-il tout

inquiet. La rue l’effrayait. Une fois dehors, il marchait

craintivement sur les talons de Procas, les oreilles

basses, le museau à ras du sol, jetant un regard apeuré

de côté et d’autre, comme s’il s’attendait à voir surgir

tout à coup ses ennemis d’autrefois. Les enfants surtout

lui faisaient peur, et s’il en apercevait un il se serrait

contre son maître. Il n’était jamais si heureux que

lorsqu’on reprenait le chemin de la maison. Dès que

Procas avait ouvert la porte, il s’engouffrait rapidement

dans le vestibule, et se mettait à sauter en jappant,

comme pour dire : « À présent, me voilà tranquille ; les

méchantes gens qui m’ont tant fait souffrir ne viendront

pas me chercher ici... »

Pour Mami, tout passant était un ennemi. S’il

entendait du bruit dans la rue, il grognait sourdement

jusqu’à ce que Procas l’eût rassuré. Alors, il lui léchait

la main, frétillait et allait se coucher près de l’étuve, le

museau sur ses pattes, l’œil demi-clos, attentif au

moindre mouvement de son grand ami qui lui parlait de





78

temps à autre, d’une voix douce, comme on parle à un

tout petit enfant...









79

IX



Le pauvre savant avait retrouvé un peu de

tranquillité ; il recommençait à s’habituer à la vie. Tout

en travaillant, il tenait de longues conversations à son

chien.

Il ne se sentait plus seul ; un être vivant allait et

venait autour de lui, animait la maison. Quand il avait

ensemencé ses bouillons de culture et qu’il les avait

disposés dans son étuve, il s’asseyait sur son divan et

lisait. Il recevait régulièrement des revues scientifiques

qu’il ne manquait jamais de parcourir. En général elles

l’intéressaient peu ; il n’y trouvait que des

communications banales ou des études embryonnaires

sur des sujets tant soit peu fantaisistes. Par-ci par-là,

cependant, son attention était retenue par l’annonce

d’une découverte ou quelque expérience de laboratoire

faite par un savant étranger, qui ne livrait de ses

recherches que des détails incomplets, exempts de

formules et de précisions. Un jour, cependant, il eut, en

lisant une de ces communications, un mouvement de

colère. Un bactériologiste anglais s’attribuait, dans un

long article, tout le mérite d’une découverte sur le





80

Proteus vulgaris. Or, c’était Procas qui, le premier,

avait démontré la puissance nocive de ce bacille, qu’il

avait cultivé avec succès deux années auparavant. Cela

avait même fait l’objet d’un de ses cours, à la Sorbonne,

et le docteur Roux l’avait, à cette époque, vivement

félicité. Le plagiat était flagrant et Procas, sous le coup

de l’indignation, s’était mis aussitôt à rédiger une

protestation dans laquelle il prenait violemment à partie

celui qui avait eu l’impudence de s’attribuer son propre

travail. Il couvrit de sa petite écriture dix grandes

feuilles de papier, mais, au moment d’envoyer sa

protestation, il se dit : À quoi bon ?

Était-il donc utile d’appeler de nouveau sur lui

l’attention de ses confrères, de réveiller les jalousies qui

couvaient sous la cendre ? Et il se rappela les paroles de

son vieux maître, le professeur Viardot : « Travaillez

dans l’ombre, sans souci du monde extérieur. Notre vie

à nous autres savants ne nous appartient pas : elle est à

l’humanité. »

L’exaltation de Procas tomba tout à coup. Il eut un

sourire désabusé et jeta au feu sa lettre. Néanmoins,

bien qu’il eût renoncé à la gloire, qu’il ne pouvait plus

recueillir de son vivant, il éprouva une amère tristesse,

à la pensée qu’un autre allait peut-être bénéficier de son

travail, à lui, Procas. Ah ! s’il avait été comme

autrefois, s’il avait pu se montrer, parler en public, avec





81

quelle joie il eût cloué au pilori ce savant anglais sans

scrupules, ce spoliateur sans vergogne, qui pillait les

modestes travailleurs ! Pour épancher sa bile, il

discourait, en se promenant de long en large, la face

tournée vers des auditeurs invisibles, semant dans le

vide des paroles inutiles, s’exaltant, enflant la voix, au

grand effroi du pauvre Mami qui s’imaginait sans doute

que ces imprécations s’adressaient à lui ; il regardait

Procas avec de grands yeux effarés, n’osant point

bouger de sa place, s’attendant peut-être à se voir

chassé de cette maison où il se trouvait si bien, après

tant de journées de misère. Il ne fut complètement

rassuré que lorsque son maître se pencha vers lui pour

le caresser.

Ce fut ensuite le calme. Procas se remit au travail,

mais il était dit que le malheureux ne pourrait point

vivre en paix dans son ermitage. La haine de ses voisins

qui couvait toujours, depuis cette mystérieuse histoire

de disparition d’enfant, s’était réveillée de plus belle.

Après la visite du commissaire, les gens s’étaient

tenus cois pendant quelques jours, mais dans les

boutiques, dans les ateliers, les commentaires allaient

leur train. Tout le monde était persuadé que le petit

Maurice (c’était le prénom du fils de la mercière) avait

été enlevé par le « monstre » et que celui-ci, après avoir

assouvi sur l’enfant une passion bestiale, l’avait coupé





82

en morceaux et brûlé dans sa « cuisinière ». Comme il

arrive toujours en pareil cas, le nombre des accusateurs

grossissait chaque jour. Les uns prétendaient avoir vu,

quelques instants avant sa disparition, le petit Maurice

jouant devant la porte de Procas. Les autres affirmaient

que le lendemain ils avaient très bien senti une odeur de

chair grillée sortant de la maison du passage Tenaille.

Les imaginations s’échauffaient. Certains parlaient déjà

de pénétrer chez le « monstre » et de lui « faire son

affaire ».

Un matin, le gros Nestor, le fils du boucher dont la

demeure était contiguë à celle de Procas, se rendit chez

le commissaire en compagnie de deux commerçants qui

passaient pour gens posés, et appartenaient au comité

de M. Jacassot, député du quartier. Reçus

immédiatement par le commissaire, ils s’assirent

gravement dans le bureau, et ce fut Barouillet (l’un des

commerçants) qui, en sa qualité d’orateur de réunion

publique, prit seul la parole :

– Monsieur le commissaire, mon nom vous est sans

doute connu, et vous devez savoir que j’ai la réputation

d’être un homme sérieux.

Le commissaire eut un signe de tête indulgent.

– Si je me suis décidé à venir vous trouver avec ces

messieurs, c’est que j’ai estimé qu’il était de mon

devoir de citoyen de vous mettre au courant de certains



83

faits qui jettent la perturbation dans notre quartier. Or,

vous savez comme moi que le premier soin de la justice

est de surveiller les agissements des gens suspects...

– Au but, je vous prie, fit le commissaire, que ce

préambule agaçait.

– J’y arrive, monsieur, j’y arrive. Un enfant a

disparu, le petit Maurice Pinchon, et malgré toutes les

recherches, il est jusqu’à ce jour demeuré introuvable...

– Oui, je comprends, c’est encore l’homme du

passage Tenaille que vous accusez ?...

– C’est-à-dire que tout est contre lui. C’est une sorte

de fou, de maniaque capable de tout, sur lequel on a les

plus mauvais renseignements...

– Ah ! et quels sont ces renseignements ?

– D’abord, il a emménagé passage Tenaille pour

ainsi dire clandestinement. Un soir, des individus de

mauvaise mine ont amené dans une voiture un tas

d’objets bizarres, parmi lesquels on a remarqué une

sorte de poêle, ou plutôt de fourneau qui n’avait pas une

forme ordinaire. Et puis, avec ça, il y avait des outils

comme on n’en voit nulle part, des manières de pinces

et de couteaux recourbés, bref des engins qui ne sont

pas catholiques. Une fois emménagé, l’homme s’est

enfermé chez lui, et n’est plus sorti qu’à la nuit

tombante, comme un malfaiteur qui craint d’être



84

reconnu. Est-ce que vous trouvez ça naturel, monsieur

le commissaire ?... Voyons, est-ce qu’on n’a pas raison

de soupçonner cet individu-là ? Il est plus que suspect,

et si la police ne se décide pas à agir, je crains que les

gens qui sont très montés contre lui ne lui fassent un

mauvais parti...

– Cet homme est un malheureux qu’une affreuse

maladie a défiguré, c’est ce qui explique pourquoi il se

montre le moins possible en public...

– C’est un fou, un maniaque et vous savez mieux

que moi, monsieur le commissaire, de quoi sont

capables ces malades-là. Il y a des fous inoffensifs,

mais celui-là est dangereux.

– Rassurez-vous, s’il était dangereux, je n’aurais pas

hésité à le faire enfermer. J’ai été perquisitionner chez

lui. Je l’ai interrogé longuement, et j’ai pu me

convaincre qu’il était inoffensif. C’est un savant, un

bactériologiste, dont le nom a été célèbre.

Le gros Nestor crut devoir risquer une remarque :

– Les savants, quand ils se mettent à être criminels,

sont plus dangereux que les autres.

– Certes, approuva Barouillet, nous en avons eu

souvent la preuve. Et tenez, monsieur le commissaire, si

vous voulez bien m’écouter encore un instant, je vais

vous dire une chose qui vous donnera peut-être à



85

réfléchir. Vous vous rappelez la date à laquelle

« l’homme » est venu s’installer passage Tenaille ?

– Ma foi... non... je crois qu’il y a six mois environ...

– Cinq mois et quatorze jours exactement. C’était le

23 mai au soir...

– La date importe peu...

– Je vous demande pardon, c’est très important, au

contraire. Si je vous parle ainsi, c’est que, moi aussi, je

me suis livré à une enquête avec Parizot, le marchand

de couleurs de l’avenue du Maine, et tous deux nous

avons fait une découverte que vous ne pourrez négliger.

– Je n’ai pas pour habitude, répliqua le commissaire

d’un ton sec, de négliger quoi que ce soit, quand il

s’agit d’éclairer la justice.

– Oh ! je sais, je sais ! vous m’avez mal compris. Ce

n’est pas ce que je voulais dire, je voulais simplement

vous dénoncer un fait qui peut avoir son intérêt.

Remarquez que je n’affirme rien. Non, loin de là, je

tiens seulement à vous signaler une coïncidence. Oui,

c’est bien le mot, une coïncidence... qui nous a frappés,

Parizot et moi. Voici : onze jours exactement après

l’installation passage Tenaille de celui que vous appelez

un savant, on a découvert, au ciné Carillo, sous la

cabine de l’opérateur, le cadavre d’une fillette, la petite

Soubiroux, que l’assassin avait coupée en morceaux.



86

Vous vous souvenez de cette affaire. Les bras, les

jambes et le tronc de la pauvre petite avaient été

empilés avec soin les uns sur les autres et la tête

surmontait ce sanglant assemblage. Il n’y a qu’un fou

qui ait pu commettre un crime pareil, un fou sadique,

car le médecin a certifié que la petite avait été violée

avec une brutalité inouïe...

– Je sais tout cela, mais je ne vois pas quel rapport...

– Bien sûr, monsieur le commissaire, mais le plus

grave, c’est qu’on a aperçu, le soir même du crime,

notre individu qui rôdait aux abords du ciné Carillo...

– Qui l’a vu ?

– Oh ! plusieurs personnes...

– Donnez-moi leurs noms, je les convoquerai à mon

bureau...

– Leurs noms, je ne les sais pas. Vous comprenez,

on entend raconter quelque chose, on écoute, mais on

ne pense pas à demander aux gens comment ils

s’appellent... Tout ce qu’il y a de sûr, c’est que j’ai

entendu plus de dix personnes affirmer la même

chose... C’est assez troublant, n’est-ce pas ?

Rapprochez tout cela de la disparition du petit Maurice,

et vous avouerez qu’il y a bien de quoi s’émouvoir...

Deux crimes presque coup sur coup, et quels crimes !...

ça donne à réfléchir... Et puis, vous avez dit vous-même



87

que l’homme du passage Tenaille était un savant, un

bactériologiste, autant dire un médecin... et il n’y a

qu’un médecin qui puisse si habilement découper un

cadavre...

– Ou un boucher...

Le gros Nestor protesta avec indignation :

– Oui, je sais, fit-il, quand un assassin a découpé

proprement sa victime, on dit tout de suite que c’est un

boucher qui a fait le coup. Mais c’est stupide, oui, tout à

fait stupide. Ce n’est pas une raison parce que l’on sait

découper un mouton ou un veau pour qu’on soit

capable de charcuter un être humain. Parbleu ! les

bouchers ont bon dos, mais voulez-vous me dire si on

peut penser qu’ils soient plus criminels que d’autres ?

Moi j’avoue que je serais bien embarrassé s’il me fallait

hacher, sectionner, tailler dans de la chair de chrétien.

Ça, c’est l’affaire des carabins. Chacun son métier.

Le commissaire, qui désirait se débarrasser au plus

vite de ces visiteurs, prolixes comme tous les gens du

peuple lorsqu’ils entrent dans les détails de quelque

histoire, promit de surveiller étroitement la petite

maison du passage Tenaille.

– C’est cela, dit Barouillet, ayez l’œil sur cet

individu, et vous verrez qu’avant peu vous apprendrez

du nouveau. De notre côté, Nestor et moi nous allons





88

l’épier. Il a beau être malin, nous parviendrons bien à le

prendre en défaut. Quand il se croira tout à fait

tranquille, il tentera encore quelque chose sans doute,

mais nous serons là et je vous garantis qu’on n’hésitera

pas à l’empoigner et à le conduire ici.

– Pas d’imprudence, conseilla le commissaire.

Prévenez-moi avant de faire quoi que ce soit, car, vous

savez, une erreur pourrait vous coûter cher.









89

X



Depuis quelques jours, Procas ne se sentait pas bien.

Il avait généralement la nuit des crises atroces qui le

laissaient dans un abattement tel, que le lendemain il lui

était impossible de se lever. Cela commençait par un

brusque frisson et une douleur cuisante à la base de la

poitrine. La chaleur de la peau, la fréquence du pouls,

l’anorexie, la soif, une vive céphalalgie l’avertissaient

toujours de la crise. Sa respiration était courte,

anxieuse, fréquente. Bientôt il avait une petite toux

sèche, ressentait une saveur salée sur la langue, et il

était alors obligé de se lever, car il savait que ces

symptômes amenaient toujours une hémoptysie. À ce

moment, il éprouvait le besoin de respirer largement et

allait dans la petite cour située derrière sa maison. Il ne

tardait pas à rendre du sang, et la souffrance qu’il

éprouvait alors lui faisait pousser des gémissements

étouffés.

Il redoutait ces crises dont il était toujours averti, et,

ces jours-là, s’arrangeait de façon à ne pas sortir. Il

restait confiné dans son laboratoire, les jambes

entourées d’une couverture de laine, réduit à une





90

immobilité presque complète. Son pauvre chien, qui ne

comprenait rien à tout cela, venait de temps en temps

lui lécher la main et Procas lui parlait doucement, d’une

voix sans timbre, une voix qui semblait sortir d’une

caisse remplie d’ouate. Afin de se réchauffer, il

s’asseyait près de son autoclave, et se levait de temps à

autre, en s’appuyant à sa table, pour surveiller les

lamelles de verre qu’il avait placées dans un petit

dressoir. Car il continuait de travailler, mais ne se

faisait guère illusion sur l’issue de sa maladie. Il savait

bien qu’une de ces crises l’emporterait un jour, qu’elle

serait brusque, foudroyante. Son cœur s’arrêterait net et

il tomberait comme un homme que l’on fusille. La mort

ne l’effrayait point, il y était depuis longtemps préparé.

Quelques semaines auparavant, il l’avait même

souhaitée, mais aujourd’hui un souci le hantait : Que

deviendrait le pauvre Mami, quand lui ne serait plus

là ?... À cette pensée une grande tristesse le prenait, et il

regrettait presque d’avoir recueilli cet animal. Il se

souvint alors d’une dame Romieu, une farouche

antivivisectionniste qui l’avait, un jour, attendu à la

porte de son laboratoire, et lui avait brisé son ombrelle

sur le dos en l’appelant « assassin ». Qui mieux que

cette farouche amie des bêtes pouvait s’intéresser à un

pauvre chien qu’on lui recommanderait ? Procas savait

que madame Romieu était la présidente de la Ligue

contre la vivisection et il se rappelait l’adresse de cette



91

ligue dont les membres l’avaient si souvent pris à partie

dans les journaux et les revues. Il écrivit donc à cette

ancienne ennemie une longue lettre qui ne manquerait

pas de l’émouvoir, mais il n’osa point donner son vrai

nom ; il le dénatura légèrement et signa : Procan... En

même temps, il pria le notaire, chez lequel il avait

encore quelques fonds, de vouloir bien passer chez lui.

Il y avait près d’un an que les deux hommes ne

s’étaient vus. Quand ils se trouvèrent en présence l’un

de l’autre, dans la petite maison du passage Tenaille, ils

se serrèrent la main, mais l’étreinte du notaire fut plutôt

molle. Procas, évidemment, lui inspirait une invincible

répugnance. Peut-être craignait-il aussi que le mal ne

fût contagieux, car il ne demeura que quelques instants

avec son client. Procas avait d’ailleurs peu de chose à

lui dire. Il s’enquit brièvement de la somme qu’il avait

déposée à l’étude, somme dont on lui servait les intérêts

(ce qui lui permettait de vivre) et il remit au notaire une

enveloppe cachetée, en disant :

– Quand vous apprendrez ma mort, vous

préviendrez immédiatement la personne dont vous

trouverez le nom dans ce pli et que j’institue ma

légataire universelle.

– Ce sera fait.

– Bien. Mais il faudra vous hâter de l’avertir, car je

la charge, dans mon testament, de... enfin, d’une chose



92

grave et urgente...

– Vous pouvez compter sur moi. Mais souhaitons

que j’aie à m’occuper de cette affaire le plus tard

possible.

Procas eut un geste vague et le notaire, qui avait

refusé de s’asseoir, s’esquiva rapidement, comme un

homme qui craint d’être contaminé.

Quand il fut parti, Procas haussa les épaules :

– Tu vois, mon pauvre Mami, dit-il, les hommes me

fuient comme la peste. Je suis pour eux un objet

d’horreur. Il n’y a que toi, mon bon chien, qui aies de

l’amitié pour moi.

Mami vint lécher la main de son maître.

– Oui... tu es bon, toi... et peut-être comprends-tu

que je suis malheureux ; mais il faudra bientôt nous

séparer, Mami ; je sens que je n’en ai plus pour

longtemps, que la fin approche. Les journées que je vis

en ce moment sont des journées de grâce ; chaque heure

qui s’écoule m’avertit que je m’achemine vers la

tombe... Ah ! la vie ! elle était pourtant bien belle, et je

m’étais pris à l’aimer. J’ai été trop heureux ; je m’étais

figuré que cela durerait toujours !... Que c’est bête tout

de même d’avoir des idées pareilles !

