Arnould Galopin
Le bacille
BeQ
Arnould Galopin
Le bacille
roman
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents
Volume 555 : version 1.0
2
Du même auteur, à la Bibliothèque :
La ténébreuse affaire de Green-Park
3
Le bacille
(Albin Michel, Éditeur, 1928.)
4
À la mémoire de mon père
Le docteur AUGUSTIN GALOPIN,
Professeur de physiologie, élève de Claude Bernard.
A. G.
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Il allait chancelant, comme un enfant, lugubre,
Comme un fou... Devant lui la foule au loin s’ouvrait...
LÉON DIERX.
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I
Il venait brusquement d’apparaître au coin de la rue
et s’avançait d’un air las, le menton sur la poitrine, le
visage enfoui dans un grand cache-nez de laine noire.
Une femme qui faillit le heurter poussa un cri
perçant et s’enfuit, affolée...
Presque au même instant, de tous côtés, s’élevèrent
des exclamations confuses :
– Lui... encore lui !...
– Oh ! l’horreur !...
– Le monstre !...
Il y eut une longue rumeur, un mouvement de recul
et instinctivement tous les visages se détournèrent.
Pendant quelques secondes, il demeura immobile,
fixant sur ceux qui l’entouraient deux yeux jaunes,
humides et luisants, puis il poussa un long soupir et se
remit en marche lentement... sous les huées...
Au moment où il passait près d’un hangar en
démolition, quelqu’un lui lança un plâtras qui s’émietta
sur ses talons en un nuage de poussière blanche, et un
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gamin s’enhardit jusqu’à lui tirer son pardessus.
L’homme se retourna et regarda l’enfant qui,
terrifié, resta cloué sur place, bouche bée, les doigts
ouverts.
La foule s’était amassée, surexcitée, tumultueuse.
– Si nous n’étions pas arrivés, il l’aurait
certainement frappé, dit une femme avec un geste de
menace.
– Bien sûr, reprit une autre... Tenez, pas plus tard
qu’avant-hier, il a couru après mon petit, même qu’en
rentrant chez nous le pauvre gosse a été pris de
convulsions... Il avait eu comme qui dirait « les sangs
tournés ».
– Mais pourquoi ne l’enferme-t-on pas ?... On a bien
enfermé le mendiant de l’avenue d’Orléans, vous savez,
celui qui avait la figure brûlée et deux trous rouges à la
place des yeux.
– C’est vrai tout de même... pourtant il n’était pas
aussi laid que celui-ci... et puis il ne bougeait jamais de
place... il se tenait toujours devant la porte des Enfants-
Assistés... Ceux qui ne voulaient pas le voir n’avaient
qu’à passer de l’autre côté du trottoir... tandis que cet
individu-là on le rencontre partout.
– Il habite sans doute le quartier ? interrogea
quelqu’un.
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– Oui... tout près d’ici... à côté du marchand de
fourrages, dans la petite maison qui fait le coin du
passage Tenaille.
– Il faudra bien qu’on nous en débarrasse, grogna un
vieux monsieur affligé d’un tic, en ponctuant sa phrase
d’un coup de canne et d’un clignement d’œil.
– Le commissaire a dit qu’il n’y pouvait rien.
– Oh ! par exemple, nous verrons bien... oui, nous
verrons... À la fin, c’est scandaleux, vraiment cela ne
peut durer...
*
L’homme était déjà loin. Sa longue silhouette
voûtée s’était fondue peu à peu dans la luminosité pâle
du crépuscule, et longtemps après qu’il eut disparu, la
foule demeura encore groupée sur le trottoir,
maudissant cet inconnu, dont la brève apparition l’avait
si étrangement remuée.
*
Depuis environ un mois qu’il s’était fixé à
9
Montrouge, celui que l’on appelait « l’Horreur » sortait
régulièrement, à la tombée de la nuit, comme les
chauves-souris ; il prenait les rues désertes, rasait
timidement les maisons, cherchant le plus possible à se
dissimuler dans l’ombre. La première fois qu’on l’avait
aperçu, il avait provoqué un sentiment de curiosité
inquiète, une sorte d’indéfinissable malaise comme on
en éprouve à la vue de quelque chose d’étrange,
d’anormal, qui épouvante et déconcerte. Puis, à la
longue, la crainte avait fait place à l’aversion, l’aversion
au dégoût. On avait peur de cet homme et on le détestait
tout à la fois parce qu’il troublait la quiétude des gens
paisibles et s’obstinait à vivre de la vie de tout le
monde, quand il semblait condamné par la nature à
mener l’existence des anciens lépreux. Pour un peu, on
eût exigé qu’il se couvrît la tête d’un voile et s’annonçât
d’un grincement de crécelle.
Il était devenu une sorte d’ennemi public ; une rage
sourde grondait à son approche et, sans les sergents de
ville, peut-être l’eût-on lynché, tant était forte la haine
de tous contre cet homme auquel on ne pouvait
cependant reprocher que sa laideur. Il y a de ces
misères physiologiques qui surexcitent les nerfs et qui,
après avoir donné le frisson, finissent par horripiler.
Elles deviennent une obsession et, à leur vue, au lieu
d’une exclamation de pitié, c’est un cri de fureur qui
s’échappe, car le moderne altruisme s’accommode mal
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de certaines complications et n’entend pas être soumis à
trop rude épreuve. Il est entendu que chacun aime son
prochain, est quelquefois disposé à le secourir et à le
consoler, à condition toutefois que ce prochain ne force
pas les cœurs à des dévouements trop héroïques.
*
La nuit était tout à fait venue quand « l’Horreur »
réintégra son antre, une petite construction de deux
étages, à la façade lézardée, aux volets disjoints, située
presque en bordure de l’avenue du Maine.
Cette masure qui, à gauche, était protégée contre
l’écroulement par des poutres vermoulues, s’adossait
sur la droite à un hangar sous lequel on apercevait des
bottes de paille et de foin symétriquement étagées. Une
cour intérieure faisait communiquer le hangar avec
cette pauvre maison, mais, depuis que celle-ci était
habitée, on avait édifié à la hâte une sorte de cloison
formée de planches disparates et à demi pourries que
reliait entre elles par le haut une traverse de sapin toute
neuve. Deux fenêtres donnant sur la cour avaient été
condamnées au moyen de tasseaux et l’on voyait encore
la marque noire des volets contre la muraille.
La bicoque appartenait à un marchand de fourrages
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voisin ; elle était abandonnée depuis quelque temps et
son propriétaire avait résolu de la démolir, quand un
homme d’une cinquantaine d’années, qui se disait
médecin, était, un jour, venu la louer et avait même
signé un bail de trois ans.
– C’est pour un de mes amis, avait-il dit... un savant
qui désire être tranquille...
Il avait fait mettre sur la quittance le nom de Martial
Procas, avait payé un an d’avance et s’en était allé.
Deux jours après, une grande tapissière s’arrêtait
devant la masure et les déménageurs ne tardaient pas à
encombrer le trottoir de meubles dépareillés, de
paquets, de ballots et d’une infinité d’objets et
d’instruments bizarres, tels qu’on en voit dans les
laboratoires : cornues rebondies, retortes au bec
recourbé, cloches évasées par le bas, matras à col étroit,
sphériques et ovoïdes, aludels piriformes lutés avec de
l’argile, et emboîtés les uns dans les autres... Puis ce fut
une profusion d’éprouvettes, de tubes coudés, de tubes
en U, de coupelles, de creusets, de flacons, de filtres,
d’eudiomètres et de siphons.