Une quinte de toux lui coupa la parole, un filet de

sang tacha ses lèvres ; il se leva, fit quelques pas dans la



93

pièce, puis se laissa tomber sur le vieux divan qui lui

servait maintenant de lit, car il n’avait plus la force de

monter dans sa chambre située au premier étage. Le

moindre effort le laissait haletant, angoissé. L’asphyxie

le guettait, et il le savait bien, car il avait maintenant

étudié son mal ; il s’était procuré, parmi les études

parues sur la cyanose, celles des docteurs Debove et

Vaquez, de Constantin Paul et de Variot. Il éprouvait

même une curiosité de savant à suivre les progrès de sa

maladie.

Cependant, les crises devinrent plus rares, son cœur

se remit à fonctionner d’une façon presque normale, et

il put enfin goûter un peu de repos.

Comme un malade qui entre en convalescence, il

reprit goût à la vie et se remit à ses travaux interrompus.

Bientôt, courbé sur son établi, son chien à ses pieds, il

ensemençait ses cultures. La science le tenait encore

une fois. On eût pu frapper à sa porte, s’introduire dans

sa maison, qu’il n’eût rien entendu, mais parfois il

retombait dans son apathie habituelle et demeurait des

journées étendu sur son divan, l’esprit perdu en une

rêverie vague.

Dans ces moments-là, tout le passé refluait à son

esprit. Il revoyait la grande salle de la Sorbonne où les

femmes se pressaient pour suivre ses cours ; il se

rappelait jusqu’aux moindres détails de ses débuts de



94

conférencier. Puis son idylle avec Meg, les premiers

mots qu’ils avaient échangés, l’aveu qu’il avait, un jour,

osé faire, lui revenaient à la mémoire.

Et il éprouvait une sorte de « plaisir douloureux » à

évoquer ces instants trop brefs, à remâcher son bonheur

défunt, comme ces vieillards qui revivent par le

souvenir le temps heureux de leur jeunesse. Parfois, il

se demandait ce que Meg était devenue. Il avait

conservé son portrait et le regardait souvent ; il oubliait

le mal que lui avait fait cette femme, et souhaitait de la

revoir, sans que toutefois elle l’aperçût, car il

comprenait bien qu’il ne pouvait plus se montrer à elle.

Un attendrissement le prenait dans lequel il se

complaisait de longues heures, puis, brusquement, il

remettait le portrait dans une armoire, et s’efforçait de

ne plus songer à la disparue. Mais on n’arrache pas

ainsi de son cœur un premier amour.

L’homme à bonnes fortunes peut rire des femmes

qui ont occupé sa vie, mais Procas, lui, n’avait aimé

qu’une fois, et tout son être vibrait encore, quand il se

remémorait les heures trop brèves qu’il avait vécues

avec Meg. C’était un sentimental plutôt qu’un sensuel

et l’on sait combien sont malheureux ceux qui aiment

surtout par le cœur...

Un jour il eut l’idée d’écrire à Meg. Il ignorait son

adresse, mais était sûr qu’en envoyant sa lettre à Mrs



95

Reading, sa confidente, celle-ci la lui remettrait. Il

n’espérait point attirer chez lui son ancienne femme,

mais il lui eût été doux de lui confier sa détresse,

d’obtenir une réponse et de correspondre avec elle

comme avec une amie invisible qui prend part à vos

peines et vous console par de jolies phrases, qui ne sont

peut-être pas autre chose que de la littérature, mais dont

la douceur est un baume délicieux pour une âme

souffrante. Il rédigea une longue lettre, dans laquelle il

se gardait bien de faite allusion au passé. Simplement il

parlait de son malheur, racontait sa vie, ses travaux

depuis que la maladie l’avait forcé à s’isoler du monde.

Cependant, il réfléchit. Meg, cédant à un

mouvement de pitié, était bien capable de se renseigner,

de découvrir son adresse et alors elle viendrait peut-

être, elle le verrait. Non, non, cela n’était pas possible !

Il déchira la lettre et recommença à travailler, il

voulait profiter de ce que la maladie lui laissait quelque

répit pour mettre au point des recherches qui, malgré

tout, le passionnaient et lui faisaient oublier pour un

temps ses souffrances. Il avait remarqué que certains

bacilles que, jusqu’à présent, on croyait inoffensifs,

étaient, au contraire, très dangereux lorsqu’on les

isolait. Alors ils se développaient rapidement et ne

tardaient pas à produire des milliers de colonies. Il

s’agissait de les combattre en les faisant absorber par





96

d’autres microbes saprophytes beaucoup mieux adaptés

à leur milieu nutritif.

Toutefois le travail assidu auquel il se livrait le

fatiguait beaucoup, et il éprouvait de temps à autre le

besoin d’aller prendre l’air. Il attendait que la nuit fût

venue, et, accompagné de Mami, sortait de sa maison. Il

prenait l’avenue du Maine, la rue Gassendi, puis la rue

Froidevaux qui longe le cimetière Montparnasse, et est

presque toujours déserte, le soir. Il regagnait ensuite sa

demeure après avoir fait quelques provisions chez les

commerçants où il se fournissait encore, mais qui,

depuis quelques jours, se montraient envers lui de plus

en plus hostiles. Au lieu de le servir rapidement comme

ils le faisaient autrefois, ils le laissaient poser dans la

boutique, et ne se gênaient plus pour le rudoyer. Bien

qu’il payât, et fort cher, on lui donnait les bas

morceaux, et un jour qu’il avait hasardé une timide

observation, il s’était vu vertement rabrouer.

Récemment encore il s’approvisionnait chez un petit

débitant de la rue du Lunain, qui avait consenti à venir à

domicile. Le lundi, il apportait des provisions pour la

semaine et déposait son paquet dans l’antichambre.

– Combien ? demandait Procas.

Le livreur passait sa note sous la porte, et Procas

payait, sans se montrer, en allongeant le bras dans

l’entrebâillement. Il donnait toujours un fort pourboire.



97

Cependant un jour le livreur ne revint plus.

Il alla s’informer et le patron répondit brutalement

qu’il ne voulait pas servir des « individus comme lui ».









98

XI



Procas avait cru que l’on finirait par l’oublier, et

voilà que, tout à coup, il sentait de nouveau la haine

gronder autour de sa demeure.

Le soir, ouvrait-il une fenêtre, il voyait des gens

plantés devant sa porte ; sortait-il, il apercevait des

ombres qui se glissaient à sa suite, le long des maisons.

Il entendait des craquements bizarres dans la petite

cour, derrière son laboratoire, et, une nuit, il avait cru

apercevoir un homme qui escaladait la cloison de

planches donnant sur le passage. Vraiment cette vie

n’était plus tenable et le malheureux, continuellement

dans les transes, se demandait à chaque instant si on

n’allait pas venir l’attaquer dans sa maison. Il songeait à

déménager, à aller demeurer ailleurs, dans quelque coin

perdu de banlieue. Mais qui voudrait de lui ? Toutes les

portes se fermaient dès qu’on l’apercevait. Et puis, en

admettant qu’il trouvât un local, pourrait-il y installer,

comme passage Tenaille, son autoclave, son étuve et

tous les objets qui garnissaient son laboratoire ?

Pour la première fois un sentiment de révolte

s’empara de lui. À l’intense recueillement de cette âme



99

douce et résignée, succéda une colère sourde contre ces

gens qu’il ne connaissait point et qui prenaient une joie

féroce à le torturer.

« Dire, songeait-il, que personne n’aura pitié de

moi ! S’ils savaient cependant ce que je souffre ! »

Une nuit que le sommeil le fuyait, il avait ouvert la

fenêtre donnant sur l’avenue, car ses crises

d’étouffement le reprenaient. Accoudé à la barre

d’appui, il laissait errer ses regards sur la chaussée

luisante où les autos glissaient rapides, projetant devant

elles un long cône lumineux. Quelques passants attardés

se hâtaient vers leurs demeures. Un ivrogne

monologuait assis sur un banc. Les douze coups de

minuit s’envolèrent à l’église Saint-Pierre de

Montrouge, et Procas s’apprêtait à refermer sa fenêtre,

quand un homme se dressa, sur le trottoir éclairé par un

bec de gaz, et s’avança, le poing tendu, en criant :

– Assassin !... assassin !...

Procas crut d’abord que c’était l’ivrogne qui venait à

lui, mais il ne tarda pas à reconnaître son voisin, le fils

du boucher...

– Oui... assassin !... si la police te protège, nous nous

ferons justice nous-même !

– Voyons, mon ami, prononça Procas... est-ce bien

moi que...



100

– Oui... oui... c’est bien toi, canaille... Ah ! je ne sais

pas ce qui me retient de démolir ta vilaine figure...

Et le gros Nestor, en disant cela, cherchait à

atteindre l’entablement de la fenêtre.

Procas, comprenant qu’il n’y avait pas à parlementer

avec ce forcené, ramena vivement les volets à lui et en

assujettit le crochet.

Le boucher, qui était pris de boisson, ne cessait

point de vociférer, mais quelqu’un dut l’emmener, car il

y eut un bref colloque et Procas n’entendit plus rien. Il

se coucha et fut longtemps à s’endormir.

« Ce garçon était ivre, se dit-il. Mais m’appeler

assassin, moi ! »

Pourtant il était inquiet. Cette scène l’avait troublé.

Il se rappela la visite que lui avait faite le commissaire,

la perquisition à laquelle on s’était livré chez lui, et une

foule de pensées l’assaillirent. Il ignorait toujours la

disparition de l’enfant de la mercière, sans quoi il eût

compris. Il s’arrêta à cette idée que sa laideur seule était

cause de tout, et se demanda, un moment, si on ne

cherchait pas à l’effrayer pour qu’il débarrassât le

quartier de sa présence.

Il n’eût pas demandé mieux, mais où aller ?

« Bah ! murmura-t-il, ils finiront bien par se calmer.

D’ailleurs, ils me voient si peu. Je sortirai le moins



101

possible. »





*





Le lendemain, à son réveil, il entendit des gens qui

causaient devant sa porte.

– On a des preuves maintenant, disait une voix qu’il

reconnut pour celle du garçon boucher. Oui, on a des

preuves. On verra que nous ne nous étions pas trompés.

Procas entrouvrit doucement sa fenêtre, mais le

groupe s’était éloigné et il ne perçut plus que quelques

bribes de phrases qui, pour lui, ne signifiaient rien.

S’il avait pu entendre ce qui se disait il eût été

terrifié, le pauvre Procas !

En effet, depuis leur visite chez le commissaire de

police, le gros Nestor et Barouillet, secondés par un

ancien agent d’affaires qui faisait de la police par

dilettantisme, avaient épié sournoisement Procas.

Chaque soir ces trois hommes se réunissaient dans un

petit café situé à l’angle de la rue Liancourt et de

l’avenue du Maine, et se communiquaient les

renseignements qu’ils avaient pu recueillir de côté et

d’autre.

Bezombes (c’était le nom de l’agent d’affaires)



102

apportait dans cette collaboration l’acquis de vingt ans

de police privée et se faisait fort de pincer le

« coupable », car, disait-il, il avait mené des enquêtes

autrement difficiles. En réalité, Bezombes était un

présomptueux, un homme à l’esprit étroit, mais qui

avait beaucoup lu les romans policiers et se figurait

avoir les talents d’un détective.

Un soir que Nestor et Barouillet se montraient un

peu sceptiques sur le résultat de ses recherches, il leur

dit d’un ton de confidence :

– Demain, il y aura du nouveau...

Et, en effet, le lendemain, il alla les retrouver au

café.

– Nous voulions des preuves, leur dit-il, eh bien,

j’en ai. Vous pensez bien qu’un vieux limier comme

moi sait suivre une piste. Suivre une piste, c’est

l’enfance de l’art, mais il ne faut jamais l’abandonner.

Souvent, elle ne conduit à rien ; c’est alors qu’intervient

ce que l’on nomme communément le flair et que moi

j’appelle la déduction. On s’engage sur une route, on

croit que c’est la bonne, et, tout à coup, on arrive à un

carrefour où s’ouvrent plusieurs chemins. Lequel

choisir ? Il faut souvent reprendre toute l’enquête,

procéder pour ainsi dire mathématiquement, dégager

l’inconnue, et c’est là qu’est la difficulté. Les policiers

ordinaires, lorsqu’ils arrivent à pincer un malfaiteur, ont



103

été, la plupart du temps, secondés par des indicateurs

bénévoles, mais moi, je fais fi de ces dénonciations

souvent intéressées, qui n’ont souvent d’autre résultat

que de tout embrouiller. Je vais droit au but, armé

seulement des renseignements que j’ai recueillis, et

j’obtiens presque toujours un indice. Vous allez peut-

être dire que c’est là une question de veine ? Non... La

veine est un mot qui n’a pas de sens. Pour moi, c’est la

conséquence logique d’une longue méditation et d’une

suite de déductions.

Ici, Bezombes s’interrompit pour siroter lentement

son apéritif. Le gros Nestor et Barouillet le regardaient,

surpris ; ils ne savaient pas encore ce qu’il allait leur

révéler, mais ils s’attendaient à un coup de théâtre.

– De déduction en déduction, reprit Bezombes en

caressant sa barbiche grisonnante, je suis arrivé au but,

c’est-à-dire à la preuve. Jusqu’alors nous n’avions que

des présomptions, graves, il est vrai, mais insuffisantes

pour motiver l’arrestation du coupable. Aujourd’hui,

j’ai une certitude.

– Ah ! enfin ! fit le gros Nestor, nous allons donc

prouver au commissaire que nous ne sommes pas des

imbéciles.

– Grâce à moi, fit modestement Bezombes.

– Oh ! certes, grâce à vous.





104

– Et cette certitude ?... demanda Barouillet un peu

vexé de ne plus jouer le principal rôle dans cette

enquête.

– Je vais, répondit emphatiquement Bezombes, vous

la faire toucher du doigt, si vous le désirez.

– Mais comment donc ! s’écria le gros Nestor, sans

se demander comment il est possible de toucher du

doigt une certitude.

– Eh bien ! venez.

– Où ça ? Loin d’ici ?

– Vous allez voir.

Tous trois se levèrent et Nestor régla les

consommations. C’était toujours lui qui payait, mais il

ne regrettait pas son argent, heureux qu’il était de se

trouver mêlé à une affaire sensationnelle.

Le patron du café arrêta Bezombes sur le pas de la

porte. Il n’avait pas osé se mêler à la conversation des

trois hommes, mais, en prêtant l’oreille, il avait entendu

quelques mots qui l’avaient intrigué.

Il eut, à l’adresse de l’agent d’affaires, un petit coup

d’œil interrogateur.

– Ça va, répondit Bezombes ; ça va même très bien.

– Vous le « tenez » ?





105

– Parbleu !

– C’est pas trop tôt. Ah ! sacré monsieur Bezombes,

va ! les assassins n’ont qu’à bien se garder avec lui.

– Bah ! ça ne serait pas la peine d’avoir été vingt ans

dans le métier.

– Oh ! c’est pas une raison. Y a des gens qui font de

la police depuis longtemps et qui n’arrivent jamais à

pincer un criminel. Exemple : notre commissaire de

police, M. Morisseau.

– On va lui en boucher une surface à M. Morisseau,

lança le gros Nestor.

Ils sortirent. Bezombes marchait en tête, comme il

sied à un chef. Mais Nestor et Barouillet l’encadrèrent

bientôt pour rétablir entre eux l’égalité.

Quelques instants après ils pénétraient dans la cour

du marchand de fourrages, dont la maison, nous l’avons

dit, était voisine de celle de Procas.

Le marchand, un gros Auvergnat que, dans le

quartier, on appelait le « Grinchu », était dans le petit

appentis qui lui servait de bureau. En reconnaissant

Bezombes, il ne put réprimer un mouvement de

mauvaise humeur.

– Encore vous ! dit-il.

– Oui, monsieur, encore moi. Je regrette de vous



106

déranger, mais dans l’intérêt de la justice...

– C’est bon, c’est bon, qu’est-ce que vous

désirez ?... Vous voulez encore pénétrer dans la petite

cour de mon voisin ? Mais laissez-le donc ce pauvre

diable, il est bien assez malheureux comme ça.

– Monsieur, vous ignorez ce qu’est votre locataire,

si vous le saviez...

– Je sais que c’est un pauvre homme, voilà tout, et

qu’il ne faut pas avoir de cœur pour s’acharner ainsi

contre un être inoffensif.

– Inoffensif ?... Ah ! vous croyez cela ?

– Bien sûr que je le crois.

– Vous ne le croirez pas longtemps, et lorsqu’il sera

arrêté, que les journaux raconteront ce qu’il a fait, vous

ne tiendrez pas le même langage.

– C’est que vous ne savez pas de quoi on l’accuse,

hasarda Barouillet.

– C’est toujours facile d’accuser.

– Aujourd’hui, nous pouvons prouver.

Le marchand de fourrages eut un haussement

d’épaules :

– Ah ! tenez, laissez-moi donc tranquille avec toutes

vos histoires. Êtes-vous envoyés par le commissaire de





107

police ? Non, n’est-ce pas ? eh bien ! décampez.

– Mais monsieur... fit Bezombes...

– Il n’y a pas de monsieur qui tienne.

– Vous refusez de nous laisser pénétrer dans la cour

de votre locataire ?

– Qu’est-ce que vous voulez y faire dans cette

cour ? Vous l’avez vue hier, n’est-ce pas ? Eh bien !

cela suffit.

– Je voulais montrer à ces messieurs...

– Ces messieurs ne sont pas de la police, je

suppose ?...

– Non, mais ils ont intérêt, comme moi, à découvrir

et confondre un assassin.

– Un assassin !... Ah ! laissez-moi rire. Je crois, ma

parole, que vous êtes tous fous. Rentrez chez vous, cela

vaudra mieux...

– Alors, vous refusez ?...

– Oui...

– Vous n’avez pas le droit, quand il s’agit de...

– Pas le droit ?... pas le droit ?... Qu’est-ce que vous

me chantez ? Suis-je le maître chez moi, oui ou non ?...

– Cependant hier vous aviez consenti à me laisser...





108

– Possible, mais aujourd’hui, je ne veux pas... Est-ce

compris ? Ça deviendrait une procession ici, à la fin...

– Monsieur, fit Barouillet, d’une voix de père noble,

l’intérêt supérieur de la justice, la sécurité...

– Vous, allez brailler dans vos réunions publiques et

f...-moi la paix.

Il n’y avait rien à faire. Le père Grinchu était de ces

vieux bonshommes entêtés et coléreux qui ne craignent

pas au besoin de se flanquer un coup de torchon. Et il

était solide, l’Auvergnat. Il commençait à perdre

patience et devenait violet comme une aubergine.

Bezombes et ses deux amis jugèrent prudent de battre

en retraite.

– Quelle brute ! dit Barouillet, lorsqu’ils furent dans

la rue.

– J’avais envie de sauter d’sus, grogna le gros

Nestor, qui parlait toujours d’étriper les gens, mais

était, au fond, poltron comme un lièvre.









109

XII



Le plus vexé était certainement Bezombes, qui ne

s’attendait pas à semblable réception. Il croyait étonner

ses amis et recevait un camouflet. Pouvait-il se douter

aussi que cet animal de Grinchu, qui s’était, la veille,

montré presque aimable, se comporterait, le lendemain,

comme un goujat ? Ils retournèrent au petit café de

l’avenue du Maine, et là, tinrent conseil. Le gros Nestor

et Barouillet ne savaient toujours pas ce que Bezombes

avait découvert dans la cour de Procas, car l’agent

d’affaires ne leur avait encore rien dit qui pût éclairer ce

mystère. Bezombes, comme tous les gens prétentieux et

vides, ménageait ses effets avant de presser le ressort

qui devait faire jaillir le diable de sa boîte.

– Qu’allons-nous faire maintenant ? demanda le

gros Nestor.

Bezombes, les coudes sur la table, le sourcil froncé,

semblait plongé dans une laborieuse méditation. Il ne

sortit de sa rêverie que pour porter à ses lèvres le

raphaël-citron que Nestor avait commandé. Il but son

verre d’un trait, s’essuya les lèvres d’un revers de main

et consentit enfin à répondre :



110

– Ce que nous allons faire, ce que nous allons faire ?

Mais, parbleu, nous allons demander au commissaire de

nous accompagner chez Grinchu.

– Oh ! le commissaire, dit Barouillet, il ne faut

guère compter sur lui. Il nous racontera encore qu’il va

faire une enquête et ce sera tout. Il laissera tomber

l’affaire. Ce que nous pourrons lui apprendre ne le

convaincra pas. Son siège est fait. J’ai vu cela quand je

suis allé le trouver avec Nestor. Il nous a bien reçus, je

le reconnais, mais n’a pas eu l’air de prendre au sérieux

ce que nous lui disions. Ces gens-là n’aiment pas

beaucoup que de simples particuliers se mêlent de

police. Ils ont toujours une tendance à croire que les

témoins mentent ou exagèrent.

– Cependant, fit Bezombes, quand on leur apporte

des preuves...

– Oui. Je ne dis pas. Mais en avez-vous vraiment ?

Bezombes eut un imperceptible haussement

d’épaules, prit un temps et répondit :

– J’en ai.

Le gros Nestor et Barouillet se regardèrent. Au fond,

ils n’étaient pas très convaincus, bien qu’ils eussent

confiance en leur ami.

– J’en ai, répéta Bezombes en regardant d’un air

étonné son verre vide. Je voulais vous mettre à même



111

de vous renseigner sur place, mais puisque ce butor de

Grinchu n’a pas voulu nous laisser pénétrer dans sa

cour, je vais tout vous dire. Écoutez-moi et vous allez

voir que je ne m’appuie pas sur des semblants de

preuves. Je ne suis pas de ces détectives fantaisistes à la

Sherlock Holmes qui échafaudent suppositions sur

suppositions et émettent des hypothèses dont l’une doit

fatalement conduire à la découverte de l’assassin. Moi,

je suis un homme précis, méthodique ; je ne crois que

ce que je vois. Or, j’ai vu.

Ici Bezombes s’arrêta pour jouir de l’effet que

produisait son affirmation. Ses deux auditeurs, conquis

par son assurance, attendaient avec anxiété, penchés

vers lui, guettant les mots qui allaient sortir de ses

lèvres.

– Oui, j’ai vu ; ce qui s’appelle vu. Il faut d’abord

que vous sachiez comment je m’y suis pris pour arriver

à mes fins. L’affaire était délicate. Un enfant avait

disparu, les soupçons se portaient sur l’homme du

passage Tenaille, mais c’était tout. Rien ne prouvait que

le malheureux gosse eût été assassiné. Quelque

vagabond pouvait très bien l’avoir emmené avec lui.

D’après ce que j’ai appris, le petit n’était pas très

intelligent ; au dire de sa mère elle-même, c’était un

être naïf et confiant, très influençable. La dernière fois

qu’on l’a aperçu, il jouait seul, à l’angle de l’avenue du





112

Maine, presque en face de la maison de notre homme.

Tout cela était bien vague, et rien ne venait préciser

mes soupçons, quand Barouillet m’a rappelé

l’assassinat de la petite Soubiroux, assassinat qui a eu

lieu peu de jours après l’installation du monstre dans le

quartier. D’autre part, des renseignements que j’avais

recueillis venaient bientôt étayer ma conviction. On

avait vu, à deux reprises, l’ignoble individu du passage

Tenaille suivre des enfants dans la rue Gassendi.

– Ça c’est vrai, fit le gros Nestor... Il y a huit jours le

petit Cheuret, le fils de la concierge du 44, est rentré

chez lui tout effaré, en disant qu’un homme l’avait

pourchassé jusqu’au coin de la rue Liancourt.

– Vous voyez, fit Bezombes, mes renseignements

sont donc exacts. Vous comprenez, avant d’accuser le

solitaire du passage Tenaille, il fallait être documenté

sur son compte. Quand je le fus suffisamment, je me

mis à le suivre, et je remarquai qu’il regardait en effet

les enfants avec un drôle d’air, surtout les petites filles

qui sortaient de l’école à la nuit tombante. Il se tenait

debout sous une porte, dans une attitude bizarre. Bref,

je passe sur certains détails. Notre individu devait être

un satyre, et il cherchait sans doute quelque nouvelle

victime. Dès lors, je me suis tenu ce raisonnement :

« Puisque l’enfant de la mercière a disparu au moment

où il se trouvait en face de la maison du passage





113

Tenaille, il a dû être attiré dans cette maison, et comme

il n’a pas reparu, on l’a certainement assassiné. » Vous

voyez que tout s’enchaîne à merveille.

– En effet, accorda Barouillet, mais vous verrez que

notre imbécile de commissaire de police ne se laissera

pas convaincre.

– Attendez... tout cela c’est des hors-d’œuvre.

J’arrive au plat de résistance. Puisque le petit Maurice

était entré dans la maison du solitaire, et qu’il n’en était

pas ressorti, son corps devait se trouver quelque part.

Or des témoignages de gens sérieux m’avaient appris

que, le lendemain de la disparition de l’enfant, on avait

vu de la fumée sortir de la cheminée de notre individu.

Pourquoi, par ce temps plutôt doux, avait-il allumé du

feu, si ce n’est pour incinérer sa victime ?... Plusieurs

passants ont d’ailleurs senti, ce jour-là, une odeur de

caoutchouc brûlé, comme il s’en dégage des corps

humains que l’on fait rôtir sur un brasier.

– Parfaitement, fit le gros Nestor, j’ai, moi aussi,

senti cette odeur-là, même que j’ai dit à mon père :

« Qu’est-ce qu’on brûle donc par ici, ça fouette

joliment. »

– C’était là, ce me semble, continua Bezombes en

élevant la voix (car il s’était aperçu que des

consommateurs l’écoutaient), c’était là un

commencement de preuve : un détective ordinaire s’en



114

serait contenté, mais cela ne me suffisait pas. Il me

fallait une preuve visible, quelque chose qui affermît

ma conviction et me permît de dire à la justice : « Vous

cherchiez le coupable, eh bien, moi qui suis ni

commissaire, ni inspecteur de police, je l’ai trouvé. »

Or, j’ai poursuivi mes recherches. Un assassin, si habile

qu’il soit, ne découpe pas un corps en morceaux sans

que cette funèbre opération laisse des traces. Deux fois,

en escaladant le mur, j’ai pénétré dans la petite cour que

vous connaissez, et là, muni d’une lanterne sourde, j’ai

soigneusement examiné la muraille, la porte, le dallage.

Et c’est sur le dallage que j’ai trouvé ce que je puis

appeler « la pièce à conviction ».

Tous les auditeurs étaient haletants et regardaient

Bezombes avec admiration.

– C’est cette pièce à conviction que j’ai voulu vous

montrer et que vous auriez pu voir comme moi dans la

cour du satyre, si cet idiot de Grinchu ne nous avait pas

refusé l’entrée de sa maison.

– Mais, demanda timidement quelqu’un, cette pièce

à conviction ?

– Ces pièces, devrais-je dire, répondit Bezombes,

car il y en a plusieurs, oui, plusieurs : de grandes taches

de sang encore très visibles, larges comme des pièces

de cent sous, plus larges même. Le doute n’est plus

possible. C’est bien dans cette cour que le misérable a



115

découpé sa victime !

Les consommateurs s’étaient peu à peu rapprochés

pour écouter Bezombes, qui élevait la voix au fur et à

mesure qu’il voyait grossir son auditoire. Tous furent

unanimes à reconnaître que l’agent d’affaires avait

l’âme d’un grand policier.

Bezombes, tout en savourant ces éloges, répondait

d’un petit air modeste à ceux qui le félicitaient :

– Mais non, mais non, vous exagérez. Il suffisait

pour mener à bien cette enquête, d’avoir un peu de

jugement ; le reste est affaire de métier. Avec les

éléments que j’avais en main, je devais fatalement

réussir. Le tout était de ne pas lâcher une seconde le fil

que je tenais et surtout de ne pas se laisser influencer

par l’opinion de l’un ou de l’autre. Droit au but : telle

est ma manière. J’hésite d’abord, je jette des coups de

sonde de-ci de-là, puis, quand une fois je sens que le

terrain est assez ferme sous mes pieds, je m’avance

hardiment.

Nestor ne cessait de répéter, en écarquillant ses gros

yeux de bovidé :

– Ça, par exemple, c’est épatant, oui épatant !

Barouillet, lui, un peu confus de n’avoir rien

découvert, se montrait plus réservé, se contentant de

hocher lentement la tête, en signe d’approbation, mais



116

le plus enthousiaste de tous était un vieux rentier du

quartier, le père Corbineau, un bonhomme au menton

de galoche, avec des yeux de lapin blanc, qui hurlait

d’une petite voix cassée : « Un ban pour Bezombes !

Un ban pour Bezombes ! »

On eut toutes les peines du monde à lui faire

comprendre qu’il ne s’agissait point d’une poule au

gibier, mais d’une affaire qui, jusqu’à nouvel ordre,

devait être tenue absolument secrète.

Chacun promit de ne rien dire, mais une heure après,

depuis le Lion de Belfort jusqu’à la rue de la Gaîté, on

ne s’abordait plus que par ces mots : « Eh bien ! ça y

est !... hein ? Il paraît qu’il est pincé !... »









117

XIII



Le lendemain, dans la matinée, le gros Nestor et

Barouillet sonnaient à la porte de Bezombes, qui

habitait un modeste rez-de-chaussée, rue Boulard, dans

le fond d’une cour. Sur une porte vitrée on voyait une

pancarte avec ces mots tracés en belle ronde :





MARIUS BEZOMBES

Avocat-conseil

Défense devant la justice de paix

Enquêtes pour divorces

Recherches dans l’intérêt des familles, etc.





Bezombes les attendait. Il était assis devant une

petite table encombrée de dossiers poudreux. Sur la

cheminée de marbre noir, entre un réveil et une carafe,

trônait un buste en plâtre représentant la Justice avec

ses plateaux, dont l’un était cassé. Dans un angle était

placée une commode en acajou qui avait été

transformée en cartonnier.



118

– Ah ! vous voilà, dit Bezombes. Une minute ;

asseyez-vous. Le temps de signer quelques pièces et je

suis à vous.

Barouillet se laissa tomber sur un vieux fauteuil de

reps rouge, d’où s’éleva un nuage de poussière. Quant

au gros Nestor, il avait pris une chaise, la seule qui se

trouvât dans la pièce, mais comprenant que s’il s’y

asseyait il l’écraserait sous son poids, il demeurait

debout, adossé à la cloison, se mirant de loin dans la

glace de la cheminée.

– Ah ! fit enfin Bezombes, en ôtant ses grosses

lunettes de celluloïd, j’ai fini. Parlons un peu de notre

affaire.

Et, pivotant sur son siège, qui rendit un grincement

sec, il se tourna vers les visiteurs.

– Aujourd’hui, dit-il, nous entrons dans la période

d’action, la période décisive. Il faut que ce soir, demain

au plus tard, notre individu soit sous les verrous.

– Dommage que nous ne puissions pas l’arrêter

nous-mêmes, grogna le gros Nestor. Ce que j’aurais eu

du plaisir à empoigner ce vilain coco-là !

– Cela, c’est l’affaire de la police, dit Bezombes.

Notre rôle, à nous autres, se borne à livrer l’assassin.

– Est-ce que l’on saura au moins que c’est nous,

pardon ! vous, qui l’avez découvert ?



119

– Peut-être. Mais il ne faut pas trop y compter, car

les gens de police ont l’habitude de toujours tirer la

couverture à eux. Du moment qu’on n’est pas de la

« boîte », on ne compte pas. Vous allez voir que le

commissaire ne nous félicitera même pas.

– Le commissaire, fit Barouillet avec un haussement

d’épaules, il est capable de ne pas prendre notre visite

au sérieux. Quand Nestor et moi sommes allés le

trouver, c’est à peine s’il nous a écoutés. Moi, à votre

place, Bezombes, ce n’est pas au commissaire que je

m’adresserais.

– Au chef de la Sûreté, alors ?

– Peut-être, mais il y a quelque chose qui vaudrait

encore mieux.

– Ah ! et quoi donc ?

– Ce serait de s’adresser à un journal... Si la presse

se mêle de l’affaire...

– Ma foi, vous avez peut-être raison, comme cela les

policiers ne pourraient pas s’attribuer tout le mérite de

l’enquête, et on parlerait un peu de nous. Ce n’est pas

que je tienne à la réclame... non... je suis un homme

modeste, et si j’avais voulu faire comme certains !...

Enfin, votre idée n’est pas mauvaise. Vous connaissez

quelqu’un dans un journal ?

– Oui, un rédacteur de l’Égalité qui est venu



120

plusieurs fois à nos réunions, au moment de la

campagne électorale. C’est aussi un ami de M. Jacassot,

notre député.

– Eh bien, allons le voir. Nous lui exposerons

l’affaire, et si c’est un garçon intelligent, il pourra faire

avec nos renseignements un article sensationnel. Je vois

déjà le titre : « Le satyre de Montrouge... Horribles

détails. » C’est le commissaire qui en fera une tête !

– Oh ! comme vous y allez, Bezombes. Ne croyez

pas que les journalistes marchent si facilement que ça !

Et les procès, vous n’y songez pas ?

– C’est vrai. Mais là il n’y a pas matière à procès.

N’avons-nous pas des preuves ?

– Évidemment... toutefois, il vaut mieux agir avec

prudence. Allons rendre visite à mon ami, nous verrons

bien ce qu’il dira. Les journalistes sont habiles, et

trouvent souvent le moyen de dire beaucoup de choses,

tout en ne disant rien.

Et comme Bezombes semblait ne pas comprendre :

– Mais oui, expliqua Barouillet, quand on ne veut

pas avancer un fait, de peur de se compromettre, on

procède par insinuations, par sous-entendus. Vous

verrez, Oscar Phinot s’entend à ces sortes d’articles.

C’est par des insinuations et des sous-entendus qu’il a

démoli Taupin, le concurrent de notre député.



121

– Ah ! votre journaliste s’appelle Phinot ? J’ai déjà

vu ce nom-là quelque part.

– Possible. Il écrit beaucoup et commence même à

avoir une certaine réputation. Allons le trouver. Si

l’affaire ne l’intéresse pas, nous nous rabattrons sur le

chef de la Sûreté.

– Quand le trouve-t-on ?

– L’après-midi généralement. Je vais d’ailleurs lui

téléphoner pour annoncer notre visite.

– C’est cela. Pour bien faire, il faudrait que l’article

parût demain matin. Je vais d’ailleurs jeter sur le papier

quelques notes qui pourront lui servir. Je vous attendrai

ici, passez me prendre, dès que vous aurez obtenu un

rendez-vous. Mais dites donc, je pense à une chose... Il

ne faudrait pas laisser filer notre « homme », hein ?

Voyez-vous qu’au moment de l’arrêter, on trouve la

maison vide ?

– Pas de danger, répondit le garçon boucher, je l’ai à

l’œil.

Nestor et Barouillet serrèrent la main à Bezombes,

et se retirèrent.

Aux gens qu’ils rencontraient, et qui les

interrogeaient d’un petit signe de tête, ils répondaient

avec un sourire énigmatique :





122

– Avant peu, il y aura du nouveau.

Comme des groupes commençaient déjà à se former

devant la petite maison du passage Tenaille, Barouillet

se fâcha.

– Vous voulez donc nous faire tout manquer, dit-il.

Si vous demeurez plantés là comme des piquets, il va se

douter de quelque chose, et nous glissera entre les

mains. Rentrez chez vous et attendez... Avant vingt-

quatre heures, nous serons débarrassés de cet individu-

là.

– Oui... y a longtemps qu’on dit ça, murmura un

petit homme affligé d’une tache de vin sur la joue

droite, et cependant il est toujours là !

À ce moment, Procas avait soulevé un rideau de sa

fenêtre.

– Tenez, vous voyez bien, il nous écoute, dit

Barouillet. Décidément vous allez tout compromettre.

C’est bien la peine de se donner tant de mal.

Les curieux se dispersèrent lentement, pendant que

Procas se demandait anxieux :

– Mais qu’est-ce qu’ils ont donc ? Que me veulent-

ils ? Je ne comprends plus rien à ce qui se passe.









123

XIV



Quand la foule s’est liguée contre un homme, il faut

que cet homme succombe, à moins qu’il ne puisse

s’imposer par l’audace et la violence.

Or, le pauvre Procas n’avait rien de ce qu’il faut, lui,

pour tenir tête à la meute déchaînée, qui grossissait

chaque jour.

Pendant qu’il cherchait en vain les raisons de la

guerre sourde qu’on lui avait déclarée, les meneurs

recueillaient contre lui des preuves (ou des semblants

de preuves) qui faisaient boule de neige, et que

l’imagination déformait à l’envi avec cette exagération

dont le peuple est coutumier.

Bezombes continuait de dresser ce qu’il appelait

« son plan de campagne », et chacun, dans le quartier

maintenant en révolution, s’attendait à un coup de

théâtre.

Accompagné du gros Nestor et du solennel

Barouillet, il s’était rendu aux bureaux de l’Égalité,

boulevard Montmartre. Reçu par Phinot, que Barouillet

avait prévenu par téléphone, il avait, avec sa verve de





124

Méridional, exposé au rédacteur les « raisons » sur

lesquelles il s’appuyait pour accuser Procas. Ces raisons

paraissaient plausibles, et Phinot, qui cherchait

justement un sujet d’article sensationnel pour rentrer en

grâce auprès de son directeur, lequel lui reprochait

certains « ratages », avait accueilli avec enthousiasme

les révélations de Bezombes. Toutefois, rendu prudent

par une gaffe récente, qui avait valu au gérant de

l’Égalité une assez forte amende, et deux mois de

prison, il ne s’engagea pas à fond dans cette affaire. Il

se contenta de lancer un ballon d’essai. Dans un filet de

première page, transparent pour les seuls initiés, il avait

assez habilement amorcé le scandale.