Les passants intrigués s’arrêtaient devant un tel
amas de choses mystérieuses et regardaient d’un œil
méfiant cet envahissement de verrerie.
Enfin, les déménageurs tirèrent encore de la voiture
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deux fourneaux de cuivre, un petit lit de fer, une
armoire normande, un divan rouge en velours de lin
fané, quelques chaises, une horloge à coffre, une grande
table de chêne qui ressemblait à un établi... et ce fut
tout.
Les hommes attendaient qu’on vînt leur indiquer où
il fallait placer tout cela, et comme le locataire ne se
montrait pas, ils allèrent s’installer chez un marchand
de vin, après avoir recommandé à un gosse de les
prévenir « dès que le paroissien arriverait ».
Mais il faut croire que le « paroissien », comme ils
l’appelaient, ne semblait guère pressé d’occuper sa
nouvelle demeure, car il ne fit son apparition qu’au
moment où l’on commençait à allumer les réverbères.
Bien que l’on fût en mai et qu’il fît une chaleur
lourde, il arriva dans un fiacre fermé, un de ces fiacres
archaïques, comme on en rencontre encore la nuit, dans
la cour des gares, et qui sont conduits par des
sexagénaires rubiconds et malpropres. Après avoir payé
le cocher, il rabattit sur ses yeux son chapeau de feutre
noir, mit une main devant son visage et s’engouffra
rapidement dans le vestibule de la maison. On eût dit, à
le voir, un homme qui venait d’être soudainement
frappé et qui, étourdi par le coup, s’enfuyait pour
échapper à un ennemi invisible.
Les déménageurs prévenus parurent en grommelant,
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la démarche lourde et chaloupante.
– Ah ! c’est pas malheureux ! fit l’un.
– Ce type-là se paie décidément not’ tête ! dit un
autre. Attends un peu, on va lui ranger sa verrerie et
proprement encore. Si y a de la casse, tant pis, ça s’ra
pas d’ not’ faute puisqu’y fait nuit.
Du vestibule, une voix s’éleva, sèche, un peu
nasillarde :
– Mes amis, ne cassez rien, je vous en prie. Il y aura
un bon pourboire.
Les déménageurs se regardèrent et se mirent à rire
bêtement, en se poussant du coude.
Le chef d’équipe, un grand gaillard aux bras tatoués,
coiffé d’un bonnet rouge, répondit avec un accent
traînant de faubourien :
– Soyez tranquille, bourgeois. On aura soin de votre
vaisselle. Du moment qu’il y a un bon pourboire, ça va.
Allons les gars ! Commençons par les meubles. Après
on s’appuiera la verrerie.
Et avec des gestes dont ils s’efforçaient d’atténuer la
brusquerie, les hommes chargèrent sur leurs épaules le
pauvre mobilier qui s’étalait pêle-mêle dans la rue.
Cela prit un quart d’heure à peine... puis ils
« attaquèrent » la verrerie, mettant à ce travail un soin
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méticuleux qu’ils exagéraient d’une manière ridicule.
Cependant, le locataire ne s’était pas encore montré.
Dissimulé dans une chambre du premier étage, il
interrogeait rapidement chaque fois qu’il entendait
craquer les marches :
– Que montez-vous là ?
– Le lit...
– Bien... au premier... dans la pièce de gauche.
Quelques instants après, il demandait encore :
– Qu’apportez-vous, maintenant ?
– Des bibelots de verre.
– Dans la salle de droite, en bas, au rez-de-chaussée.
Tantôt sa voix semblait toute proche, tantôt elle
venait un peu assourdie du fond d’une pièce ou d’un
corridor et jamais les déménageurs ne pouvaient
apercevoir celui qui leur parlait... Quand ils
approchaient de l’endroit où devait se trouver ce
singulier individu, ils entendaient un rapide glissement,
voyaient une ombre qui frôlait les murs et disparaissait
derrière une porte... Un d’entre eux, qui était chaussé
d’espadrilles, parvint cependant à dépister « le
paroissien » ; mais celui-ci, surpris, tourna brusquement
le dos, et se tint dans un angle, légèrement baissé,
comme s’il arrangeait quelque chose.
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Quand tout fut monté, placé, fixé, l’homme
demanda encore :
– Et mes microscopes ? Je ne les vois pas...
– Quoi qu’y dit ? fit l’un des déménageurs.
– J’sais pas, répondit son camarade... j’crois qu’y
d’mande ses « misroscopes ».
– Ils sont dans une caisse de bois noir... reprit
l’homme invisible, sans sortir du coin où il s’était tapi.
– Ah ! oui... j’vois c’ que c’est... on va vous monter
ça, bourgeois... fit le chef d’équipe... La caisse est
restée en bas dans le vestibule... Pardon ! excuse ! on
l’avait oubliée...
On entendit alors tinter des pièces de monnaie, puis
le locataire annonça :
– Je dépose votre argent sur la cheminée de la
chambre de droite.
Les déménageurs s’avancèrent rapidement, mais
quand ils arrivèrent, l’homme avait disparu...
Le chef compta l’argent, fit entendre un claquement
de langue significatif, puis dit, en saluant
ironiquement :
– Le compte y est... et largement... Merci bien,
patron, et au revoir !... Non... j’peux pas dire ça,
puisque j’vous ai pas vu... mais c’est égal, vous êtes
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bien bon tout d’ même... Allons ! à une autre fois !
Il y eut dans l’escalier un bruit de souliers ferrés, des
trébuchements sonores, puis la porte se referma
bruyamment.
L’homme écouta quelques instants, immobile, en
haut de l’escalier.
Quand il fut bien sûr que les déménageurs étaient
partis, il descendit très vite, poussa le verrou de la porte
d’entrée, alluma une bougie, puis se jetant sur le vieux
divan rouge qui gisait au milieu d’un affreux fouillis, il
se prit la tête entre les mains et se mit à sangloter...
17
II
Qu’était cet être douloureux ? D’où venait-il ?
Pourquoi, à son approche, détournait-on brusquement
les yeux ?
Il fallait donc qu’il eût quelque chose d’effrayant,
d’épouvantable ?... Oui... Il était laid, atrocement laid,
d’une laideur qui dépassait tout ce que l’on peut
imaginer, non point que sa figure fût ravagée par
quelque lupus, labourée par un chancre répugnant ou
couturée de plaies immondes... Elle n’avait subi aucune
déformation, nul accident n’en avait bouleversé les
lignes, mais ce qui la rendait ignoble, monstrueuse,
c’était sa seule couleur... Elle était bleue, entièrement
bleue, non point d’un bleu apoplectique tirant sur le
violet lie de vin, mais de ce bleu cru, violent, presque
éclatant, qui tient le milieu entre le bleu de Prusse et
l’outremer.
J’ai vécu longtemps dans les hôpitaux, j’y ai vu
toutes les difformités, toutes les monstruosités dont la
nature se plaît parfois à accabler notre pauvre humanité,
mais jamais je n’ai rencontré de monstre plus
repoussant que celui dont j’ai entrepris de conter la
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navrante histoire.
Rien n’était impressionnant comme cette face, qui
semblait celle d’un cadavre en décomposition et qui
était cependant éclairée par deux yeux jaunes où se
lisait la douleur de vivre encore et l’exaspération de ne
plus compter parmi les vivants... La plume d’un Edgar
Poe pourrait seule rendre une telle vision d’épouvante...
Cela donnait le frisson et fascinait tout à la fois.
Et pourtant, cet homme avait été beau !... Ses longs
cheveux bouclés aux reflets d’or fauve, ses yeux
veloutés et profonds avaient fait tourner plus d’une tête
de femme, alors qu’il conférenciait à la Sorbonne sur
d’arides sujets de bactériologie.
Car on avait pris l’habitude d’aller à son cours
comme on va à un five o’clock, et sur les gradins du
vaste amphithéâtre, le contraste était frappant de ces
mondaines aux toilettes chatoyantes, à côté de
piocheurs pâlis par les veilles et d’étudiants russes
sanglés dans leurs redingotes de misère.
Gênés par cette invasion féminine, les élèves de
Martial Procas avaient fini par se grouper dans le haut
de la salle, où ils se livraient de temps en temps à
d’indécentes plaisanteries, dont les plus anodines
consistaient à écraser des ampoules de sulfure ou à
« souffler » de la poudre d’iodoforme sur les chapeaux
et les corsages des belles auditrices.
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Ces petites tracasseries ne rebutaient point les
admiratrices de Procas.
Elles avaient parfaitement conscience d’être
déplacées dans ce milieu intellectuel, mais elles y
venaient quand même, de plus en plus nombreuses, et
se coudoyaient comme des harengères pour se trouver
le plus près possible de la chaire du jeune maître.
Quelques-unes, par contenance, prenaient des notes, et
l’on voyait leurs petits doigts chargés de bagues courir
avec rapidité sur des cahiers aux plats de toile ;
d’autres, plus franches, un tantinet cyniques, se
contentaient de regarder le professeur avec des yeux de
colombe assoupie et de se pâmer exagérément après
quelque démonstration qui eût exigé, pour être
comprise, de préalables études scientifiques.
Ces cours, mortels pour les profanes, semblaient
ravir les petites femmes de l’auditoire, les
« tangentes », comme les appelaient malicieusement les
étudiants, parce qu’elles avaient l’habitude, la leçon
terminée, de s’approcher de Procas, afin de le « frôler »
un peu. Rien ne rebutait ces « bactériomanes ». Procas
eût professé l’hébreu ou l’hindoustani qu’elles eussent
été aussi nombreuses à son cours.
Bientôt cela devint de la frénésie et le soir, dans les
salons, on ne parlait plus que du jeune professeur :
– Comment, ma chère, vous n’étiez pas au dernier
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cours de M. Procas ?... Oh ! quelle admirable séance
vous avez perdue ! Il nous a parlé pendant une heure
des microcoques pathogènes... c’était délicieux ! Jamais
je n’aurais cru que l’on pût intéresser de la sorte avec
des microbes.
Et parmi ces mondaines enthousiastes il ne fut
bientôt plus question que de colonies et de bacilles ;
certaines firent même installer chez elles de petits
laboratoires, achetèrent des tubes, des microscopes et
des bocaux, mais se gardèrent, bien entendu, de toute
étude. Seulement elles parlaient beaucoup
bactériologie, comme ces jeunes femmes qui, de nos
jours, s’extasient sur Nietzsche et le trouvent « exquis »
sans l’avoir jamais lu.
On était devenu « microphile » comme on est
nietzschéenne, sans savoir pourquoi, par snobisme.
Toutefois il se glissait autre chose que du snobisme
dans l’admiration que ces femmes professaient à
l’égard de Procas. Il n’était pas, comme l’auteur de
Zarathustra, une lointaine figure, « brûlée au feu de sa
propre pensée », un passionné d’éthique individualiste,
un surhomme cultivant intensément l’énergie vitale et
s’efforçant de fonder une morale de volonté. C’était un
être visible, palpable, qui n’aurait même pas eu besoin
d’être un savant pour troubler les cœurs. Et l’on en
raffolait d’autant plus qu’il semblait indifférent aux
21
avances qu’on lui faisait.
Son dernier volume sur les Cellules Phagocytes
(700 pages in-octavo jésus, avec planches en couleurs),
eut le succès d’un roman d’aventures. La première
édition fut épuisée en quinze jours et il fallut retirer, à la
grande stupéfaction de l’éditeur, qui n’avait jamais vu
un ouvrage de science s’enlever de la sorte.
Il fut dès lors de bon goût d’avoir les Cellules
Phagocytes sur la table de son salon et le portrait de
l’auteur sur le piano.
Si Martial Procas n’avait pas été un timide, il n’eût
tenu qu’à lui de posséder, les unes après les autres, les
plus audacieuses de ses admiratrices, celles qui vinrent
le trouver pour lui demander une dédicace, car les
visites étaient toujours précédées d’une petite lettre
mauve ou nymphe émue, qui ne laissait subsister aucun
doute sur les intentions de la signataire ; mais Procas,
élevé dans un milieu modeste (son père était un petit
opticien du faubourg Saint-Denis) se sentait mal à l’aise
en présence d’une femme du monde, et il affectait
toujours une froideur sous laquelle palpitait cependant
une grande émotion intime.
« Je dois, disait-il souvent, passer pour un imbécile
aux yeux des femmes, mais que voulez-vous, c’est plus
fort que moi. J’ai peu fréquenté le monde, et je suis
demeuré un sauvage... »
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Autant à la Sorbonne, ses bocaux en main, il se
sentait maître de soi, triomphant et supérieur, autant
chez lui, dans son appartement de la rue Soufflot, il
était hésitant et gauche. Il lui eût suffi de tendre les
lèvres pour cueillir des baisers ; il osait à peine tendre la
main et ne semblait même pas s’apercevoir de la brutale
pression qu’y imprimaient de petits doigts tremblants.
Cette timidité que l’on prit pour du dédain ne
manqua pas de faire jaser.
Bientôt, ses auditrices crurent toutes avoir une
rivale.
Pendant son cours, Procas tournait-il plus
fréquemment la tête du côté d’une brune, souriait-il en
regardant une blonde, immédiatement des yeux chargés
de haine foudroyaient la privilégiée, et les
« bactériomanes » frémissantes murmuraient entre leurs
jolies dents : « C’est celle-là ! »
Alors, on détaillait celle que l’on croyait l’élue, des
sourires ironiques erraient sur les lèvres et à la sortie,
c’étaient dans les couloirs des chuchotements coupés
d’éclats de rire insolents, des mines dégoûtées, de
petites toux significatives.
Au bout de quelques mois, toutes les auditrices de
Procas étaient brouillées à mort... chacune croyant voir
en l’autre une rivale préférée, mais les plus enragées
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étaient surtout les femmes sur le déclin, celles qui ne
peuvent croire à l’outrage des ans, et qui s’efforcent en
vain de cacher sous un habile maquillage la fâcheuse
patte d’oie... Celles-là se montrèrent vraiment
intrépides et abandonnèrent même toutes leurs
occupations (en admettant qu’elles en eussent) pour se
faire détectives...
Malheureusement, comme elles ignoraient la
savante méthode déductive d’Allan Dickson, elles ne
purent constater le moindre « flagrant délit » et en
furent réduites à s’espionner entre elles, ce qui donna
lieu à de singuliers quiproquos, et amena quelques
petits scandales dont rougirent deux ou trois familles.