Le lendemain, dans tout Montrouge, on s’arrachait

l’Égalité. Le brûlot avait porté. Ceux qui doutaient

encore de la culpabilité de « l’Homme du passage

Tenaille » le considérèrent dès lors comme un affreux

criminel et s’étonnèrent que la police ne l’eût pas

encore arrêté. Bezombes, flanqué du gros Nestor et de

Barouillet, faisait de fréquentes stations dans les cafés,

où il pérorait intarissablement, expliquant pour la

centième fois comment il s’y était pris pour découvrir le

coupable.

Ce soir-là, lorsque Procas sortit, à la brune, pour

aller chercher son dîner, il se vit suivi par une dizaine

d’individus, dont le nombre grossit peu à peu, et, quand





125

il rentra chez lui, une clameur s’éleva, sinistre,

menaçante :

– À mort ! À mort !

Effrayé, il s’engouffra avec son chien dans le

vestibule, referma vivement la porte et se mit à écouter

derrière un volet, se demandant si ces forcenés

n’allaient pas pénétrer chez lui. Il ne comprenait

toujours pas ce qui avait pu déchaîner leur colère, mais

il se rendait compte maintenant que la vie n’était plus

tenable et qu’il serait obligé peut-être de fuir ce quartier

où son apparition soulevait une telle haine. Il perçut

quelques bribes de phrases qui ne firent qu’augmenter

son trouble, sans l’éclairer toutefois sur le motif de ce

brusque revirement. Il se rendait compte enfin que sa

laideur n’était point seule en cause, qu’il devait y avoir

autre chose, mais il était loin de se douter, le

malheureux, de la terrible accusation qui pesait sur lui.

Un moment il eut l’idée d’écrire au commissaire, de

lui demander de le protéger, mais il y renonça, espérant

que la fureur de ces gens finirait par s’apaiser, comme

elle s’était déjà apaisée quelques mois auparavant...

La foule, haranguée par Bezombes, qui était devenu

l’homme du jour, s’abstint, pendant une semaine, de

toute manifestation.

– C’est à la justice d’agir, ne cessait de répéter





126

Bezombes... Attendons... Il est impossible que ce

misérable jouisse longtemps encore de l’impunité. Une

enquête est ouverte, je le sais... Nous allons bientôt

assister à l’arrestation de l’assassin.

Bezombes se trompait ; une enquête avait été

ouverte, en effet, mais avait eu pour résultat de le faire

convoquer chez le commissaire, qui lui avait demandé,

en termes plutôt vifs, de quoi il se mêlait. Bezombes

voulut le prendre de haut, mais on lui rappela certaine

affaire de prêts sur titres qui n’avait jamais été bien

éclaircie, et dans laquelle il avait joué un rôle plus que

louche. On l’engagea même dans son intérêt à se tenir

tranquille à l’avenir, et à ne pas empiéter sur les

attributions de la police.

Bezombes sortit tout penaud. Le soir, il retrouvait au

café le gros Nestor et Barouillet, mais se gardait bien de

leur apprendre comment il avait été reçu par le

commissaire.

– Voyez-vous, leur dit-il, il est toujours dangereux

de s’occuper de ces sortes d’affaires. La police ne veut

pas qu’il soit dit qu’elle est d’une maladresse insigne.

Elle aime mieux laisser échapper un coupable que

d’avouer franchement son incapacité. Moi, vous l’avez

vu, j’ai fait tout ce que j’ai pu, dans l’intérêt de notre

quartier. Je me suis efforcé de démasquer un malfaiteur,

et il me semble que j’y ai réussi, mais la police voit tout



127

cela d’un mauvais œil. Bientôt, si ça continue, ce sont

les accusateurs qui seront les coupables. Je renonce à

m’occuper de l’affaire. Que d’autres me remplacent,

mais moi, je suis écœuré.

Le gros Nestor protesta :

– Eh quoi ! monsieur. Bezombes, vous parlez de

tout lâcher ?... non, vous ne ferez pas ça ?

– J’ai dit, fit Bezombes d’un ton péremptoire.

Barouillet intervint :

– Voyons, voyons, vous n’allez pas jeter ainsi le

manche après la cognée. La police, devons-nous nous

en préoccuper ? Le devoir nous commande de demeurer

sur la brèche. Est-ce au moment où l’on a tous les

atouts en main que l’on abandonne la partie ? Que va-t-

on penser de nous ? Puisque notre commissaire est un

incapable, c’est à nous d’agir. Je vais aller trouver

Phinot, et il va lui servir quelque chose au commissaire.

– Non, non, protesta Bezombes, n’entrons pas en

lutte avec le commissaire. Nous n’aurions pas gain de

cause. Ce serait la lutte du pot de terre contre le pot de

fer. Ces gens de police sont vindicatifs en diable, et

capables de toutes les canailleries.

– Qu’avons-nous à craindre ? repartit Barouillet.

Notre conscience ne nous reproche rien, n’est-ce pas ?

On peut fouiller dans notre vie. Moi, je m’en f... du



128

commissaire, et s’il persiste à faire la sourde oreille, et à

protéger l’assassin... eh bien, je le ferai révoquer... oui...

révoquer, vous entendez. Je m’adresserai, pas plus tard

que demain, à M. Jacassot, notre député. Il ira trouver,

s’il le faut, le préfet de police, et vous verrez comme il

la dansera votre commissaire. Il faudra qu’il s’exécute

ou qu’il dise pourquoi.

Bezombes ne se sentait point tranquille à cause de

cette vieille affaire de prêts sur titres qui menaçait de

revenir sur l’eau. Aussi se montrait-il opposé à ce qu’il

appelait une « action directe ». Il ne pouvait cependant

point, sous peine de passer pour un lâcheur, renoncer

brusquement à tout. Il s’en tira de façon assez habile :

– Je n’ai malheureusement pas assez de relations,

dit-il, pour soutenir une lutte contre des gens qui

disposent d’influences secrètes et appartiennent à cette

franc-maçonnerie policière aussi puissante que l’ordre

des Jésuites. Mais vous, Barouillet, qui êtes au mieux

avec notre député, M. Jacassot, et qui avez vos entrées à

l’Égalité, vous pouvez arriver à un résultat. Moi, j’ai

fait une enquête ; elle a abouti à la découverte d’un

assassin, mais la police refuse de marcher. Il faut l’y

forcer, et vous seul pouvez le faire.

Barouillet était piqué au vif. Il se rengorgea, fronça

le sourcil, eut l’air de se faire prier, puis, très grave,

laissa tomber ces mots :



129

– Puisqu’il le faut, j’agirai, bien qu’il m’en coûte de

me mettre en avant.

– Songez que vous travaillez dans l’intérêt de tous et

les mères de famille vous seront reconnaissantes de les

avoir débarrassées d’un individu qui est pour elles un

objet d’horreur et de crainte... qui est devenu un danger

public.

– Mais vous continuerez, mon cher Bezombes, à

m’aider de vos conseils, je suppose ?

– Pouvez-vous en douter ?

Barouillet offrit une tournée, le gros Nestor une

autre, et l’on se sépara, en se donnant rendez-vous pour

le lendemain.

Maintenant Bezombes était à peu près tranquille ;

l’affaire suivrait son cours, mais lui n’y serait pour rien.

Ce serait cet outrecuidant Barouillet qui endosserait

toutes les responsabilités, en compagnie du gros Nestor.

Cependant, si Bezombes demeurait dans l’ombre, il

n’en continuait pas moins à mener une sourde

campagne. Barouillet, lui, heureux de ne plus être sous

la tutelle de l’homme d’affaires, parlait haut et disait à

qui voulait l’entendre que « bientôt il forcerait la main à

la police ». Quand il passait, les boutiquiers

l’appelaient, l’accablaient de questions et sa réponse

était invariablement la même.



130

– J’ai fait une tournée dans les journaux. Vous allez

voir le joli scandale qui va éclater.

On l’écoutait avec ravissement, on buvait ses

paroles, on le félicitait. Cependant l’homme du passage

Tenaille, le « satyre », comme on l’appelait maintenant,

continuait d’aller et venir à la tombée de la nuit, suivi

par une bande de gens qui l’injuriaient lâchement, et

l’accompagnaient jusqu’à sa porte. Le gros Nestor

faisait toujours partie de cette meute, car, d’accord avec

Barouillet, il s’était institué le « surveillant » de Procas,

dont on redoutait la brusque disparition. Des gamins se

joignaient au cortège, et l’un d’eux ayant voulu, un soir,

s’approcher du « satyre », avait dû battre promptement

en retraite devant les crocs menaçants de Mami que les

cris des enfants rendaient furieux.

– Ce sale cabot, dit le gros Nestor, je le saignerai

avant peu, vous verrez ça... En attendant qu’on nous

débarrasse de l’homme, je ferai toujours passer au clebs

le goût du pain.









131

XV



Dans tout Montrouge on attendait chaque jour le

fameux coup de théâtre, mais il tardait à se produire.

Quinze jours s’étaient écoulés depuis que Bezombes

avait « passé la main » à Barouillet, quinze jours

pendant lesquels les esprits de plus en plus surexcités

étaient graduellement arrivés à un état d’exaspération

tel que tout était à craindre. Prudemment, Barouillet,

qui n’avait point réussi dans ses démarches, demeurait

calfeutré chez lui, en proie à une maladie probablement

simulée. Quant à Bezombes, il ne se montrait plus au

petit café de la rue Liancourt. Seul le gros Nestor, avec

sa ténacité de brute, continuait d’épier Procas, et quand

le malheureux sortait, il abandonnait son étal et se

mettait à « filer » le satyre. Des vauriens et des

désœuvrés, ainsi que quelques mégères se joignaient à

lui et emboîtaient le pas au pauvre homme.

Pour échapper à ces ennemis qui grondaient derrière

lui, Procas tournait vivement le coin d’une rue et se

blottissait sous quelque porche, mais il était toujours

dénoncé par les grognements de Mami. Alors la foule

l’entourait, menaçante, et il s’enfuyait en rasant les





132

murailles. Dès qu’il pénétrait dans quelque boutique

pour y acheter du pain ou un peu de viande, un

attroupement se formait devant la porte et des voix

irritées égrenaient tout un chapelet d’injures. Certains

commerçants refusèrent de le servir et il fut bientôt

obligé d’aller jusqu’à la rue de la Tombe-Issoire pour se

procurer quelques maigres provisions.

Un soir, près du réservoir de Montsouris, juste à

l’angle de l’avenue Reille, il fut pris à partie par un

groupe dans lequel se trouvait le gros Nestor. On

l’empoigna brutalement, on lui déchira ses habits et on

l’eût probablement écharpé si les agents n’étaient

accourus.

Procas à demi-fou rentra chez lui, en courant, mais

arrivé devant sa porte il n’aperçut point Mami. Il le

siffla, l’appela : le chien ne répondit pas. Procas

l’appela encore, et, pris d’un sinistre pressentiment, se

mit à sa recherche...

Il refit le chemin qu’il avait déjà parcouru, sifflant

toujours, redoutant un malheur. Le chien demeurait

introuvable. Procas crut que l’animal affolé par la scène

qui s’était passée ou poursuivi à coups de pierres par les

gamins avait fui du côté du parc Montsouris. Durant

toute la nuit, il battit le quartier, retourna plus de dix

fois devant sa porte, espérant que Mami serait peut-être

revenu.



133

Au matin, dès le petit jour, il regagnait tristement sa

demeure, conservant peu d’espoir de retrouver son cher

compagnon quand, au coin de la rue Saint-Yves, il

aperçut dans le ruisseau une grosse boule grise. Il

s’approcha, se pencha et reconnut son chien, son pauvre

Mami qui gisait, la tête écrasée, dans une mare de sang.

Procas poussa un cri déchirant, son poing se tendit

dans le vide en un geste de menace, puis, il ramassa la

bête et la prit dans ses bras. Ceux qui virent passer cet

homme horrible avec ce cadavre de chien qu’il portait

comme un enfant demeurèrent étonnés et quelques-uns

s’étant permis de rire, Procas les regarda d’un air si

terrible qu’ils reculèrent, médusés par ces yeux jaunes

qui semblaient ceux d’un démon.





*





Rentré chez lui, Procas déposa le cadavre de Mami

sur la table de son laboratoire et se mit à fondre en

larmes.

Ainsi maintenant il était seul, bien seul. Il n’avait

plus qu’un ami : ce chien, et on l’avait tué.

Pourquoi ?

Était-il responsable, le pauvre animal ? Était-il aussi





134

l’ennemi de ces brutes ? Il ne gênait personne,

cependant. C’était un pauvre chien très doux, très

craintif, et si parfois il avait montré les dents, c’était

plutôt pour se défendre que pour attaquer. Bien souvent

les gamins l’avaient taquiné, harcelé, et jamais il n’en

avait mordu aucun. Il semblait, comme son maître,

résigné à souffrir. Il ne demandait qu’un peu de pitié,

voilà tout. Et ils l’avaient tué, sans motif, ou plutôt si...

parce qu’il était son chien à lui, Procas, le chien du

maudit. Pourquoi ne s’étaient-ils pas attaqués à

l’homme au lieu d’assommer une bête inoffensive ?

Et Procas sanglotait, tenant dans une de ses mains la

patte froide du pauvre Mami. Longtemps, il demeura

devant ce cadavre éclaboussé de sang, dont l’œil triste,

voilé par la mort, conservait encore une infinie

tendresse, et où il y avait, comme une expression

humaine.

Tout à coup, il y eut au dehors un bruit de voix qui

le fit tressaillir. Rendu au sentiment de la réalité, il leva

la tête, regarda vers la fenêtre et distingua entre les

rideaux mal joints des ombres mouvantes que

grossissait démesurément la lueur d’un réverbère. À

l’inertie et la torpeur succéda brusquement chez Procas

une colère sourde. Il s’approcha de la fenêtre, l’ouvrit et

s’écria d’une voix terrible :

« Allez-vous-en !... allez-vous-en, misérables !... »



135

Une bordée d’injures l’accueillit, mais il fit face à

l’orage. Ce n’était plus le pauvre être effacé, craintif,

qui cherchait, dans la rue, à passer inaperçu. C’était

maintenant un homme résolu, prêt à l’attaque, un

homme affolé que le désespoir et la colère rendaient

capable de tout. Sous la lumière crue du bec de gaz qui

le frappait en plein visage, il avait quelque chose de si

terrifiant que les voix qui l’injuriaient se turent.

– Misérables !... misérables ! hurlait-il en tendant le

poing...

Mais une oppression le saisit, le sang lui monta à la

gorge. C’est à peine s’il eut la force de refermer la

fenêtre, et il s’abattit, haletant, suffoquant, terrassé par

une syncope.





*





Quand il revint à lui, le soleil éclairait en plein sa

chambre où dansait dans un rayon conique une fine

poussière d’or pareille à un essaim d’insectes

minuscules. Toujours étendu sur le parquet, il éprouvait

une vive sensation de froid. Il grelottait, ses dents

claquaient. Il promena autour de lui un regard étonné,

mais l’idée de se lever ne lui venait pas à l’esprit. Il

demeurait étendu, toujours frissonnant, la gorge sèche,



136

et les membres si las qu’il ne se sentait pas le courage

de faire un mouvement. Le bruit de la rue lui arrivait

atténué, à peine perceptible, tant ses oreilles

bourdonnaient. Tout était vague dans son esprit... il crut

un moment qu’il avait eu, durant sa crise, un affreux

cauchemar, comme cela lui arrivait souvent, mais un

doute affreux le saisit... Il se leva péniblement en s’arc-

boutant sur les coudes et sur les genoux. Le premier

objet qu’il vit fut la table sur laquelle reposait son

chien, et alors il se rappela tout. Il s’approcha, titubant

comme un homme ivre, passa sa main sur le pelage

terne de l’animal et demeura immobile, le front plissé,

l’œil fixe. Il paraissait très calme ; on devinait qu’il

poursuivait une idée qui, peu à peu, prenait corps dans

son esprit. Soudain, sa figure s’illumina, il se tourna

vers la fenêtre d’un air de défi, comme pour menacer

des êtres invisibles, puis laissa tomber ces mots :

« Pauvre Mami, ils t’ont tué, mais avant peu, tu

seras vengé... et c’est toi qui serviras à ma vengeance. »









137

XVI



Le lendemain, dans le petit café de la rue Liancourt,

le gros Nestor et Barouillet causaient à voix basse ; un

événement s’était produit qui ne laissait pas de les

troubler un peu.

Bezombes avait disparu sans prévenir personne.

– Décidément, dit Barouillet, c’est à n’y rien

comprendre. Bezombes nous aurait avertis s’il avait dû

s’absenter. J’avais bien remarqué qu’il semblait

préoccupé, mais j’étais loin de prévoir qu’il filerait

ainsi à l’anglaise.

– Il est peut-être parti en province pour une affaire,

émit le gros Nestor.

– Non. Il doit y avoir autre chose.

– Mais quoi ?

– Ah ! voilà !

– Si on l’avait assassiné ? L’homme du passage

Tenaille a peut-être appris que Bezombes l’avait

démasqué. Peut-on savoir ? Cet horrible individu est

capable de tout. Lui qui ne se montrait jamais,





138

maintenant il ouvre sa fenêtre, regarde les gens, faut

voir, et il a continuellement l’injure à la bouche. L’autre

soir, il nous a traités de misérables, et nous a montré le

poing. Je vous garantis que s’il avait pu empoigner l’un

de nous, il lui aurait fait passer un mauvais quart

d’heure. Il est comme un fou furieux.

– C’est la mort de son chien qui le met dans cet état.

– Alors, il en verra bien d’autres, car, tant qu’on ne

se décidera pas à l’arrêter, nous lui ferons la conduite,

chaque fois qu’il sortira. Enfin, voyons, m’sieur

Barouillet, pourquoi qu’on ne le coffre pas, cet

individu-là ?

– Je n’y comprends rien.

– Vous avez pourtant saisi de l’affaire des

personnages influents ?

– Oui, notre député a vu le commissaire, mais il lui a

fait la même réponse qu’à nous. Selon lui, l’homme du

passage Tenaille n’est pas dangereux.

– Mais les preuves recueillies par M. Bezombes ?

– Le commissaire dit que c’est de l’enfantillage.

– Ah ! par exemple !... qu’est-ce qu’il lui faut alors ?

– Moi, je renonce à m’occuper de cette affaire. J’y

perds mon temps, et je n’aboutis à rien.

– Et les journaux ?



139

– Le rédacteur de l’Égalité dit maintenant comme le

commissaire.

– Ça ! c’est trop fort. Eh bien, moi, je n’abandonne

pas la partie, et nous verrons si l’on ne se décide pas

bientôt à arrêter le satyre. C’est très joli de dire qu’il

n’est pas dangereux, mais en attendant le gosse de la

mercière n’a pas reparu, et on n’a pas retrouvé non plus

l’assassin de la petite du cinéma. Maintenant, v’là que

ça se complique. M’sieu Bezombes a disparu lui aussi.

Vous direz ce que vous voudrez, mais tout ça n’est pas

naturel... Ah ! si je pouvais seulement pénétrer, pendant

cinq minutes, dans la maison du passage Tenaille,

j’vous garantis bien...

Et le gros Nestor hocha la tête d’un air entendu.

Barouillet, pensif, sirotait lentement son vermouth-

cassis. Lui non plus ne comprenait rien à tout cela. Il

s’était à corps perdu lancé dans cette malheureuse

affaire, mais il se rendait compte maintenant que

l’influence dont il jouissait dans le quartier, en qualité

d’agent électoral, n’arriverait point à contre-balancer

celle du commissaire. Où Jacassot avait échoué il ne

pouvait qu’échouer lui aussi ; il valait mieux

abandonner la partie, mais discrètement, habilement,

car il craignait de devenir suspect à ceux qu’il avait

entraînés à sa suite.

Nestor, plus combatif, était, comme il se plaisait à le



140

répéter, décidé à « foncer dans le tas ». Sa conviction

était faite. La police protégeait un assassin, mais lui, il

saurait bien démêler la vérité.

– Une tournée, m’sieu Barouillet ?

– Non, merci, ce sera pour une autre fois.

– Vous savez, c’est de bon cœur... Allons, encore un

petit apéro, ça n’a jamais fait de mal.

Barouillet se laissa fléchir.

– Père Chevassu, remettez-nous ça, commanda le

gros Nestor, en montrant les verres vides.

Le patron, un gros homme chauve et pâle, aux

moustaches d’un noir d’ébène, arriva aussitôt avec deux

bouteilles. Tout en versant, il souriait. On voyait qu’une

question lui brûlait les lèvres.

Enfin, il demanda :

– Et m’sieu Bezombes ? On ne le voit plus...

– Il a disparu, répondit le gros Nestor.

– Vous voulez dire sans doute qu’il est en voyage ?

– Disparu, que je vous dis. Personne ne sait ce qu’il

est devenu. Y a que du mystère dans le quartier depuis

quelque temps.

Le père Chevassu devint soucieux.

– Vraiment, fit-il, on ne sait pas ce qu’il est



141

devenu ?

– Combien qu’y faut vous le répéter de fois ?

– Diable ! diable !... C’est ennuyeux. Oui, très

ennuyeux... c’est que... c’est que ça ne fait pas mon

affaire... mais pas du tout... J’ai eu confiance en lui,

vous comprenez... et...

– Il vous doit quelque chose ? demanda Barouillet.

– Mais justement.

– Beaucoup ?

– J’vous crois... quinze cents balles.

– Pas possible ?

– C’est la vérité.

– Et il vous a emprunté ça d’un coup ?

– Non... en trois fois... Vous comprenez, c’était pour

l’affaire, et... je n’ai pas cru pouvoir lui refuser,

d’autant plus qu’il se recommandait de vous.

– Ah ! c’est trop fort, s’exclama Barouillet, mais il

ne nous a jamais parlé de ça.

– Il est venu me trouver plusieurs fois... Il avait l’air

très agité... L’affaire le préoccupait beaucoup, et il était,

paraît-il, obligé de faire certaines dépenses pour obtenir

des renseignements... Bref, je me suis laissé tomber de

quinze cents francs. S’il ne revient pas, je suis « vert ».



142

– Bah ! il reviendra. Bezombes est, je crois, un

honnête homme...

– Mais s’il était un honnête homme, il ne se serait

pas recommandé de vous. Ça, c’est une leçon. On ne

m’y reprendra plus...

Et le père Chevassu, que sa femme venait d’appeler,

se dirigea vers son comptoir.

– C’est louche, c’t’histoire-là, fit le gros Nestor.

– Oui, plutôt, murmura Barouillet...

Il y eut un silence.

– Moi, reprit le garçon boucher, voulez-vous que je

vous dise ? Eh bien, je m’étais toujours méfié de

Bezombes. D’ailleurs de quoi vivait-il ?... Il ne venait

jamais personne à son cabinet... Et puis quand donc

qu’il se serait occupé de ses affaires ? Il était toujours

au café. Il bavardait, c’est tout... Enfin, qu’il revienne

ou non, cela ne nous empêchera pas de continuer ce que

nous avons commencé, s’pas ?

– Oh ! moi, je vous l’ai déjà dit, je renonce à tout.

– Sérieusement ?

– Sérieusement.

– Ah ! c’est pas chouette ce que vous faites là,

m’sieu Barouillet. Lâcher ainsi les amis, non, c’est pas

bien. Qu’est-ce qu’on va penser dans le quartier ? Nous



143

aurons l’air de farceurs.

– Mais mon ami, que voulez-vous que je fasse ?

Vous voyez bien que nous nous heurtons à des

difficultés insurmontables. Nous avons contre nous la

police ; elle ne veut pas qu’il soit dit que nous avons été

plus malins qu’elle... et vous savez, quand on s’attaque

à la police, on ne récolte rien de bon.

– Bah ! vous et moi n’avons rien à craindre, n’est-ce

pas ?... On ne nous coffrera tout de même pas, parce

que nous voulons qu’on nous débarrasse d’un individu

dangereux. Je voudrais bien voir que le commissaire me

dise quelque chose, je le recevrais de la belle façon.

J’suis un honnête homme, moi, je n’ai rien à me

reprocher, par conséquent je suis tranquille. Puisque

tout le monde me plaque, je travaillerai seul, et je donne

ma tête à couper si avant quinze jours je n’ai pas réussi

à faire empoigner l’individu du passage Tenaille.

D’ailleurs, y a une chose bien simple... Si on ne l’arrête

pas, les gens du quartier l’estourbiront, un beau soir,

comme on a estourbi son chien. On est trop monté

contre lui, et j’connais des gars qui n’hésiteront pas à le

« buter »...

– Oh ! pas de ça, hein ? fit Barouillet, car ce serait

grave, et pourrait vous coûter cher.

Le gros Nestor eut un haussement d’épaules :





144

– C’est des choses qui se raisonnent pas. Tout le

monde lui en veut à c’t’homme-là, et, tôt ou tard, il

finira bien par attraper un mauvais coup.









145

XVII



Procas conserva pendant vingt-quatre heures le

corps de son chien auquel il enleva quelques fragments

de moelle – on verra plus loin pourquoi – puis, un soir,

il alla l’enterrer sur le talus des fortifications.

À partir de ce jour, il ne fut plus le même. Il se

laissait aller, malgré lui, à de criminelles méditations.

En vain essayait-il de chasser les atroces pensées qui

l’assaillaient, il ne pouvait y parvenir. L’idée de

vengeance finit par se cristalliser dans son cerveau.

Ordinairement, sous l’influence d’une colère

violente, l’homme rêve de mille projets de vengeance,

puis, petit à petit, reprend possession de lui-même. Un

coup de foudre a bouleversé tout son être, mais la

commotion éteinte, il retrouve enfin son calme.

Chez Procas, une suite de commotions (car chaque

jour il doit faire face à la fureur de la foule) amène

graduellement une dépression psychique, destructive de

toute morale, subjective, presque hypnotique. Ce n’est

pas encore un fou puisqu’il agit délibérément, mais son

cerveau n’est déjà plus celui d’un homme sain. Sous





146

l’effet de la douleur, son moi s’est transformé, et il en

arrive aux conceptions les plus monstrueuses. Une sorte

d’entraînement va le conduire au crime sans qu’il tente

rien pour se ressaisir...

Cet état pourrait paraître explicable chez un être

primitif, mais chez un intellectuel comme Procas, il

semble une monstruosité. Pour s’éclairer sur la

psychologie de ce malheureux, descendre dans les

ténèbres de son âme, il faut remonter à la genèse du

mal. Procas est un névropathe aux méninges

surexcitées ; il y a chez lui des lésions anatomiques. Ses

sensations atteignent à présent le paroxysme de la

violence. Leur intensité a fini par étouffer la voix de la

conscience.

Il ne raisonne plus, il agit, en proie à une idée fixe.

Toutes ses forces mentales se concentrent sur un seul

objet : la vengeance. Il ne voit plus qu’elle et dans sa

solitude, il rumine les plus terribles choses.

À un tel être il eût fallu le calme, mais la foule

hostile qu’il sent autour de lui, les cris de haine qui lui

parviennent, chaque jour, à travers les murailles, tout

cela l’exaspère de plus en plus.









147

*





Il réinstalla son laboratoire et se remit à ses travaux,

mais, cette fois, ce n’était plus pour doter l’humanité

d’une découverte... C’était pour semer la mort parmi

ses semblables.

Et ce serait la moelle qu’il avait prélevée sur son

chien qui recèlerait le poison. Il se rappelait que, lors de

précédents travaux, il avait fait quantité d’expériences

de culture de microbes sur des milieux contenant des

substances extraites de la moelle et de l’encéphale des

chiens. Il en avait même extrait une matière qu’il

appelait « médullose » et qui, additionnée dans des

doses minimales aux milieux nutritifs, avait la propriété

d’augmenter considérablement la virulence des

microbes pathogènes. Mais il lui fallait choisir, parmi

ces derniers, celui qui pourrait le mieux donner la mort.

Il se remémorait alors toutes les maladies infectieuses

qu’il avait étudiées autrefois, consultait des traités de

bactériologie, mais ne trouvait rien.

Pour des raisons que l’on comprendra bientôt, c’est

dans l’eau qu’il voulait propager le microbe. Le virus

de la peste bubonique, auquel il songea un instant, est

sans contredit un virus des plus actifs, mais de récentes





148

expériences n’ont-elles pas démontré que l’eau ne joue

qu’un rôle tout à fait secondaire dans sa propagation ?

Pour susciter une épidémie, il fallait trouver un poison

nouveau, redoutable. Où chercher ce germe inconnu, ce

petit être invisible qui, sournoisement, pénètre dans les

entrailles et tue plus sûrement qu’une balle de

revolver ?

Et Procas était en proie à une rage sourde. Jamais il

n’arriverait à se venger de ceux qui l’avaient tant fait

souffrir, et continuaient, chaque jour, à le torturer.

Cependant, en feuilletant un vieux manuscrit, il

avait été frappé par des notes qu’il avait prises dans

l’Inde sur certaine épizootie de rats. Il avait remarqué

que des milliers de ces rongeurs périssaient en vingt-

quatre heures, et qu’en même temps les habitants de

certain petit village voisin de Madura étaient atteints

d’une maladie jusqu’alors inconnue. Il s’était livré à de

minutieuses recherches, avait isolé et cultivé un bacille

extrêmement ténu, difficile à colorer et qui, inoculé aux

rats et aux souris, opérait chez eux les mêmes ravages

que ceux produits par l’épizootie mystérieuse. Il avait

longuement, à son retour en France, étudié cette

question et fait un rapport détaillé de sa découverte,

mais ne s’était jamais décidé à publier ce travail auquel

il avait donné le titre de : Recherches sur le « Bacillus







149

murinus1. »

Plus tard, à Marseille, où il avait été envoyé par le

ministre de l’Intérieur afin d’étudier les mesures

prophylactiques à employer contre la peste, qui avait

fait quelques victimes, il avait, en disséquant un

cadavre, recueilli et isolé le même Bacillus murinus,

qu’il avait découvert dans l’Inde. Maintenant qu’il se

rappelait tous ces détails, il eut une idée soudaine. Il

rechercha dans sa collection de microbes et retrouva un

tube à essai contenant une culture de ce bacille, mais

elle était presque desséchée. Sa virulence, c’est-à-dire

son aptitude à se développer dans un corps animal et à y

sécréter des poisons bactériens, devait être maintenant

sans effet. Il fallait donc retrouver ce bacille, l’isoler, et

le cultiver de nouveau.

À partir de ce jour, on eût pu le voir, tous les soirs,

soulever une planche de la palissade qui séparait de sa

demeure le hangar à fourrage. Une petite lanterne

sourde à la main, il disposait des pièges, puis scrutait le

sol, dans l’espoir d’y découvrir un rat mort. Il y avait

beaucoup de rats dans le hangar, et il ne désespérait pas

de trouver ce qu’il cherchait.

En une semaine, il captura une douzaine de

rongeurs, mais une nuit il en découvrit deux qui étaient



1

Bacille du rat.





150

morts. Il procéda immédiatement à leur autopsie, et prit

le sang du cœur, après avoir, au préalable, brûlé la

surface de ce viscère, pour éviter toute contagion

possible.

Ensuite il ensemença le sang sur des milieux

nutritifs, préparés d’avance, et, après vingt-quatre

heures, obtint des cultures différentes.

Dans la plupart de ces cultures, il trouva le bacille

bien connu de Danysz, qui produit chez les rats une

maladie à peu près semblable à la fièvre typhoïde de

l’homme. Quelques jours se passèrent dans ce travail

fiévreux. Avec une patience minutieuse, Procas

disséquait un à un les cadavres de rats, ensemençait

avec leur sang quantité de tubes à essai, mais le

Bacillus murinus n’apparaissait toujours pas.

Une nuit, cependant, il trouva dans le magasin à

fourrage plus de rats morts que d’habitude. Il en

recueillit jusqu’à cinq. Plus de doute, une épizootie

venait de se déclarer, et ce qui tendait à le prouver, c’est

que les pièges qu’il tendait chaque nuit étaient

maintenant vides. On sait que lorsqu’éclate une

épidémie, les rats, qui ne sont pas moins intelligents

que les autres animaux, fuient le foyer d’infection et

émigrent en d’autres lieux.

Quelle ne fut pas la joie de Procas lorsqu’il reconnut

sur les rats, qu’il venait de trouver morts, des lésions



151

tout à fait semblables à celles qu’il avait observées dans

l’Inde. Il fit sur ces bêtes divers prélèvements de sang,

et, vingt-quatre heures après, il pouvait observer sur la

gélose une strie blanchâtre avec des ramifications

latérales très caractéristiques.

Le doute n’était plus possible : il tenait enfin son

Bacillus murinus ! Alors, il prit une lamelle de verre, y

déposa une goutte de culture, l’étala avec l’extrémité

d’une pipette, colora la préparation avec une substance

préparée par lui, et l’examina ensuite au microscope.

Sur le champ de l’appareil il constata la présence de

bacilles minces et courts...

C’était bien le bacille cherché, il le reconnaissait

parfaitement. Il ne lui restait plus qu’à accomplir ce que

l’on appelle la « triade de Koch », qui consiste à

inoculer le microbe à un animal réceptif. À trois rats

vivants, il inocula le virus sous la peau, à trois autres il

l’introduisit dans l’intestin sous forme de boulettes. Les

premiers succombèrent en trente-six heures ; les trois

autres ne moururent qu’au bout de quatre jours. Le

virus semblait déjà assez violent, mais il était faible, si

on le comparait à celui trouvé sur les rats du village

indien. Procas ne se décourageait pas cependant. Il

savait bien que, grâce aux procédés de la bactériologie

moderne, on peut considérablement augmenter la

virulence des microbes pathogènes et transformer un





152

microbe presque inoffensif pour telle ou telle espèce

animale, en un virus mortel pour la même espèce.

D’autre part, son chien, son pauvre Mami devait, dans

ce cas, lui rendre un dernier service... La médullose

pourrait entrer en jeu et concourir à l’augmentation de

nocivité du Bacillus murinus. Il employa dès lors une

méthode très efficace inventée par Metchnikoff, Roux

et Salimbeni dans leurs savantes recherches sur la

toxine cholérique. Il introduisit dans le péritoine des

rats de petits sacs de collodion remplis de bouillon de

culture et de médullose ensemencés de Bacillus

murinus. Il opérait avec toutes les précautions

aseptiques, afin d’éviter l’infection du péritoine, ce qui

aurait pu nuire aux résultats de l’expérience. Deux ou

trois jours après, il sacrifiait l’animal et enlevait le sac

pour ensemencer la culture dans un nouveau sachet de

collodion, et l’introduire ensuite dans le péritoine d’un

autre rat. Lorsque le virus eut passé alternativement

dans les organismes de plusieurs rongeurs, il devint

beaucoup plus actif.

Bientôt, il arriva à tuer les rats en trois ou quatre

heures. Enfin, en multipliant le passage des cultures sur

plusieurs rats, Procas obtint un virus des plus nocifs.









153

XVIII



Il en était là de ses travaux quand une nouvelle crise

le terrassa. Un soir qu’il avait veillé très tard, il eut

soudain un éblouissement ; une lueur rouge passa

devant ses yeux et il s’abattit sur la table de son

laboratoire. Quand il reprit la notion des choses, il

faisait grand jour. Autant qu’il en put juger il devait être

près de midi. La circulation était plus active sur les

trottoirs et, dans le restaurant qui se trouvait situé tout

près de sa demeure, il entendait un bruit d’assiettes et

de verres entrechoqués.

Il essaya d’aller jusqu’à la fenêtre pour en tirer les

rideaux et intercepter un rayon de soleil qui l’aveuglait,

mais il fut incapable de faire un pas. Il tomba sur les

genoux et c’est tout juste s’il eut la force de se traîner

jusqu’à son divan sur lequel il se coucha avec beaucoup

de peine.

Cependant, il lui fut impossible de demeurer étendu

et il dut s’asseoir ; son cœur semblait à tout moment

près de s’arrêter et, de ses mains froides, Procas

comprimait sa poitrine. Sa tête était vide de pensées, il

ne songeait qu’à son mal, dont il suivait les phases avec



154

angoisse. Il demeura longtemps plié en deux, le regard

fixe, comme un homme qui redoute une catastrophe,

puis il éprouva une sensation étrange. Sa vue

s’obscurcit, ses idées devinrent imprécises ; il lui

sembla qu’il avait été soudain transporté dans un monde

irréel, loin de la vie consciente. Il avait l’impression

que son être spirituel avait déserté son corps, qu’il

voguait dans l’espace, et il se demanda si ce n’était pas

cela la mort. Et pourtant non, car lorsqu’il touchait l’un

de ses membres, qu’il le pinçait, il avait conscience de

la douleur.





*





Il était toujours là, cloué sur son divan, immobile et

froid comme un personnage de cire. Quand il se croyait

un peu mieux il formait le projet d’aller jusqu’à la

fenêtre et de l’ouvrir pour aspirer une bouffée d’air,

mais il appréhendait le moment où il se lèverait, car il

savait bien que le moindre effort pouvait de nouveau

provoquer une crise. Si, au moins, il avait pu dormir !

Au prix de douloureux efforts, il était parvenu à se

renverser en arrière et à appuyer sa tête contre la

muraille. Il éprouva d’abord quelque soulagement et

ferma les yeux. Il s’ensuivit un bien-être relatif qui dura

peu, car la nouvelle position qu’il venait de prendre



155

tendait par trop ses muscles thoraciques et comprimait

sa respiration. Il fut obligé de se courber encore en

avant, les coudes sur les genoux, et de rester ainsi, sans

faire un mouvement. Une soif ardente lui brûlait la

gorge, il grelottait, ses dents claquaient et il sentait le

froid gagner ses extrémités, courir le long de ses bras et

de ses jambes, monter jusqu’à sa poitrine. Est-ce la fin ?

pensait-il. Cette perspective ne l’effrayait point. Il

l’envisageait, au contraire, avec sérénité, s’étonnait

même d’être encore en vie. Le bruissement de la rue lui

parvenait assourdi et il souhaitait presque de ne plus

rien entendre, de fuir à jamais ce monde où il n’avait

rencontré nulle pitié, ces gens dont il entendait les pas

sur le trottoir, les voix enrouées, les éclats de rire, et qui

étaient tous pour lui des bourreaux.