Et pendant que s’exerçait autour de lui cette
surveillance féminine, Procas continuait tranquillement
ses recherches sur les bacilles pathogènes.
Peut-être même fût-il demeuré inexpugnable dans sa
tour d’ivoire s’il n’eût accepté quelques invitations.
Il alla dans deux ou trois salons, toujours les mêmes,
car rien ne lui pesait comme un premier accueil. Des
intimités ne tardèrent pas à s’établir ; il retrouva là
quelques-unes de ses admiratrices, les flirts
commencèrent. Procas était sur la pente fatale. Du flirt
à l’amour il n’y avait qu’un pas à faire, et ce cœur qui
n’avait jusqu’alors battu que pour la science connut
enfin le tourment d’aimer.
24
La femme qui sut captiver ce sauvage était une
Américaine, miss Margaret, que l’on appelait
familièrement la jolie Meg. Nous nous dispenserons de
faire son portrait et d’employer pour la peindre ces
termes précieux et recherchés qui font toujours d’une
héroïne la plus captivante, la plus suave, la plus idéale
des créatures. Nous dirons simplement que Margaret
était belle. De plus elle était instruite, ayant fait de
fortes études à l’université de Baltimore, et c’était
certainement la seule auditrice de Procas capable de
comprendre les explications scientifiques du jeune
professeur.
Elle était bien la femme qu’il avait toujours rêvée, la
compagne qui peut être une collaboratrice en même
temps qu’une amante, et avec laquelle on peut encore
causer quand on a fini de rire. Il ne tarda pas à en être
amoureux fou et, de peur qu’on ne la lui prît, il
l’épousa. Pauvre naïf qui s’imaginait qu’il suffit d’un
« oui » pour enchaîner un cœur de femme !
Pendant un mois, ce fut un triomphe d’amour, une
folie de caresses, un enivrement. Procas ne vivait plus
que pour Meg et sa passion était d’autant plus vive
qu’elle avait été longtemps contenue. Comme tous les
vrais amants, il était férocement jaloux. Il lui avait fait
un nid luxueux, où il entendait la garder pour lui seul,
loin des tumultes du monde et des regards de la foule.
25
Meg accepta tout d’abord ce rôle de déesse captive
qui plaisait à son esprit romanesque. Sceptique par
atavisme, comme toutes les Américaines, elle ne
s’imaginait pas qu’il pût y avoir dans la réalité des
hommes aussi tendres que les héros de roman. Cela lui
sembla amusant d’être choyée, dorlotée comme une
petite fille, puis, à la longue, elle se lassa de cette vie
claustrale et du pauvre amoureux toujours agenouillé
devant elle.
Elle en arriva même à le trouver parfaitement
ridicule et lui fit comprendre un beau matin qu’elle
voudrait bien remplacer la lune de miel par un peu de
soleil ! Procas se résigna, la mort dans l’âme.
Il fut obligé de sortir, de se produire de nouveau
dans le monde, puis sa femme exigea qu’il reprît ses
travaux bactériologiques, sans doute pour mettre fin à
un tête-à-tête qui devenait gênant.
Nous n’entreprendrons point de raconter ici
comment Meg, qui avait d’incessants besoins d’argent
et à qui les ressources de son mari ne suffisaient plus,
s’y prit pour augmenter son luxe... Cette femme ne doit
jouer dans notre récit qu’un rôle épisodique ; elle n’est,
en somme, qu’une ombre, une figure qui passe et qui
bientôt doit s’enfoncer dans la nuit.
Un jour, Procas qui était toujours très épris et dont le
doute n’avait même pas effleuré l’esprit, apprit
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brusquement l’infamie de Meg... les preuves étaient là,
cyniques, accablantes... Cette femme qui était toute sa
vie, à laquelle il avait sacrifié ses ambitions de savant,
ses rêves les plus chers, cette femme le trompait
odieusement... Des lettres oubliées dans un secrétaire
dont le tiroir était demeuré entrouvert lui avaient appris
l’atroce, l’affreuse vérité... Une rage sourde monta en
lui...
Soudain il demeura immobile, les prunelles dilatées,
le regard fixe... Ses lèvres remuaient, mais il n’en
sortait qu’un bredouillement vague, des sons inarticulés
qui ressemblaient au vagissement d’un petit enfant. Il
porta les mains à sa poitrine ; sa respiration était courte,
saccadée ; son visage, d’abord pâle, se colora
brusquement ; il devint rouge, presque violet, le blanc
des yeux s’injecta ; on eût dit que le sang chassé vers la
face par une pression violente allait jaillir de tous les
pores de la peau ; une écume rosée coula de sa bouche,
puis, vacillant sur lui-même, comme un arbre que le
vent secoue et abat, il eut un dernier tressaillement et, le
regard angoissé, tomba à la renverse en poussant un cri
sinistre qui ressemblait au râle d’un homme qu’on
égorge.
27
III
Au bruit qu’il avait fait en tombant, un domestique
était accouru. Il releva Procas et le porta sur son lit.
Bientôt, toute la maison fut en émoi, et un médecin,
prévenu par téléphone, arriva au bout de quelques
instants. C’était un jeune homme blond, très myope, qui
venait de s’établir tout nouvellement dans le quartier. Il
s’approcha de Procas et l’examina rapidement. Le
malheureux était toujours sans connaissance et sa figure
violacée faisait, sur la blancheur de l’oreiller, une tache
horrible et sombre...
Aidé du valet de chambre, le docteur souleva
légèrement le malade et lui enleva ses vêtements... Le
corps de Procas apparut alors dans sa nudité... de larges
taches bleuâtres sur la peau... Un râle caverneux
s’échappait de sa gorge.
Le jeune praticien réfléchissait : « Voilà qui est
singulier... empoisonnement par le cyanure ?... asphyxie
par le gaz d’éclairage ?... Non... c’est impossible...
Dans le premier cas, il serait mort depuis longtemps...
dans le second il y aurait ici une odeur répandue qui ne
28
laisserait subsister aucun doute... C’est plutôt une
attaque d’apoplexie quoique, cependant... Enfin, je
crois qu’une saignée... »
Et, s’approchant du domestique qui le regardait avec
des yeux effarés :
– Vite !... une bande ! une cuvette !
Lorsqu’il eut ce qu’il demandait, il lava
soigneusement le bras de Procas. Le malade eut un
hoquet suivi d’un vomissement.
– Comme il est froid ! dit le domestique.
– Oui... murmura le médecin... et cela est étrange...
car dans ces sortes d’attaques, la température s’élève
toujours, au contraire.
– C’est peut-être qu’il va mourir ?
Le docteur continuait de laver le bras du moribond.
Quand la toilette de la peau lui parut suffisamment
complète, il enroula la bande au-dessus du coude pour
faire saillir les veines de l’avant-bras ; elles apparurent
énormes, d’un bleu intense... Alors il flamba sa lancette
et s’apprêtait à la plonger dans la chair, lorsque
quelqu’un lui mit la main sur l’épaule.
Il se retourna et se trouva en face d’un grand
vieillard au regard calme et froid.
– Le professeur Viardot !
29
– Oui... Je passais... On m’a mis au courant de ce
qui est arrivé à mon pauvre ami... et je suis monté...
Vous permettez ?
Et l’illustre maître s’approcha du malade.
– C’est une attaque d’apoplexie, n’est-ce pas ?
demanda le jeune praticien.
– Vous croyez ?
– Dame !
– Vous faites erreur mon ami... et vous pouvez
rentrer votre lancette... Aviez-vous remarqué ces taches
bleues ?
– Oui... et j’avoue qu’elles m’avaient surpris...
– Étaient-elles aussi larges que maintenant quand
vous êtes arrivé ?
– Non... elles avaient tout au plus le diamètre d’une
pièce de cinquante centimes et étaient assez rares.
– Ah ! voyez, à présent, elles sont moins
disséminées, elles s’élargissent, se rapprochent, elles
ont même une tendance à se joindre et à se confondre...
Dans une heure, elles auront envahi toute la surface
cutanée, et le corps de ce pauvre garçon sera
uniformément teinté d’une coloration bleue bien
caractéristique... À présent, voyons les muqueuses...
Le docteur Viardot demanda une cuiller et ouvrit les
30
lèvres et les dents de Procas, toujours inerte.
– Regardez... dit-il, à son confrère.
– L’intérieur de la bouche est d’un bleu intense.
– Et la langue donc, et le pharynx ! Les paupières
aussi se colorent. Avez-vous votre thermomètre ?
– Le voici.
– Bien. Prenez la température.
Il y eut un long silence pendant lequel les deux
hommes ne quittèrent pas un instant le malade des
yeux. Puis, sur un signe du docteur Viardot, le jeune
médecin regarda son thermomètre.
– Trente degrés quatre dixièmes, dit-il.
– J’en étais sûr. Lorsque Procas aura repris
connaissance, sa température remontera peut-être à 35
ou 36 quelques dixièmes, mais jamais à 37. Pauvre
garçon ! S’il en réchappe il ne sera plus que l’ombre de
lui-même. Il pourra encore traîner un an ou deux, trois
peut-être, mais il demeurera hideux, repoussant et il
souffrira parfois le martyre. Au moindre mouvement un
peu brusque, au moindre effort les crises d’étouffement
le reprendront, le plus petit exercice lui donnera des
vertiges. Il ne pourra plus courir ni marcher rapidement
sans éprouver une effroyable oppression accompagnée
de palpitations et d’angoisse.
31
– Oui, oui, je commence à comprendre.
– Voyez maintenant les lèvres. Elles sont d’un bleu
foncé, de même les narines et le lobe des oreilles.
Examinez les mains : remarquez cette déformation de
l’extrémité des doigts. Est-elle assez accusée ? La
dernière phalange est renflée, arrondie, comme étalée,
les ongles sont épais, larges, recourbés.
– En effet. Comment n’avais-je pas remarqué tout
cela plus tôt ?
– Ces cas de cyanose, mon ami, sont excessivement
rares et les jeunes praticiens sont excusables de ne pas
les connaître. En général, il s’agit d’affections
congénitales et alors les individus qui en sont atteints
meurent en bas âge ; il y en a fort peu qui arrivent à la
trentaine. Au contraire, si le rétrécissement de l’artère
pulmonaire est acquis, c’est-à-dire fait suite à une
maladie de l’âge adulte, comme ici, le mal peut se
révéler à n’importe quel âge de la vie. J’ai eu l’occasion
de soigner Procas pour un rhumatisme aigu ; à cette
époque, le cœur a été atteint ; une endartérite de l’artère
pulmonaire avait rétréci l’ouverture de ce vaisseau. Je
lui disais souvent : « Faites bien attention, mon ami,
votre cœur vous jouera un mauvais tour. » Je ne m’étais
malheureusement pas trompé. Depuis, le rétrécissement
n’a fait qu’augmenter. Tous ces troubles : coloration
bleue, dyspnée, apathie, refroidissement, que nous
32
observons maintenant chez lui s’expliquent par ce fait
qu’il aura dorénavant trop de sang veineux et pas assez
de sang artériel, trop d’acide carbonique et pas assez
d’oxygène. Ce sera un éternel asphyxié.
– Mais comment ces accidents n’ont-ils éclaté
qu’aujourd’hui ?
– Sans doute, ils auraient pu éclater hier, n’éclater
que demain... C’est sûrement une émotion qui a amené
cette crise... une émotion des plus violentes...
Et le professeur Viardot, qui était sans doute au
courant de certains détails de la vie de Procas, hocha
lentement la tête en regardant le malade d’un air
attristé...
Puis, comme il s’apprêtait à partir, le jeune médecin
demanda :
– Que dois-je faire, maître ?
– Rien... Attendre qu’il reprenne connaissance...
Alors, de ma part, vous lui recommanderez le repos, la
tranquillité absolue du corps et de l’esprit... Allons ! au
revoir... je repasserai tantôt.
*
Procas revint enfin à lui. Cependant, il ne se
33
rappelait rien... Il se rendait bien compte qu’il lui était
arrivé quelque chose, mais quoi ?...
Il regarda le médecin d’un air hébété, racla les draps
avec ses ongles, puis, soudain, ses yeux injectés de sang
s’arrêtèrent sur Meg qu’une femme de chambre, très au
courant de la vie de sa maîtresse, était allée chercher en
auto au fin fond de Passy. Un long soupir s’exhala de sa
poitrine, il eut un tressaillement, tenta de se lever, mais
retomba lourdement en grinçant des dents.
Meg, qui s’était penchée vers lui, se redressa
presque aussitôt, glacée d’effroi... Les yeux de Procas
se fixaient sur elle, mais de façon si étrange, il y avait
dans ce regard un tel éclat de haine en même temps que
de profonde détresse, qu’elle devina immédiatement ce
qui s’était passé... Son mari savait tout !
Alors, lentement, comme médusée, elle recula
jusqu’à la porte, l’ouvrit brusquement et s’enfuit
comme une folle de cette chambre où elle avait un beau
soir apporté l’amour avec elle et où elle ne laissait plus
maintenant que le désespoir et la honte...
Pendant huit jours, les médecins ne purent se
prononcer sur le sort de Procas, car sa maladie subissait
un cours étrange, déroutant. Tantôt le malheureux
semblait en pleine voie de guérison, tantôt il retombait
dans une inquiétante immobilité, voisine du coma.
Enfin, son état parut s’améliorer ; cependant l’affreuse
34
teinte bleue, au lieu de diminuer, devenait, au contraire,
de plus en plus foncée... elle avait même fini par gagner
tout le corps, mais c’était la face qui était le plus
atteinte. Très fréquemment, il ressentait un grand froid
intérieur et la température de son corps s’abaissait
aussitôt d’une façon effrayante. Il avait aussi de
fréquentes hémorragies et vomissait quelquefois du
sang... Alors, il éprouvait des palpitations atroces qui se
terminaient presque toujours par des convulsions
généralisées, ayant beaucoup d’analogie avec de
véritables crises épileptiformes.
Le docteur Viardot, qui venait le voir deux fois par
jour, s’efforçait en vain de le remonter un peu, mais
Procas, que le souvenir de Meg obsédait de plus en
plus, depuis qu’il pouvait rassembler ses idées,
demeurait sourd à toute exhortation. Il était d’ailleurs
persuadé qu’il allait mourir et attendait même avec une
sorte d’impatience la fatale minute où ses yeux se
fermeraient pour toujours, où sa pensée, sans cesse en
travail, s’endormirait enfin dans la douceur du néant !...
Pauvre Procas ! il faut croire qu’il n’avait pas encore
assez souffert et que sa douloureuse existence ne devait
pas s’arrêter là.