Après une nouvelle crise, moins violente que les

autres, et qui le tint prostré sur son divan, il retrouva un

peu de tranquillité physique, et put faire quelques pas

dans la pièce. Il but un grand verre d’eau, mais comme

ses jambes flageolaient, il fut obligé de s’asseoir. Cela

faisait trois jours qu’il n’avait pas mangé, mais,

toujours en proie à la fièvre, il n’avait pas faim... un peu

d’eau lui suffisait.

La secousse qu’il avait éprouvée avait amené dans

son esprit une certaine détente. Il ne songeait plus à

rien, mais à mesure que la vie reprenait en lui, le





156

souvenir lui revenait de tout ce qui s’était passé. Une

insurmontable agitation le pénétrait graduellement, et

d’ailleurs, eût-il voulu oublier que cela lui aurait été

impossible.

Quand il put enfin sortir pour aller faire ses

provisions, il retrouva devant lui la même foule hostile,

et le désir de vengeance qui sommeillait dans son cœur

se réveilla plus violent que jamais.

Le gros Nestor, qui n’avait point désarmé, se

montrait plus acharné que jamais. Il avait pris de

l’importance, depuis la défection de Bezombes et de

Barouillet, et c’était lui qui maintenant « menait la

danse ». Il s’était improvisé détective. Le soir, il se

mettait en observation à la petite lucarne qui donnait sur

la maison du passage Tenaille et sur le hangar à

fourrage.

Avec une patience qui ne faiblissait jamais, il

guettait, pendant des heures, celui qu’il appelait le

« satyre ». Il s’imaginait que celui-ci se préparait à fuir,

et ce qui l’entretenait dans cette idée, c’est qu’il n’avait

pas été sans remarquer les allées et venues de Procas,

quand il se livrait, avec sa petite lanterne sourde, à la

chasse aux rats. Nestor en avait conclu qu’il faisait ses

malles et cherchait des planches pour confectionner des

caisses afin d’y loger tout son matériel. Il avait même

cru devoir prévenir le propriétaire, le père Grinchu, qui



157

avait haussé les épaules, et lui avait fermé sa porte au

nez.

Nestor, furieux, s’était, dès le lendemain, répandu en

calomnies sur le compte du marchand de fourrage, qu’il

accusait « d’être de mèche » avec « l’assassin »...

L’affaire prenait, on le voit, des proportions, et la foule,

si facile à convaincre, était maintenant à la remorque du

gros Nestor, lequel, tout fier du rôle de justicier qu’il

croyait jouer (et en cela il était sincère), attisait chaque

jour la haine de ses partisans.

Il tenait des discours dans la rue, et on l’écoutait

avec complaisance, car ce qu’il disait correspondait

exactement à ce que nombre de gens pensaient dans le

quartier.

Le peuple a une fâcheuse tendance, on le sait, à voir

partout du mystère, et à s’imaginer qu’il y a, pour

certains privilégiés, des grâces d’état. Il croit dur

comme fer que la justice est impitoyable pour les

humbles, tandis qu’elle réserve toute son indulgence à

ceux qui appartiennent à une certaine catégorie sociale.

On en vint à chuchoter que « l’homme du passage

Tenaille » avait dû jouer autrefois un rôle politique qui

l’avait mis au courant de certains secrets, et que c’était

pour cela que la police le ménageait. « Si c’était un

pauvre diable comme nous, ne cessait de répéter le gros

Nestor, il y a longtemps qu’il serait coffré. »



158

Chaque jour, dans les ateliers, sur le pas des portes,

dans les boutiques, c’étaient des parlotes mystérieuses ;

chacun voulait paraître renseigné ; certaines commères,

qui ne manquaient pas d’imagination, brodaient à qui

mieux mieux, et quelques-unes d’entre elles avaient

tellement monté la tête à la mère du petit disparu, que la

pauvre femme, voyant en Procas l’assassin de son

enfant, était, chaque soir, parmi les manifestants, quand

le « satyre » quittait furtivement sa demeure.

À quoi tout cela devait-il aboutir ? Nestor, lui, était

persuadé que la police, devant ce mouvement populaire,

qui prenait de jour en jour plus d’importance, finirait

par agir.

Mais la haine de Procas grandissait en même temps

que celle de ces énergumènes et un soir que, poursuivi

par une bande hurlante, il avait été de nouveau injurié,

molesté, frappé, il était rentré chez lui dans un état

d’exaspération tel que l’idée de vengeance qui couvait

en lui, mais se serait peut-être atténuée, s’était réveillée

plus farouche que jamais.

« Ce sont eux qui l’auront voulu ! s’écria-t-il d’une

voix rauque... »

Et le lendemain, il reprenait son affreuse besogne.









159

XIX



Il n’était pas sûr encore que le virus qu’il avait

découvert pût agir efficacement sur un être humain,

mais, pourtant, il en avait l’intuition. Les expériences

qu’il avait faites lui semblaient concluantes. Cependant,

il n’était pas au bout de sa tâche. S’il avait réussi à

« isoler » un agent infectieux des plus violents, qui

devait produire de terribles effets, il fallait que le virus

pût se propager dans l’eau, afin que celle-ci contînt une

proportion x de germes nocifs. C’était une condition

sine qua non pour obtenir une épidémie qui ne se bornât

à quelques cas isolés.

Là surgit une difficulté.

L’eau, comme on le sait, n’est point d’ordinaire

stérile. Elle contient toujours une quantité assez

considérable de bactéries qui ne se développent pas

dans l’organisme vivant, mais se développent aux

dépens des matières mortes1. Et cette quantité dépend

des conditions très variables du climat, de la proximité

de quelque source contaminée.



1

Microbes saprophytes.





160

Dans l’eau de Seine n’a-t-on pas trouvé 415 000

microbes pour un centimètre cube ? Et dans les eaux

qui alimentent Paris jusqu’à 6 680 ? Il s’ensuit que les

eaux les plus pures recèlent une faune microbienne

nombreuse et assez de matière organique pour nourrir,

pendant un certain temps, des milliers de bacilles.

Dans l’eau stérilisée, les microbes se propagent

encore plus. L’eau fortement envahie par les bactéries

ne permet pas le facile développement des bacilles qui

l’habitent, de même qu’elle ne permet point l’évolution

d’un nouveau microbe, sauf dans le cas où celui-ci est

beaucoup plus fort que les premiers habitants du même

élément. C’est l’éternelle loi de la lutte pour l’existence

qui gouverne les relations entre ces invisibles, comme

elle gouverne les relations entre les hommes : le plus

fort mange le plus faible.

En se basant sur ce fait quelques savants ont émis

cette opinion : que l’eau la plus pure, au point de vue

bactériologique, est souvent la plus dangereuse, quand

il est impossible de la protéger contre la contamination

provenant de quelque foyer infectieux du voisinage.

Que l’on nous pardonne ces quelques détails

scientifiques, mais ils sont nécessaires à la

compréhension de ce qui va suivre et servent à

expliquer le terrible drame qui se jouera bientôt.

La plupart des microbes pathogènes se développent



161

assez bien dans l’eau stérilisée, mais mis en présence

des autres microbes saprophytes qui sont beaucoup

mieux adaptés à ce milieu nutritif, il leur faut soutenir

une lutte acharnée pour l’existence, et ils finissent, la

plupart du temps, par être vaincus. La manière de vivre

des microbes pathogènes dans l’élément liquide dépend

de nombreux facteurs. C’est tout d’abord la

composition chimique de l’eau, principalement sa

richesse en matières organiques ; c’est ensuite sa

température plus ou moins élevée, l’absence de lumière

et de mouvement. Enfin il y a encore d’autres

conditions qui dépendent des microbes eux-mêmes : la

vitalité, la résistance de ceux-ci dans leur lutte avec

leurs ennemis.

Quand le microbe pathogène commence à prendre le

dessus dans cette lutte pour la vie, et que les autres

périssent, il se produit alors dans l’eau une

augmentation de matières nutritives aux dépens des

cadavres et le microbe vainqueur peut se développer

beaucoup plus abondamment.

Procas avait prélevé chez lui de l’eau de la ville et

l’avait soumise à la méthode de Koch. Après avoir fait

chauffer à une température de 40 degrés des tubes

contenant de la gélatine préparée avec du bouillon de

viande, il « ensemençait » avec une certaine quantité

d’eau. La gélatine fondue était ensuite coulée dans des





162

cristallisoirs en verre, dits boîtes de Pétri. D’ordinaire,

les colonies de microbes apparaissent au bout de vingt-

quatre heures ou de trente-six heures, sous forme de

petits points blancs. Et la numération de ces colonies

donne le nombre total de microbes contenus dans la

quantité d’eau prise pour l’ensemencement.

L’eau de la ville analysée par Procas n’était pas

riche en microbes ; leur nombre ne dépassait pas dix-

huit cents par centimètre cube. Il était évident que cette

eau pourrait offrir un milieu favorable au Bacillus

murinus : la lutte pour l’existence ne lui serait point

trop difficile. Pour vérifier ce fait, Procas ensemença un

centimètre cube de Bacillus murinus dans un ballon de

cinq litres rempli d’eau de la ville. Toutes les six

heures, il étendait les échantillons de cette eau sur la

gélatine, et comptait le nombre de colonies apparues,

après un séjour de vingt-quatre heures à l’étuve. La

deuxième expérience révéla une diminution notable des

colonies du bacillus, et en trente heures, elles

disparurent presque complètement. Le bacille du rat,

qui était si puissant, si vivace dans l’organisme animal,

était vaincu par des êtres invisibles.

Mais Procas ne se décourageait pas. Au contraire la

difficulté le stimulait. Il savait fort bien que l’on peut

habituer chaque bactérie à des conditions nouvelles de

vie, en changeant peu à peu ces conditions. Il





163

ensemença son Bacillus murinus dans un bouillon

contenant moins de viande et plus d’eau stérilisée, et se

livra à une série de cultures, en diminuant

graduellement la quantité de matières organiques.

Cependant, le bacille ensemencé dans l’eau non

stérilisée disparaissait au bout de quelque temps.

D’autre part, l’inoculation de cette culture sur les rats

démontrait que sa virulence s’atténuait très

sensiblement, puis finissait par ne plus avoir de force.

Cette fois, Procas perdit tout courage, et peut-être

eût-il renoncé à continuer ses expériences si les cris

hostiles qu’il entendait au dehors n’avaient stimulé son

énergie, et entretenu son idée de vengeance.

Il continua ses recherches, et arriva à se demander

si, par suite d’une coopération entre deux ou plusieurs

espèces microbiennes, il n’arriverait pas à une sorte

d’union bacillaire.

La science fournit plusieurs exemples de cette

« symbiose », de cette association de microbes qui

apparaît comme des plus utiles et même nécessaire à la

vie d’un type déterminé.

Metchnikoff n’a-t-il pas constaté que la

combinaison du vibrion du choléra avec quelques autres

espèces, comme par exemple la sarcine, parasite

inoffensif de l’intestin de l’homme, est des plus

virulentes ?



164

Il fallait trouver un type microbien qui pût

augmenter la force de résistance du Bacillus murinus. Il

se livra à nombre d’essais, mais les résultats étaient

toujours les mêmes. Le bacille s’atténuait dans l’eau et

sa virulence y disparaissait presque complètement.

Allait-il donc renoncer à sa vengeance ? La science

serait-elle impuissante à lui procurer le poison qui

devait anéantir des centaines de vies humaines ?

Chaque jour il se monte davantage. Il s’absorbe de

plus en plus dans son idée de vengeance ; il en arrive à

ne plus songer qu’à cela. C’est un homme exaspéré, un

demi-fou...

Lorsque les cris et les injures des gens massés

devant sa porte parviennent à ses oreilles, au lieu d’être

effrayé, comme devant, il a un ricanement sinistre,

soulève doucement son rideau, regarde fixement tous

ces individus qui l’insultent et songe que s’il parvient à

isoler et à multiplier le bacille qu’il cherche, bientôt on

verra reparaître le spectre de la Mort Noire, qui, aux

siècles lointains, parcourait les vallées d’Europe en

semant sur sa route la terreur et la ruine...

Et il se réjouissait à la pensée que pour tous ces êtres

qui le faisaient souffrir, ce serait avant peu les ténèbres

du tombeau. Nul regret, nulle pitié ne trouvaient place

dans son âme. Il envisageait froidement les

conséquences de son acte, et attendait avec impatience



165

le jour où il pourrait, d’un simple geste, supprimer ses

ennemis.

Dans son laboratoire, à la lueur d’un bec de gaz

clignotant, jusqu’à une heure avancée de la nuit, il

accomplissait son œuvre de mort avec la fièvre d’un

savant qui travaille uniquement pour la science.









166

XX



Jusqu’alors aucun de ses essais n’avait réussi ; il se

heurtait toujours aux mêmes difficultés et les microbes

qu’il « ensemençait » perdaient leur virulence une fois

qu’ils étaient plongés dans l’eau.

Un jour il eut l’idée de puiser de l’eau à un vieux

puits très profond qui se trouvait dans sa cour. Il

n’augurait rien de bon de cette nouvelle expérience

quand, à sa grande surprise, il remarqua que le Bacillus

murinus se développait très abondamment dans cette

eau non stérilisée.

Au bout de vingt-quatre heures, le nombre des

microbes contenus dans le liquide diminua, tandis que

son bacille se développait de plus en plus. Nul doute : la

cause initiale de cette augmentation de virulence était

due à l’un des microbes habitant le puits et les mêmes

résultats pouvaient être obtenus avec la culture pure de

ces microbes dans l’eau stérilisée. Il les isola, les

cultiva à part et ensuite les développa avec le murinus

adapté à la vie dans l’eau du puits et dans celle de la

ville.





167

Le problème était résolu ! Procas tenait enfin sa

vengeance : deux microbes qui, coopérant l’un avec

l’autre, allaient devenir d’une virulence extrême.

Il prépara soigneusement une culture de ces deux

bacilles dans un ballon de deux litres, puis se laissa

tomber sur son divan en poussant un profond soupir.

Il ne lui restait plus qu’à accomplir l’acte décisif,

celui qu’il ruminait depuis si longtemps !





*





Tout était prêt. Et pourtant, il hésitait. Pendant de

longues heures, il demeura immobile, la tête entre les

mains. « Allons, se disait-il intérieurement, il faut se

décider. Est-ce qu’ils ont eu pitié de moi, eux ? »

Il se levait, s’approchait du bocal, le mettait sous

son bras, comme s’il était prêt à l’emporter, et faisait

quelques pas dans la pièce. Une lutte affreuse se livrait

en lui. Il reposait le bocal, allait se rasseoir, puis

songeait de nouveau... Il revivait alors ses jours de

misère, les tortures que lui faisait endurer cette foule

sauvage qui ne lui laissait plus un instant de repos : Il se

remit à marcher, ouvrit tout à coup la fenêtre et respira

largement, plongeant ses regards dans l’obscurité.





168

À Saint-Pierre-de-Montrouge, l’heure sonna, grave,

frémissante. Il pleuvait. Des nuages couraient dans le

ciel avec, par places, de grands tons blafards.

Son poing se tendit du côté de la rue ; vivement il

endossa son pardessus, se coiffa de son chapeau et,

dissimulant son bocal sous son bras gauche, ouvrit sa

porte et sortit.

Dans les maisons, ses ennemis dormaient,

tranquilles et confiants.

Procas remonta l’avenue du Maine jusqu’à l’église

de Montrouge, prit la rue d’Alésia, tourna à droite dans

la rue de la Tombe-Issoire et gagna la rue Saint-Yves.

Arrivé à l’endroit où il avait découvert, quelques

semaines auparavant, le cadavre de son pauvre Mami, il

s’arrêta, essoufflé, car il avait marché très vite et suait à

grosses gouttes. Se rappelant la tragique soirée où l’on

avait voulu le lyncher, il revoyait son chien qui se

serrait contre lui en grognant, puis tout s’effaçait dans

son esprit. Il ne gardait plus que le souvenir de

l’angoisse qu’il avait éprouvée ensuite, lorsqu’il courait

à la recherche de Mami, et qu’il le retrouvait, au petit

jour, pantelant dans le ruisseau.

« Les misérables !... Les misérables !... » ne cessait-

il de répéter, en proie à une colère sourde qui allait en

s’accentuant. À cette minute, tout s’exaspérait en lui. Il

ne raisonnait plus, et ne songeait qu’à une chose : se



169

venger.

Il se remit en marche, avançant d’un pas furtif,

comme un malfaiteur qui se sent épié. Il était presque

certain que personne ne l’avait aperçu, cependant il

tremblait et convulsivement cherchait à se rapetisser.

La pluie continuait de tomber avec un bruit las. Les

lumières de Paris formaient au loin, au-dessus des

maisons, une grande buée vacillante.

Parvenu à l’angle de l’avenue Reille et de la rue

Saint-Yves, il s’orienta. Devant lui, le réservoir de

Montsouris avait l’aspect d’un énorme tumulus

recouvert d’un épais gazon, d’une de ces sépultures

gigantesques comme on en voit dans quelques villes

d’Asie... Sur un des côtés s’élevaient de petits édicules

vitrés et, à l’angle nord-ouest, une construction en

maçonnerie surmontée d’un kiosque métallique qui

faisait l’effet d’une passerelle de paquebot.

Il se rappelait être venu là, quelques années

auparavant, avec une délégation de conseillers

municipaux et de chimistes, pour examiner ce qu’on

appelle les « bâches d’arrivée », où débouchent les

siphons de la Vanne, du Lunain et du Loing. Il

s’agissait alors d’une enquête du comité d’hygiène.

En sa qualité de bactériologiste, Procas avait été

désigné pour étudier sur place les dangers de





170

contamination des eaux par la poussière que le vent

pourrait chasser dans les cuvettes d’adduction, et il

avait été frappé, à cette époque, de la facilité avec

laquelle on pouvait pénétrer dans le réservoir

maintenant protégé par de solides travaux. Il longea

l’avenue Reille, puis la rue de la Tombe-Issoire et la rue

Saint-Yves, laquelle encadre de deux côtés le grand

tumulus gazonné, et comprit qu’il n’arriverait jamais à

escalader ces murs... Il essaya d’ouvrir une petite porte

encastrée dans la pierre, mais n’y put parvenir. Il eût

fallu en forcer la serrure (et Procas n’eût pas hésité à le

faire), mais il n’avait sur lui qu’un petit couteau dont la

lame se serait brisée au moindre effort.

Pendant qu’il réfléchissait, noyé dans un coin

d’ombre, la silhouette d’un sergent de ville se profila le

long des maisons voisines. Il attendit que cette

silhouette eût disparu, puis fit encore une fois le tour du

réservoir. Celui-ci était aussi bien défendu qu’une

forteresse. La rage au cœur il reprit le chemin de sa

demeure.

La pluie avait cessé, un vent bas faisait cliqueter les

vitres des réverbères : de grands nuages, pareils à de

l’ouate saupoudrée de suie, s’effilochaient dans le ciel,

éclairés, de temps à autre, par un rayon de lune.

Procas était tellement troublé qu’il s’égara. Au lieu

de tourner à gauche pour rejoindre la rue d’Alésia par



171

l’avenue du Parc-de-Montsouris, il s’engagea à droite et

se trouva dans la rue de la Glacière.

Après une assez longue hésitation, il reconnut enfin

son chemin, mais il était tellement fatigué qu’il dut

s’asseoir sur un banc. Une torpeur l’envahit, et peut-être

se serait-il laissé aller au sommeil quand un agent

l’interpella d’une voix rude :

– Vous n’avez pas de domicile ?

– Si, monsieur, répondit Procas, l’air égaré, comme

un homme qui sort d’un rêve...

– Alors, allez vous coucher... on ne dort pas sur les

bancs...

Procas se leva. Il s’éloigna, la démarche lourde, sous

l’œil méfiant du sergent de ville... Lorsqu’il arriva chez

lui, il vit une feuille de papier collée contre sa porte. Il

essaya de lire, mais ne pouvant y parvenir, la détacha. Il

entra dans son laboratoire, fit de la lumière, et ces mots,

tracés en gros caractères par une main malhabile,

apparurent sous le halo de la lampe :

« Canaille !... assassin !... Puisque la police ne veut

pas t’arrêter, avant peu nous te ferons ton affaire. »

Procas ne s’indigna même pas ; il eut un haussement

d’épaules, froissa le papier et le jeta dans un coin.

Il savait bien, parbleu ! qu’il n’avait rien de bon à





172

attendre de cette populace surexcitée, dont la haine

grondait autour de lui. Les menaces ! Elles ne

l’émouvaient guère...

Son bocal posé devant lui sur la table scintillait à la

lumière... Et il songeait : « C’est moi qui vais vous faire

votre affaire, tas de misérables !... et vous l’aurez bien

cherché... »

Il se déshabilla lentement et s’étendit sur son divan,

qu’il avait maintenant converti en lit... un lit sans draps

avec deux mauvaises couvertures de soldat. Il avait

laissé sa lampe allumée, car, depuis quelque temps,

l’obscurité l’effrayait. Au dehors, la pluie s’était remise

à tomber. Procas s’assoupit, puis, brisé de fatigue, finit

par s’endormir.

Quand il s’éveilla, il faisait grand jour. Sa lampe

charbonnait, répandant dans la pièce une petite fumée

noire. Cependant, il n’avait pas le courage de se lever...

La perspective d’une nouvelle journée à vivre

l’écœurait... Son échec de la veille l’avait découragé,

mais il ne renonçait point pourtant à son projet de

vengeance. Cette idée s’était ancrée dans son esprit

avec une telle force, qu’il la regardait comme une chose

nécessaire, une sorte d’obligation à laquelle il ne

pouvait se soustraire. Il se laissa glisser à bas de son

divan, revêtit ses habits encore tout trempés, et se

dirigea vers la cuisine où il avait installé son autoclave.



173

Là, il ouvrit le tiroir d’une vieille table, fouilla parmi

les objets qui s’y trouvaient, et prit une tige métallique

terminée à son extrémité par un double crochet. C’était

avec cela qu’il retirait autrefois du feu les tubes qu’il

faisait rougir à blanc pour les stériliser. Il chercha une

lime qu’il finit par découvrir sur une étagère, et,

revenant dans son laboratoire, se mit à râper doucement

le morceau de fer.

Ce travail dura près de trois heures, et, quand il fut

terminé, Procas se rejeta sur son divan.

Il semblait très tranquille, et, par instants, un sourire

crispait son hideux visage.









174

XXI



Ce matin-là, le gros Nestor, contrairement à son

habitude, négligea de heurter à la porte de Procas en

proférant des menaces. Il avait reçu la visite de

Barouillet, qui venait de lui apprendre une chose grave.

Bezombes avait été arrêté et conduit au

commissariat de la rue Sarrette.

– C’est la police qui se venge, grogna le gros

Nestor...

– Peut-être, fit Barouillet, mais ce qu’il y a de

certain, c’est que Bezombes est accusé d’escroquerie...

– Le père Chevassu a déposé une plainte ?

– Oh ! des plaintes... il y en a plusieurs, à ce qu’on

dit. Ce Bezombes ne valait pas cher...

– Possible, mais il nous a quand même rendu un fier

service.

Barouillet eut un geste vague.

– Oui, tout de même... les preuves qui nous

manquaient, il nous les a fournies.

– Qui sait ?



175

– Quoi, vous doutez ?

– Bezombes exagérait tout... C’est un vaniteux qui

ne cherche qu’à se faire valoir... En tout cas, qu’il ait

exagéré ou non, ce qui est certain c’est que c’est un

malhonnête homme. Il a profité de « l’affaire » pour

escroquer plusieurs commerçants du quartier, et il est

fort regrettable que nous l’ayons fréquenté car enfin,

nous avons été ses amis... On ne voyait que nous et

lui... si l’on allait supposer...

– Voyons, monsieur Barouillet, on nous connaît

dans tout Montrouge. Nous avons un commerce, une

situation... Nous ne devons rien à personne... Quand les

garçons de banque viennent chez nous ils ne laissent

jamais de fiches...

– Je ne dis pas... Mais les gens sont si méchants...

– Bah ! ne nous occupons pas de cela. Que

Bezombes se débrouille.

– On nous citera peut-être comme témoins.

– Eh bien, nous dirons ce que nous savons. On ne

pourra tout de même pas nous coffrer parce que nous

avons fréquenté un escroc. C’est des choses qui

arrivent. On fait la connaissance d’un homme, on le

croit honnête, et on apprend plus tard que c’est une

fripouille, on n’est pas compromis pour cela. Bezombes

nous a trompés, voilà tout, mais on ne m’ôtera pas de



176

l’idée qu’il était sincère, quand il pistait le satyre...

– À quoi cela nous a-t-il avancés ?

– Ah ! monsieur Barouillet, sauf le respect que je

vous dois, vous nous avez « plaqués » et vous avez eu

tort...

– Mais non, mon ami... Je n’ai pas eu tort. J’avais

compris qu’il n’y avait plus rien à faire. Notre homme,

pour une raison que j’ignore, dispose sans doute de

grandes protections, puisque malgré toutes les preuves

accumulées contre lui, il est toujours en liberté. Mon

opinion, – ai-je besoin de vous le dire ? – n’a pas

varié... Je le crois coupable d’un crime... peut-être de

plusieurs, mais tant qu’on ne le prendra pas sur le fait...

– Pour le prendre sur le fait, comme vous dites, il

faut le surveiller... l’épier... et c’est ce que je fais,

chaque jour, ou plutôt, chaque soir... Ordinairement, il

ne sortait que pour aller chercher son dîner... et une fois

rentré il ne mettait plus les pieds dehors... Eh bien, hier,

il est sorti vers minuit... Je l’ai entendu ouvrir sa porte...

Je me suis mis à la fenêtre et l’ai vu qui se dirigeait du

côté de l’église de Montrouge... Mais quand je suis

descendu il était déjà loin...

– Vous êtes sûr de l’avoir vu sortir ?...

– Aussi sûr que vous êtes là devant moi... Je l’ai

guetté... car moi, j’ai de la patience, et quand je



177

m’occupe d’une affaire, je vais jusqu’au bout... Oui... je

l’ai guetté et je l’ai vu rentrer. Il pouvait être environ

deux heures du matin. D’où venait-il ?... Croyez-vous

que c’est naturel, ces sorties-là ?... Un de ces jours nous

allons encore apprendre que quelqu’un a été assassiné,

et on n’en parlera plus... Ah ! N. de D... Je le pincerai le

satyre, ou je veux perdre mon nom... À partir de ce soir,

je vais encore me tenir en faction...

– Mais, malheureux, vous ne pourrez pas veiller

toutes les nuits...

– Je dormirai le jour, mon père me remplacera à

l’étal, mais faudra bien que j’aboutisse...

– J’admire votre énergie, et surtout votre

persévérance... mais je crois que vous en serez pour

votre peine.

– Nous verrons, monsieur Barouillet, nous verrons...

Jusqu’alors nous ignorions que le satyre sortait la nuit...

maintenant nous tâcherons de savoir à quoi il emploie

son temps... pas à quelque chose de propre, bien sûr...

– Je vous souhaite bonne chance... En tout cas

n’oubliez pas que vous pouvez toujours compter sur

moi.

Le gros Nestor éclata de rire.

– Ah ! fit-il, en frappant familièrement sur l’épaule

de Barouillet, vous vous ravisez... alors, on pourrait



178

s’entendre et partager la besogne. Nous filerions le

particulier à tour de rôle...

– Ce serait avec plaisir, mais nous allons avoir les

élections municipales, et, vous comprenez, toutes mes

soirées sont prises... Je fais campagne pour Malavaux,

et...

– Tiens, je croyais que vous souteniez le conseiller

sortant...

– Non... Bellerive n’a pas tenu ses engagements... il

en a pris trop à son aise avec les électeurs... il nous faut

un homme qui s’occupe activement du quartier... Ah !

si ç’avait été dans un autre moment, je vous aurais

secondé de grand cœur, mais vous le voyez, c’est

impossible...

– Alors, je « travaillerai » seul, et m’efforcerai de

réussir... Ça arrivera peut-être plus tôt que vous ne le

pensez... et je pourrai dire que moi aussi, je prends les

intérêts du quartier.

– On vous en sera reconnaissant.

Les deux hommes se serrèrent la main, et se

séparèrent. Le gros Nestor sortit sur le seuil de sa porte

où il demeura immobile, imposant et superbe... À ceux

qui passaient, il faisait un petit signe de tête, ou

envoyait un salut de la main.

Le rôle qu’il avait assumé le posait dans l’avenue du



179

Maine, et il prenait, comme Bezombes, des airs

mystérieux quand on lui parlait de « l’affaire ».

Tout le monde était persuadé qu’il savait quelque

chose, mais ne voulait encore rien dire. Cependant, à

l’heure de l’apéritif, dans le petit café de la rue

Liancourt, il fit quelques confidences à deux ou trois

amis qui s’empressèrent d’aller répéter partout que

Nestor allait bientôt étonner tout le monde, et ceux qui

jusqu’alors l’avaient considéré comme un parfait

imbécile, commencèrent à le prendre au sérieux.

C’était lui, en somme, qui entretenait dans le

quartier la haine de tous contre Procas, haine qui se

serait peut-être atténuée, puis apaisée, comme

s’apaisent les grandes fureurs populaires. On continuait

à épier le malheureux savant, et à lui « faire la

conduite », quand il allait chercher quelques maigres

provisions qu’il n’obtenait pas toujours, car la plupart

des commerçants avaient fait alliance avec la foule. Il

était souvent obligé de descendre jusqu’à la rue de la

Gaîté et la rue d’Odessa où il trouvait fatalement de

nouveaux ennemis qui faisaient chorus avec les autres.

Il est juste de reconnaître que, depuis quelques

jours, Procas, qui était sûr de se venger de tous ces

gens, avait une attitude provocante. Autrefois il fuyait

comme une pauvre bête que l’on poursuit à coups de

cailloux, mais à présent, il tenait tête à la bande hurlante



180

qui l’escortait. Souvent, il s’arrêtait, croisait les bras, et

regardait fixement la foule... Il était certain que cela

allait mal finir et qu’un jour ou l’autre, on l’attaquerait

encore, car il devenait de plus en plus odieux.

La veille, on avait cloué une feuille à sa porte : ce

soir-là il trouva un autre chiffon de papier sur lequel

était grossièrement représentée une guillotine avec ces

mots : « Deibler t’attend ! »

Il sourit, et rentra chez lui. Il paraissait très calme. Il

mangea une croûte de pain et un peu de charcuterie et

se jeta tout habillé sur son divan, après avoir mis la

petite aiguille de son réveil sur minuit.





*





Quand la sonnerie grêle se mit à vibrer, Procas se

leva. Il fit quelques pas dans la pièce, s’approcha de la

fenêtre, écouta, puis jetant son manteau sur ses épaules,

demeura quelques instants immobile. Enfin il mit son

chapeau, dont il rabattit les bords, prit son bocal et sortit

doucement après avoir éteint sa lampe.

À peine était-il dehors qu’il entendit des pas derrière

lui. Il se retourna et vit une ombre qui rasait les murs. À

la lueur d’un bec de gaz il reconnut son ennemi et

s’ingénia à le dépister.



181

Au lieu de suivre l’avenue du Maine, il s’enfonça

dans le passage de la Tour-de-Vanves, où l’obscurité

était presque complète, tourna rapidement dans la rue

Asseline et se blottit sous un porche.

Le gros Nestor (car c’était lui), s’arrêta, indécis,

puis, ne voyant personne, parcourut la rue dans toute sa

longueur. Il passa près de Procas sans l’apercevoir,

revint dans le passage et s’avança jusqu’à l’avenue,

mais déjà Procas, par la rue Didot, gagnait la rue

d’Alésia, l’avenue d’Orléans, puis la rue Beaunier, qui

débouche en face de l’entrée principale du réservoir de

Montsouris.

Il s’engagea aussitôt dans l’avenue Reille et s’arrêta

devant une petite porte de fer encastrée dans la

muraille.

La nuit était noire, un peu brumeuse. Les feux des

réverbères semblaient miroiter dans de l’eau trouble.

Posant sur le sol son bocal, Procas, au moyen du

crochet qu’il avait façonné la veille, se mit à fourrager

doucement dans la serrure. Il y eut enfin un petit déclic,

et la porte s’ouvrit sans bruit.

Il était dans la place.

Une effarante tranquillité régnait autour de lui. Il

monta quelques marches et atteignit la grande plate-

forme de gazon qui recouvre le réservoir.





182

S’agenouillant sur l’herbe humide, il écouta un instant,

puis se releva, et, courbé en deux, se glissa vers

l’édicule vitré qu’il apercevait vaguement devant lui.

Il tremblait de tous ses membres, et sentait son cœur

battre à coups précipités dans sa poitrine. L’horrible

résolution qu’il avait prise faiblissait de minute en

minute, et peut-être allait-il revenir en arrière, quand

l’aboiement lointain d’un chien le fit tressaillir.

C’est ainsi qu’aboyait le pauvre Mami, quand il

sentait derrière lui la foule hostile qui poursuivait son

maître. Cet aboiement avait quelque chose de plaintif et

montait dans la nuit à intervalles réguliers.

Procas eut un tressaillement. En quelques secondes

ses souvenirs se succédèrent... il revit la bande hurlante

de ses ennemis, leurs figures farouches, leurs gestes de

menace... Il crut sentir sur son épaule la poigne brutale

du garçon boucher, entendre Mami qui grognait à ses

côtés, Mami dont il devait bientôt retrouver la dépouille

sanglante, le long du ruisseau... Et cela étouffa son rêve

de pardon. D’un pas furtif, il continua d’avancer,

serrant contre lui son bocal... « Pourquoi aurais-je pitié

d’eux », songeait-il.

Il était arrivé devant le kiosque où débouchent les

doubles siphons de la Vanne et du Loing. Il n’eut qu’à

crocheter une porte vitrée qui céda facilement. Parvenu

près d’une rampe de fer, il vit un trou noir où l’eau



183

entrait en bouillonnant... Ses mains qui tenaient le bocal

étaient devenues froides et, au moment d’accomplir le

geste fatal qui allait semer la mort, ses jambes

vacillèrent. Pourtant, il se ressaisit, étendit le bras,

hésita encore quelques secondes, puis d’un geste

brusque, lança le poison. Il y eut un petit bruissement,

quelque chose comme un léger susurrement de

feuillage... et ce fut tout.

Procas s’était vengé... L’irréparable était accompli.

Un frisson de douleur et de volupté parcourut tout

son être, et il s’enfuit, en proie à une terreur folle,

croyant voir autour de lui des êtres aux bras décharnés,

pitoyables et suppliants.

Il retrouva difficilement la petite porte par laquelle il

était entré, la referma sans bruit, et se lança dans les

rues ténébreuses, marchant d’un pas inégal et lourd. Il

avait conservé son bocal... il le jeta dans un terrain

vague où il se brisa.

Toute la nuit, il erra comme un chien perdu, et ne

rentra chez lui qu’à l’aube. Au moment où il mettait sa

clef dans la serrure, un homme surgit tout à coup :

– Ah ! canaille... Nous aurons ta peau !

Procas se retourna et reconnut le garçon boucher. Il

le regarda fixement, eut un sourire ironique et referma

sa porte.



184

XXII



Le quartier s’éveillait. Procas qui, malgré sa

lassitude, n’avait pas envie de dormir s’était assis sur

son divan, la tête entre les mains... À présent qu’un peu

de netteté se faisait dans son esprit, il songeait.

Ce qu’il avait fait était horrible, il s’en rendait

compte. Demain, après-demain au plus tard, les

ambulances urbaines fileraient par les rues, les hôpitaux

s’empliraient de moribonds ; tous ces gens qui

maintenant allaient gaiement à leur travail seraient

bientôt terrassés par un mal étrange dont on chercherait

en vain la cause. La mort surprendrait les hommes, les

femmes et les enfants... Les enfants !... À cette pensée,

Procas eut un serrement de cœur. Pour se venger, il

tuerait des innocents, de pauvres petits êtres qui ne

savaient pas, qui ne comprenaient rien encore aux

souffrances humaines. Et pourtant ne l’avaient-ils pas

torturé, eux aussi ? n’avaient-ils point poussé sur son

passage des cris de haine, des clameurs farouches ? Ne

faisaient-ils point partie de la multitude barbare qui le

harcelait chaque jour ? Un d’entre eux avait-il eu

seulement un geste, un mot de pitié pour lui ?





185

Procas, on le voit, à force de méditer sa vengeance,

de la ressasser, en était arrivé à la trouver juste, presque

naturelle. Il est vrai que la souffrance et les persécutions

dont il était l’objet avaient peu à peu, comme nous

l’avons expliqué, troublé sa conscience. Il n’était plus

un être normal.

Pour le moment, il ne voyait qu’une chose : il allait,

à son tour, lire, sur les visages, la douleur et l’angoisse.

Quand il se sentait envahir par un sentiment de pitié, il

se rappelait aussitôt tout ce qu’on lui avait fait, et la

colère concentrée dans son cœur entrait de nouveau en

ébullition. Il entretenait autour de lui une ambiance de

souvenirs et il évitait de s’interroger de peur d’avoir à

se condamner.

Quand vint le soir, il sortit. Comme d’habitude, ce

fut autour de lui la même horde déchaînée, gouailleuse

et mauvaise. Il semblait insensible aux injures ; ce

n’était plus un homme irritable et furieux comme

devant, mais un être inconscient, comme en état

d’hypnose pour qui le monde extérieur n’existe plus.

– Il est joliment sage ce soir, s’écria une femme qui

suivait la foule en tenant son petit par la main.

– Oh ! vous y fiez pas, dit une autre... n’approchez

pas trop... prenez garde !

Cependant la nouvelle attitude de l’homme à la





186

figure bleue étonnait, et l’on se demandait si ce calme

était naturel. Certains eussent voulu le voir regimber, et

l’agaçaient, le bousculaient même, comme ces

dompteurs qui fouaillent un fauve pour le faire rugir.

Procas était toujours impassible.