Son épreuve, hélas ! ne faisait que commencer !
Un soir qu’il entendait dans une pièce voisine les
ronflements réguliers du domestique chargé de le
35
veiller, il se glissa doucement à bas de son lit et gagna à
tâtons la chambre de Meg. Une fois entré, il fit jouer le
commutateur et se dirigea vers le petit secrétaire où il
avait trouvé les maudites lettres... Elles avaient
disparu... Procas demeura hébété, se demandant s’il ne
venait pas de faire un rêve affreux, et si sa pauvre
imagination de malade n’avait pas créé de toutes pièces
cette lamentable histoire de trahison.
Mais non... il était bien certain de les avoir tenues,
ces lettres... Il en revoyait une entre autres qui
commençait par ces mots : « Petite Meg de mon
cœur... » Il se rappelait qu’elle était un peu froissée et
qu’elle portait dans le coin un chiffre en relief avec des
initiales entrelacées... Il y avait aussi un télégramme
avec le cachet de l’avenue Friedland, où il était question
d’un rendez-vous manqué, et un autre billet d’amour
signé « Robert », au style ridicule et prétentieux.
Il eût voulu les retrouver, ces lettres, afin de les
froisser, de les lacérer, de les piétiner, de passer sur
elles enfin la rage qui lui mordait la chair.
Il se mit à fouiller dans tous les meubles, à jeter les
tiroirs pêle-mêle sur le tapis, à briser furieusement
cassettes et coffrets...
Le domestique, réveillé, accourut aussitôt.
En l’apercevant, Procas poussa un hurlement de
36
fauve, et lui fit signe de sortir. Et il y avait dans son
geste quelque chose de si menaçant que le serviteur
s’enfuit, en proie à une terreur folle, absolument
convaincu que son maître avait perdu la raison.
Bientôt, la nouvelle se répandit comme une traînée
de poudre : « Monsieur est fou... fou furieux...
certainement il va faire un malheur !... »
En un instant, la maison fut désertée et ceux des
domestiques qui ne prirent point la fuite s’enfermèrent à
double tour, et se barricadèrent dans leurs chambres.
Quand Procas n’entendit plus aucun bruit, il se mit à
arpenter la pièce à pas menus, heurtant parfois les
débris qui jonchaient le parquet, se raccrochant aux
meubles dès qu’il sentait ses jambes fléchir sous lui.
Tout à coup il s’arrêta. Un portrait de Meg accroché
au mur le regardait de ses grands yeux étonnés. Il le
contempla quelques instants, puis baissa lentement la
tête, comprimant de ses deux mains les battements
désordonnés de son cœur. Maintenant que sa fureur
était calmée, que sa haine avait fait place à un grand
abattement, il se sentait devenir lâche, et si Meg fût
revenue à cet instant, peut-être se serait-il jeté à ses
pieds comme un coupable.
Il regarda de nouveau le portrait, la poitrine secouée
de petits sanglots convulsifs, puis passa dans le salon,
37
qui s’illumina dès qu’il en ouvrit la porte. Le piano était
demeuré ouvert et, sur le pupitre, s’étalait encore une
berceuse de Grieg, qu’il aimait à entendre et qu’il
faisait souvent jouer à Meg, car il trouvait à cette
mélodie un charme mélancolique et doux, dont son
cœur d’amant était étrangement troublé.
Sur un guéridon, dans un vase de cristal, des fleurs
achevaient de mourir. Il en prit une et la porta à ses
lèvres. À ce moment la petite pendule de la cheminée
cessa tout à coup son tic-tac. On eût dit qu’un cœur
avait subitement cessé de battre et un silence lugubre
emplit la pièce.
Procas eut un frisson.
Son regard s’était arrêté sur la glace dans laquelle se
reflétaient deux ampoules électriques. Il s’approcha
machinalement, serrant dans sa main tremblante la
pauvre fleur toute froissée, mais s’arrêta terrifié,
comme un homme qui aperçoit devant lui un fantôme.
C’était la première fois qu’il se voyait depuis que la
terrible crise l’avait terrassé et il crut être le jouet d’un
cauchemar. Il lui semblait impossible que ce fût lui, ce
monstre bleu, ridicule et sinistre, plus hideux qu’un
masque japonais. Il ferma les yeux, puis les rouvrit au
bout de quelques secondes. L’affreuse tête était toujours
devant lui, grimaçante et mauvaise.
38
Il se pinça violemment pour s’assurer qu’il était bien
éveillé et prononça quelques mots sans suite. La glace
lui renvoya le mouvement de son bras et celui de ses
lèvres.
Alors, il eut peur...
D’un geste hésitant, il appuya sur un bouton
électrique et attendit, angoissé, n’osant plus regarder la
glace.
Personne ne répondit.
Il ouvrit une porte et appela. Sa voix sèche et rauque
se perdit dans l’obscurité. Il répéta cependant son appel,
frappant même le parquet avec une chaise. Rien ne
remua dans la maison.
– Mon Dieu !... mon Dieu !... balbutia-t-il, en
tremblant.
Et il s’accroupit dans un angle, recroquevillé sur lui-
même, s’étreignant le front à deux mains.
Maintenant, il se rendait compte de tout... Des mots
prononcés à son chevet lui revenaient à l’esprit :
« coloration bleue... il demeurera effrayant...
épouvantable !... Pauvre garçon !... » Oui... on avait dit
cela... Tout se précisait à présent dans son cerveau
meurtri.
Il devina pourquoi les domestiques ne répondaient
39
plus à son appel.
– Je leur fais peur, murmura-t-il... Eux aussi m’ont
abandonné !...
Il comprit alors qu’il n’était plus qu’une épave
humaine, une chose horrible et répugnante. Et dans
l’atmosphère lourde de la pièce silencieuse, il rêvait
douloureusement, le regard morne et vague...
40
IV
Le lendemain, quand le docteur Viardot vint rendre
visite à Procas, le concierge le mit au courant.
– Monsieur est devenu fou à lier... il a voulu tuer ses
gens.
– C’est impossible !...
– Je vous assure...
– Avez-vous les clefs de l’appartement ?
– Les voici... mais prenez garde, monsieur... il
vaudrait peut-être mieux prévenir les sergents de ville.
– C’est inutile.
– Oh ! monsieur !... méfiez-vous... il paraît qu’il est
dans un état d’exaltation terrible... toute la nuit on l’a
entendu bouleverser les meubles...
Le professeur Viardot monta seul et pénétra dans
l’appartement. Tout d’abord, il ne vit point son malade,
mais il le découvrit enfin.
Il était accroupi dans un coin et semblait dormir ; à
intervalles réguliers ses épaules se levaient et
s’abaissaient convulsivement et on entendait claquer ses
41
dents.
Le docteur le toucha légèrement.
Procas tressauta comme une bête surprise, fit
entendre un grognement et leva les yeux. En
reconnaissant son vieil ami, il essaya de se lever et
s’arc-bouta des deux mains au parquet, mais il était
tellement faible qu’il retomba en geignant.
Le médecin le souleva et le porta jusqu’à sa
chambre, puis le mit au lit, doucement, comme il eût
fait d’un tout petit enfant.
Procas le regardait avec de grands yeux troubles.
– C’est de la folie, mon ami... vous voulez donc
vous tuer ?
Le malade ne répondit pas. Il étreignit fortement la
main du docteur et éclata en sanglots...
– Voyons... du courage !...