Il se disait : « À quoi bon ? demain, ils ne

s’occuperont plus de moi... car ils auront un ennemi

autrement redoutable. »

Et, à cette pensée, une lueur mauvaise passait dans

ses yeux.

Il put ce soir-là acheter quelques provisions. Quand

il rentra chez lui, il remarqua que son escorte était

toujours aussi nombreuse. Il s’enferma, mangea

lentement à la lueur de sa petite lampe à pétrole, puis,

comme il sentait bien qu’il ne pourrait pas dormir, prit

un livre de bactériologie et s’absorba dans la lecture

d’un chapitre pris au hasard.

Par instants, le roulement d’une voiture, un bruit de

pas pressés, un murmure de voix, le faisaient tressaillir.

Il écoutait, puis se replongeait aussitôt dans son livre,

en murmurant : « Non... pas encore... c’est trop tôt. » Il

calculait que l’eau du réservoir ne s’était pas encore

répandue dans les canalisations... il fallait au moins

quarante-huit heures pour que la contamination fût

complète. Et il suivait en imagination le développement





187

de ses bacilles dont les colonies devaient se multiplier à

l’infini. Il se les représentait, comme s’il les voyait

réellement au microscope grouillant sur la plaque de

verre.

Soudain, sa tête se pencha en avant ; il dormait. Et

alors sa pensée transformée, dénaturée, amplifiée par le

rêve, lui fit voir des bacilles énormes, monstrueusement

grossis, avec des antennes gigantesques, des tentacules

de pieuvres, des yeux étincelants... Tout cela se

mouvait, se tordait en convulsions lentes, et il sentait

sur son corps le glissement gluant de ces monstres qui

peu à peu l’enserraient, lui comprimaient la poitrine,

l’étouffaient... Il poussa un cri et se réveilla...

Il alla ouvrir la fenêtre. Un homme était debout près

de sa porte. C’était le gros Nestor qui le guettait. Procas

le reconnut et, au lieu de refermer la fenêtre, demeura

accoudé à la barre d’appui. Le garçon boucher

s’esquiva et alla se cacher plus loin. Peut-être croyait-il

que son ennemi allait sortir et qu’il jetait un coup d’œil

dans la rue avant de quitter sa maison. « S’il y a une

justice, pensa Procas, c’est celui-là qui devrait être

frappé le premier. » Et il se mit à marcher car il

craignait de s’endormir et d’avoir encore quelque

affreux cauchemar.

Cependant la fatigue finit par le terrasser et il

s’abattit sur son divan où un sommeil de brute ne tarda



188

pas à s’emparer de lui. Au matin, il s’éveilla avec une

affreuse migraine ; il se trempa le front dans une

cuvette et comme l’eau avait rejailli sur son visage, il

s’essuya avec soin, craignant que cette eau ne fût déjà

contaminée. Maintenant, il n’oserait plus boire... Ne

fallait-il pas qu’il pût jouir de son triomphe, voir

souffrir ceux qui l’avaient poussé à commettre son

acte ?

D’ordinaire, il ne sortait jamais le matin, mais ce

jour-là il alla acheter les journaux. Une bande de

gamins l’assaillit dès qu’il eut mis le pied dans la rue et

les commères qui causaient sur le pas des portes

l’accablèrent d’injures, mais Procas allait droit devant

lui, la tête penchée en avant, les yeux mi-clos, comme

un homme qui rêve. Ce calme persistant, qui contrastait

avec son état de fureur habituel, ne manqua pas de

surprendre. On en conclut qu’il ne se sentait pas la

conscience tranquille et qu’il s’attendait sans doute à

être arrêté. Pendant qu’on l’observait à la dérobée, il

revenait, en lisant un journal, ce qui parut singulier.

Que pouvait-il bien chercher dans les journaux ?

Ceux qui n’avaient pas encore eu le temps de jeter

les yeux sur les feuilles du matin s’empressèrent de se

rendre au kiosque voisin et, séance tenante, se mirent à

parcourir les colonnes de première, de deuxième et de

troisième page, espérant y découvrir une indication,



189

mais ils en furent pour leur peine. Pourtant, un vieux

rentier décoré qui s’était mêlé aux groupes fit

remarquer un fait divers qui n’avait point frappé l’esprit

des curieux. Il était question dans ce fait divers d’une

femme qui, la veille, avait été étranglée dans un hôtel

borgne de la rue de la Tombe-Issoire. Elle était rentrée

vers minuit, en compagnie d’un individu qui cherchait à

dissimuler son visage et qui avait disparu avant l’aube.

Ce fut alors pour les gens rassemblés autour du kiosque

comme si un voile se déchirait devant eux...

– Parbleu ! dit quelqu’un, voilà ce qu’il cherchait

dans le journal.

– Bien sûr, fit un autre... c’est lui, y a pas d’erreur...

Depuis quelques jours, il sortait, le soir... où allait-il ?...

– Vous verrez, dit le vieux rentier, tout fier d’avoir

fait preuve de sagacité, vous verrez que ce crime-là

restera impuni, comme les autres. Ah ! il est habile le

gaillard... Il n’en est pas à son coup d’essai...

Toute la journée le crime de la rue de la Tombe-

Issoire fit l’objet des conversations. Le gros Nestor

écumait de rage.

– Je l’ai manqué avant-hier, disait-il... Je le suivais,

mais il m’a échappé... Si j’avais pu lui emboîter le pas,

ça y était, je « l’avais »... Sûr que c’est lui qui a fait le

coup !...





190

Personne n’en doutait, quand les journaux du soir

firent la lumière sur ce drame. L’assassin avait été

arrêté. C’était un nommé Mohamed Ben Agha,

manœuvre dans une usine du boulevard de la Gare. On

avait trouvé sur lui la montre-bracelet de sa victime, et

il avait fait des aveux. Ce fut une consternation

générale, mais on n’en demeura pas moins persuadé

que « le satyre » ne valait pas mieux que ce Mohamed,

et qu’un jour ou l’autre on finirait bien par le prendre en

flagrant délit.









191

XXIII



Procas attendait toujours. Il ne se souciait plus de la

foule qui grondait sur son passage. Une idée l’obsédait :

ce bacille sur lequel il avait compté, dont la nocivité lui

avait paru évidente, aurait-il perdu de ses propriétés

quand il s’était trouvé en contact avec une immense

étendue d’eau ? Le réservoir, il le savait, contenait, avec

sa réserve, environ deux cent mille mètres cubes. Est-ce

que cette masse ne renfermait pas un élément qu’il

n’avait point prévu ? Non, pourtant, son bacille devait

anéantir tous les autres, car les expériences qu’il avait

faites sur cinq ou dix litres d’eau lui avaient

suffisamment prouvé la virulence et la combativité de

ses « colonies ». Elles devaient être en train de se

développer, mais n’étaient pas encore parvenues dans

les canalisations.

Parfois un remords le prenait et il souhaitait presque

de voir échouer sa tentative, mais quand il retrouvait

devant lui les regards de haine de ses ennemis, qu’il

entendait leurs imprécations, leurs injures, il sentait

s’évanouir sa pitié. Certes, il n’entendait pas jouir

longtemps de son triomphe, car la vie lui pesait comme





192

un fardeau. Une fois sa vengeance accomplie, il

disparaîtrait.

Dans l’après-midi, il sortit. Il remarqua qu’on le

regardait, mais sans colère, et crut même lire sur

certains visages une sorte de compassion. Sur l’avenue

du Maine, au coin du passage de la Tour-de-Vanves,

des gens causaient d’un air mystérieux. Quand il passa,

ils ne l’accueillirent point par ces habituelles clameurs

qui, autrefois, le rendaient fou furieux. Il eût voulu

cependant qu’on l’injuriât, qu’on le frappât même, cela

eût entretenu dans son cœur la colère qu’il sentait peu à

peu s’apaiser. Il rentra chez lui, ouvrit sa fenêtre,

regarda sur l’avenue. Ordinairement dès qu’il paraissait,

c’étaient des cris farouches, des gestes de menace...

Aujourd’hui, rien... Le silence... Toute la journée, il

demeura prostré devant sa table de travail, en proie à

une tristesse noire... Ainsi, au moment même où il

l’avait condamnée à mort, la foule s’humanisait... Et il

cherchait en vain la cause de cet apaisement. Il finit par

se persuader que ce calme n’était qu’apparent et que

l’on méditait encore quelque chose contre lui. Cela

s’était déjà produit... Il avait cru souvent retrouver un

peu de tranquillité, et le lendemain il s’était vu de

nouveau assailli par une bande de furieux.

La nuit était venue, et il demeurait devant sa table,

sans même songer à allumer sa lampe, quand on frappa





193

à la porte. Il tressaillit. Qui donc pouvait venir chez

lui ?... Il hésita un instant, puis fit de la lumière.

On l’appelait maintenant : « Monsieur !...

Monsieur !... »

Il se décida à aller ouvrir, et se trouva en face de

deux hommes, mais recula en reconnaissant l’un d’eux,

ce garçon boucher qui avait été pour lui un tortionnaire,

un bourreau.

– Que me voulez-vous ?... Que me voulez-vous ?

s’écria-t-il.

– Monsieur, répondit le gros Nestor, nous voulons

vous parler.

– Me parler ? Qu’avez-vous à me dire ?... Vous

venez probablement pour m’assassiner, misérable !

– Calmez-vous, dit le second visiteur, qui n’était

autre que Barouillet, nous venons pour éclaircir un

malentendu.

La phrase était peut-être mal choisie, mais on sait

que Barouillet dont la tête était bourrée de clichés

électoraux, employait volontiers des termes de réunion

publique.

– Oui, reprit-il, un malentendu... un regrettable

malentendu.

Procas avait reculé.



194

– Entrez, dit-il, comprenant qu’il ne pourrait tenir

tête à ces deux hommes. Il pénétra dans son laboratoire,

ils le suivirent.

– Monsieur, dit Barouillet, nous avons des excuses à

vous faire.

– Oui... parfaitement, des excuses, appuya le gros

Nestor, en s’inclinant gauchement... Tout le monde peut

se tromper, s’pas ?...

– Et nous nous sommes trompés... grossièrement

trompés, appuya Barouillet... Tout cela aussi c’est la

faute d’un individu qui a maintenant maille à partir

avec la justice... Il prétendait savoir... Il nous a pour

ainsi dire convaincus... Nous l’avons cru, car ce qu’il

disait était si précis et concordait si bien avec les faits,

qu’il était impossible de ne pas vous accuser...

Procas ne comprenait toujours pas. Il était près de

croire à une mystification, et regardait avec inquiétude

ces deux hommes, dont l’un était son plus mortel

ennemi, celui qui avait à maintes reprises déchaîné

contre lui la colère de la foule.

– Expliquez-vous, dit-il, quels sont les faits dont

vous parlez ?

– Vous le savez bien, répondit Barouillet.

– Tout ce que je sais c’est que je suis un objet

d’horreur et qu’au lieu de me plaindre vous vous êtes



195

tous acharnés contre moi. Vous m’avez injurié, frappé.

Je n’avais plus au monde qu’un ami, un chien, une

pauvre bête à demi infirme, et vous l’avez tué !

Pourquoi ? Que vous avais-je fait ?

– Nous avons eu bien des torts envers vous. Je le

reconnais, Mais votre façon de vivre, vos mystérieux

travaux nocturnes, tout cela nous avait paru louche et le

jour où le petit Maurice a disparu, nous avons cru...

– Qu’avez-vous cru ?

– Que vous l’aviez tué !...

– Mais c’est horrible ! Ainsi vous avez pu me croire

coupable d’un meurtre, moi ?

Le gros Nestor et Barouillet courbèrent la tête sans

répondre. Ils avaient maintenant conscience de

l’infamie de leur conduite et ne trouvaient plus rien à

dire.

– Voyons, reprit Procas, parlez. Pourquoi venez-

vous aujourd’hui me présenter des excuses, à moi que

vous considérez peut-être encore comme un assassin ?

– Non, balbutia Barouillet, nous savons maintenant

que vous n’êtes pas coupable. L’enfant a reparu. Il avait

été enlevé, à la fête du Lion de Belfort, par des

saltimbanques. Mais il est parvenu à leur échapper et,

hier, des agents l’ont ramené chez lui. Vous comprenez

à présent pourquoi nous sommes ici. Nous sommes



196

d’honnêtes gens et nous savons reconnaître nos torts.

On nous avait monté la tête et puis tout vous accusait.

On avait relevé des traces de sang dans la petite cour de

votre maison. L’enfant jouait devant votre porte

quelques instants avant sa disparition. Mettez-vous à

notre place, qu’auriez-vous pensé ?

Procas s’était assis ; la tête entre les mains, il

sanglotait... Ainsi on l’avait pris pour un assassin et il

ne s’en doutait pas. Il croyait que c’était sa seule laideur

qui ameutait la foule contre lui. S’il avait su ! Pourquoi

aussi ne lui avait-on rien dit ? Ah ! il comprenait tout

maintenant : la visite du commissaire, la perquisition,

les hurlements de rage qui s’élevaient à son approche,

la fureur de ces gens qui le croyaient coupable.

– Monsieur, dit le gros Nestor, en lui frappant

doucement sur l’épaule, ne vous tracassez pas...

Maintenant tout est fini, on sait que vous êtes un brave

homme... Vous n’avez plus d’ennemis, je vous assure...

On est déjà renseigné dans le quartier... et on vous,

plaint.

Procas n’osait lever la tête, regarder cet homme qui

lui parlait, cet ennemi qu’il exécrait naguère et qui

venait aujourd’hui s’excuser... qui prononçait enfin les

paroles de pitié qu’il avait attendues en vain et qui

l’eussent peut-être encouragé à vivre...

Et il songeait : « À l’heure où je n’ai plus



197

d’ennemis, où ceux qui me persécutaient viennent me

tendre la main, le poison est en marche, il circule dans

les canalisations, il a peut-être déjà fait des victimes. »

Il se leva brusquement, regarda les deux hommes, et

s’écria d’une voix rauque :

– Non... Non... si vous saviez !... aussi j’ai trop

souffert !... j’ai trop souffert !...

Et il s’enfuit en courant.

– Pauvre type, murmura le gros Nestor, il est fou...

Pas étonnant après des émotions pareilles ! Ah ! il en a

vu de dures et peu s’en est fallu qu’on ait sa peau. Que

c’est bête tout de même !... Et tout ça c’est la faute de

cette crapule de Bezombes... Aussi pourquoi l’avons-

nous écouté ? Le père Grinchu avait raison... lui seul

avait vu clair dans tout cela !...

Barouillet ne répondit pas. Il prit le garçon boucher

par le bras, et l’entraîna dehors.

Les vendeurs de journaux parcouraient les rues,

s’arrêtaient, distribuaient quelques feuilles encore

humides, et repartaient en hurlant :

La maladie mystérieuse... détails complets... les

décès de la journée !...









198

*





Il arrive qu’une vengeance porte parfois à faux et

qu’elle atteigne des innocents. C’est ce qui était arrivé...

Procas avait voulu se venger de ceux qui l’avaient

rendu si malheureux, et la fatalité qui l’avait toujours

poursuivi semblait s’attacher à lui. Son bacille faisait

maintenant des victimes, les hôpitaux se remplissaient

de malades, mais ce n’était point dans le quartier de

Montrouge qu’avait éclaté la terrible épidémie. Procas

était persuadé, comme beaucoup de Parisiens, que le

réservoir de Montsouris distribue l’eau de la Vanne et

du Loing aux habitants du quatorzième, et c’étaient

ceux du centre qu’il avait atteints. Le premier, le

deuxième, le troisième et le quatrième avaient reçu

l’eau empoisonnée, et l’on comptait déjà de nombreux

cas d’intoxication. Aux terrasses des cafés, dans les

restaurants, dans les maisons, des hommes, des

femmes, des enfants tombaient en tournoyant comme

pris de vertige. Les ambulances urbaines passaient et

repassaient sous l’œil terrifié de la population. La

maladie commençait brusquement par un frisson violent

et des vomissements. La température s’élevait très vite

et atteignait, en deux ou trois heures, 41 et même 42

degrés. Le pouls montait jusqu’à cent cinquante



199

pulsations à la minute. Les phénomènes nerveux étaient

aussi très accentués ; beaucoup de malades étaient pris

de convulsions, la peau se couvrait d’une sueur

visqueuse ; sur le visage et sur les membres

apparaissaient des bulles remplies d’un liquide trouble.

Et les gens qui avaient jusqu’alors échappé au fléau

attendaient leur tour, angoissés, tremblants. Les

habitants de l’antique Pompéi, en voyant descendre la

lave qui allait les engloutir, ne durent pas être plus

effrayés que le furent les Parisiens en ces heures

tragiques.





*





Procas errait maintenant par les rues, affolé. La

visite du gros Nestor et de Barouillet l’avait bouleversé.

Le remords lui broyait le cœur. Pouvait-il laisser mourir

des gens qui avaient cessé d’être des ennemis, qui

avaient reconnu leurs torts à son égard, et ne

demandaient qu’à se les faire pardonner ? Il allait tout

dire, tout révéler au commissaire, faire arrêter les eaux

dans les canalisations. Peut-être en était-il temps

encore ? Oui, mais une fois qu’il aurait avoué son

crime, il fallait qu’il disparût. Sa résolution fut vite

prise ! Il allait retourner chez lui et prendre, sur la petite

étagère, la fiole de cyanure de potassium qu’il avait eu



200

souvent idée de porter à ses lèvres... Il confesserait son

crime... et en finirait aussitôt avec la vie.

Les cris des camelots avaient soudain attiré son

attention... Un tremblement le prit. Il acheta un journal,

lut à la lueur d’un réverbère, et sentit ses jambes se

dérober sous lui... Ainsi, voilà à quoi il avait abouti... à

tuer des innocents ! des gens qu’il n’avait jamais vus...

qui l’ignoraient !... Un long sanglot monta à ses lèvres,

il voulut courir jusqu’à son laboratoire, mais cette fois

la secousse avait été trop forte pour cet homme dont la

vie ne tenait plus qu’à un fil. Une crise d’étouffement le

prit, son cœur cessa brusquement de battre, et il

s’abattit comme une masse, foudroyé.





*





Cependant les médecins avaient enfin reconnu que

c’était l’eau qui portait la mort dans Paris, et l’épidémie

avait été enrayée. On ignora toujours qu’un homme,

pour se venger, avait empoisonné le réservoir de

Montsouris, et l’on discuta longtemps encore sur les

causes de la contagion.

Procas, ramassé sur la voie publique, fut transporté

passage Tenaille et, le surlendemain, tout Montrouge

suivait le pauvre corbillard qui l’emmenait vers sa



201

dernière demeure.

L’assassin était devenu une victime, et la foule, qui

ne savait pas, jeta des fleurs sur sa tombe...

La pitié s’était éveillée trop tard !...









202

Le récit que l’on vient de lire est un récit

rétrospectif. Il est maintenant tout à fait impossible

d’empoisonner un réservoir dont, chaque jour, l’eau est

analysée avec le plus grand soin par les chimistes de la

Ville.

Que les Parisiens se rassurent !

A. G.









203

204

Cet ouvrage est le 555ème publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.







La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.









205


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