Mais Procas ne l’entendait déjà plus. Sa pauvre tête
chavirait, son esprit s’en allait à la dérive et il
prononçait des paroles incohérentes.
– Meg !... Meg !... ce sera toujours ainsi !...
toujours... là... près de moi... encore plus près... toujours
plus près... Meg !... Meg... oh ! comme vos petites
mains sont froides ! Regardez-moi... répondez !... c’est
moi !... vous savez bien... Meg !... ma jolie Meg !... du
42
soleil... que c’est beau !... des fleurs !... Meg ! des
fleurs... je les veux... pourquoi les cachez-vous ?...
Non... non... je ne veux plus les voir... je ne veux plus...
Oh ! ce portrait... ces lettres... vos yeux mentent... ils
mentent... Ils mentent toujours... Est-ce vous que je vois
là dans cette glace ?... Meg !... Meg !... êtes-vous
morte ?... Parlez-moi... Je veux entendre votre voix...
Oh ! j’ai peur !... j’ai peur !...
Et il essaya de s’élancer hors du lit, mais le docteur
le maintint solidement.
Épuisé par l’effort, Procas demeura immobile, les
lèvres frissonnantes... puis les divagations continuèrent
confuses, oppressantes.
– Ma reine... ma petite reine... regardez-moi...
souriez encore... ne fuyez pas... Pourquoi me quittez-
vous, Meg ?... Oh ! encore ces lettres !... et là, sur la
glace... l’affreux homme ! chassez-le, Meg ! chassez-
le... Jouez... jouez vite notre jolie berceuse, jouez
toujours... Oh ! oui, c’est cela... jouez encore... tra la la
la, la la la... tra la la... la la... la... la !...
Ce chant qui ressemblait à un râle mourut lentement
sur ses lèvres, puis il s’assoupit, balançant de droite et
de gauche son affreuse figure bleue.
Le professeur Viardot s’était assis près du lit, tenant
dans la sienne la main de son ami. Par instants Procas
43
avait des frissons, sa bouche s’entrouvrait et il en sortait
de petits gémissements aigus qui ressemblaient à la
plainte d’un jeune chien.
Cet assoupissement fut d’ailleurs de courte durée ;
le malade ne tarda pas à ouvrir les yeux et parut tout
étonné de trouver quelqu’un à côté de lui.
– Vous sentez-vous mieux ? demanda le médecin.
– Oui. Tiens, c’est vous ! Merci, vous êtes bon.
– Désirez-vous quelque chose ?
Procas eut un geste vague. Que pouvait-il désirer ?
– Vous ne pouvez demeurer seul ici.
– C’est vrai... je me souviens... je suis seul... ils sont
tous partis... ils ont peur de moi...
– Je vais vous emmener.
– Ah ! m’emmener ?
– Oui, dans une maison où j’ai des amis. Ils vous
soigneront bien.
– Je leur ferai peur à eux aussi... Je fais peur à tout
le monde, même à moi !
– Allons, soyez calme. Me promettez-vous de ne pas
bouger de votre lit pendant que je serai absent ?
Procas inclina la tête.
44
– Je vous le promets.
– Bien. Tâchez de ne plus penser à rien. Essayez de
dormir. Il n’y a que le sommeil qui puisse vous calmer,
vous guérir.
– Guérir ! à quoi bon !
– Ah ! voilà que vous recommencez !
– Non, non. Je vous écouterai. Je vais tâcher de
dormir.
Le docteur alla chercher un peu d’eau dans un verre
et y laissa tomber quelques gouttes d’un petit flacon
qu’il tira de sa poche.
– Buvez, dit-il, cela vous calmera tout à fait.
Procas but docilement, grimaça un sourire, puis
ferma les yeux et laissa retomber sa tête.
Quelques minutes après, il dormait.
Alors le professeur Viardot sortit sans bruit, referma
la porte et descendit rapidement l’escalier. Une fois
dans la rue, il regarda sa montre. Il était onze heures et
demie. Il avait manqué son cours.
C’était la première fois que cela lui arrivait.
45
*
À midi, une auto d’ambulance emportait le malade
rue Oudinot, dans une maison de santé où le docteur
avait retenu une chambre.
Je ne parlerai pas de la convalescence de Procas.
Elle fut longue, douloureuse et coupée de fréquentes
rechutes qui firent souvent craindre un brusque
dénouement.
Procas retrouva cependant ses forces, et, un matin,
le docteur Viardot vint lui annoncer qu’il pouvait sortir.
Dans ce pauvre cerveau vide, dont le repos avait fini
par apaiser le feu, il se produisit alors un complet
revirement. Le passé parut s’être obnubilé, la pensée un
moment vacillante, redevint ce qu’elle était avant
« l’événement » ; cet homme, qui désormais ne pouvait
plus vivre parmi les humains, avait cependant renoncé à
mourir. Il partit, le cœur un peu rasséréné, la tête pleine
de projets, mais le flot ne tarda pas à renvoyer cette
épave et Procas, plus découragé que jamais, échouait un
soir chez son vieil ami et se jetait dans ses bras en
murmurant d’une voix brisée :
– Ah ! vous auriez mieux fait de me laisser mourir !
La mort est cent fois préférable à l’atroce existence que
46
je mène. Je suis un objet de dégoût. On me poursuit
dans la rue comme une bête malfaisante. J’en ai assez.
Je veux en finir !
Le professeur Viardot lui prit les deux mains.
– Mon pauvre Procas, je sais combien vous devez
souffrir et quelle doit être votre torture de chaque jour.
À un autre, je conseillerais peut-être le suicide, mais, à
vous, je vous ordonne de vivre, il le faut.
Et comme Procas protestait du geste, le docteur
répéta d’une voix vibrante :
– Oui... je vous ordonne de vivre, entendez-vous, car
au milieu de votre détresse vous avez une amie qui ne
vous abandonnera pas, qui sera votre seul soutien, et
cette amie... c’est la Science... Vous avez déjà doté
votre pays de précieuses découvertes, vous avez, dans
une large mesure, augmenté l’humanité... Un homme
tel que vous ne peut ainsi disparaître ; il se doit à son
pays... Vivez en solitaire, mais vivez avec votre
pensée... Le travail fait oublier la vie. Installez-vous un
laboratoire dans quelque coin perdu, loin des regards
indiscrets de la foule, cherchez, fouillez, redevenez en
un mot ce que vous étiez il y a quelques mois... Dès
demain, je vous chercherai une petite maison où vous
vivrez tranquille ; j’y ferai transporter vos appareils et
vous verrez que vous ne tarderez pas à être repris par
votre ancienne maîtresse... celle qui ne nous trahit
47
jamais... J’irai, d’ailleurs, vous voir de temps en temps,
et vous me ferez part de vos recherches. Je vous
redonnerai du courage, je réchaufferai votre énergie et
je suis certain qu’avant peu vous ne regretterez pas
d’avoir suivi mes conseils... On ne disparaît pas ainsi,
que diable ! quand on peut faire de grandes choses,
quand on se sent encore au cœur cette étincelle sacrée
qui peut bouleverser les mondes en hâtant la marche du
progrès... Tant que l’on a ici-bas une tâche à remplir, on
ne déserte pas son poste... ce serait une lâcheté !...
Écoutez-moi bien, Procas, vous savez que je vous aime
comme mon fils, que j’ai été à un moment le seul à
vous soutenir contre certains confrères qui critiquaient
votre méthode... Si j’ai pour vous rompu des lances, si
je me suis attiré de terribles inimitiés, c’est parce que
j’avais deviné en vous un homme capable de faire faire
à la science un pas de géant... Eh bien ! aujourd’hui...
en souvenir de nos anciennes luttes, je vous en
supplie... je vous en conjure... remettez-vous au travail
et continuez à marcher de l’avant... Au lieu de marcher
en plein soleil, vous avancerez dans l’ombre, mais
qu’importe ! puisque c’est seulement le résultat que
nous cherchons !... La vie n’est rien en elle-même, mon
pauvre ami, c’est une étape presque toujours
douloureuse, mais il faut savoir l’employer utilement...
lui arracher tout ce qu’elle peut nous livrer, et c’est
seulement à cette condition qu’elle vaut la peine d’être
48
vécue... Croyez-vous que j’y tienne à la vie, moi ? Non,
pas le moins du monde, mais je cherche à la prolonger
le plus possible, parce que je crois être utile et puis le
devenir davantage encore.
Et, en disant ces mots, le docteur Viardot embrassa
Procas avec la tendresse d’un aîné qui envoie son jeune
frère au combat.
49
V
Procas s’était réfugié dans la petite maison de
l’avenue du Maine. Il passait ses journées derrière les
vitres à regarder. Bien qu’il s’efforçât de réagir, de se
dominer, il sentait une grande tristesse l’envahir. Le
passé, tout le passé, lui revenait à l’esprit. Peut-on
s’accoutumer du jour au lendemain à oublier ?
Longtemps après qu’une pierre est tombée dans un lac
elle laisse encore des traces de sa chute. Une vie qui
s’écroule est semblable à cette pierre. Procas fut plus de
trois semaines avant de pouvoir reprendre ses travaux.
Enfin, un jour, il réinstalla comme il put son
laboratoire. Il tira d’une boîte son microscope, un
excellent appareil avec revolver porte-objectif, d’un
grossissement de deux mille diamètres, et l’installa
devant sa fenêtre qui, grâce à un mur blanc, situé juste
en face, recevait un éclairage intense et très régulier.
Pour ses travaux de nuit (s’il avait jamais le courage de
travailler la nuit comme autrefois) il se servirait d’une
lampe à albo-carbone de Ranvier. Il monta aussi un
autoclave Chamberland avec une petite chaudière
cylindrique qui pouvait donner une température de 120
50
à 125 degrés. Afin de pouvoir maintenir ses « cultures »
à une température voulue, favorable à leur
développement progressif, il prépara une étuve. C’était
une caisse métallique protégée contre les variations de
la température extérieure par une enveloppe de feutre et
chauffée par un brûleur. Il rangea ensuite sur des
tablettes quantité de tubes à essai, de grands flacons
d’Erlenmeyer, de matras Pasteur, de boîtes de Pétri,
quelques bistouris, des ciseaux, des pinces, des
écarteurs, des seringues de Roux, bref tout l’attirail qui
lui était nécessaire pour préparer ses « milieux » de
culture, puis il se fit envoyer par le docteur Viardot une
provision de peptone, de gélatine et aussi des tubes de
gélose, ce produit exotique qui, comme on sait, provient
d’une algue de l’Océan Indien, et que l’on nomme agar-
agar.
Cependant, il n’avait plus le feu sacré... Ce qui
l’avait enthousiasmé autrefois le laissait presque froid
aujourd’hui. Il allait et venait dans la pièce, indécis,
hésitant à rallumer son autoclave. Quelques lignes
découvertes dans un ouvrage allemand l’occupèrent,
pendant huit jours, car il s’agissait d’une découverte
assez curieuse, mais il retomba bientôt dans son
habituelle apathie. Il s’absorbait de plus en plus en sa
rêverie. Il songeait à la femme qui avait fait son
malheur, et se demandait s’il n’avait pas été coupable
envers elle. Il en arrivait même à s’imaginer qu’il avait
51
été un détestable mari, puisqu’il n’avait pas su retenir
celle dont il avait voulu faire sa compagne. Peu à peu
cette idée se formulait dans son esprit, de plus en plus
précise... et il s’accusait d’avoir trop négligé Meg. S’il
avait su la comprendre, peut-être que la catastrophe ne
se serait pas produite, et qu’il aurait continué de vivre
heureux auprès d’elle. Mais il n’avait pas su !... Et c’est
pour cela que le chapitre de sa vie s’était arrêté
brusquement, sans suite, sans rien ! Il se sentait
maintenant un pauvre être impuissant, pitoyable, et par
moment l’idée du suicide le hantait. Il y avait sur la
cheminée de son laboratoire une petite fiole de cyanure
de potassium, et il la regardait souvent, cette fiole. Une
fois, il la prit, la déboucha, mais le souvenir de son
vieux maître lui revint à l’esprit. Il avait promis de
travailler, il ne pouvait manquer à sa parole. Il replaça
la fiole et la masqua d’un autre flacon pour ne plus
l’avoir continuellement devant les yeux, mais il y
songeait souvent, surtout la nuit, quand il ne parvenait
pas à s’endormir et sentait de plus en plus s’exaspérer
son mal de vivre, avec le lancinement d’une plaie que
nul baume ne peut apaiser.
Il y avait des semaines où il restait des journées
entières étendu sur son divan, les yeux mi-clos, guettant
les bruits de la rue, écoutant machinalement sonner les
heures. Lorsque venait la nuit, il endossait son
pardessus dont il relevait le col afin de cacher son
52
visage, se coiffait d’un chapeau de feutre aux bords
rabattus, et sortait pour acheter son dîner, car il n’osait
plus se risquer dans un restaurant, depuis le jour où on
avait refusé de le servir dans une affreuse gargote de la
rue des Plantes. Il était entré là timidement, s’était assis,
mais quand le patron avait levé le gaz et l’avait aperçu,
il lui avait, sans un mot, fait signe de sortir. Et Procas
s’en était allé comme un chien galeux que l’on chasse.
Aussi maintenant attendait-il qu’il fît nuit pour se
glisser, en rasant les murailles, jusqu’à l’angle de la rue
Gassendi. Il y avait là une petite échoppe où une vieille
femme que l’on appelait « Maman Mélie », vendait des
pommes de terre frites, des saucisses et des poissons
cuits dans la même graisse. La première fois qu’elle
avait vu Procas, elle l’avait, dans le demi-jour, pris pour
un nègre. « Tiens, mon vieux Sidi, en v’là pour quinze
sous. » Et elle avait, avec sa louche, versé dans un
cornet de papier jaune des saucisses bouillantes. Procas
avait payé, sans mot dire, et depuis il revenait, chaque
soir, chercher sa maigre pitance. Maman Mélie avait
pitié de lui (car c’était une brave femme) et le servait
toujours copieusement. Toutefois, elle avouait à ses
clients que ce Sidi lui faisait peur et qu’elle n’osait pas
le regarder. « J’ai jamais vu un monstre pareil, disait-
elle. Sûr que c’est pas naturel une figure comme ça. Si
vaudrait pas mieux être mort ! » Et chacun était de son
avis. Oui, cet homme-là était vraiment trop répugnant.
53
Bientôt des curieux attendirent Procas et les scènes
qu’il avait eu tant de peine à éviter recommencèrent. On
le guettait, et quand il faisait son apparition c’étaient
des quolibets et des insultes... Souventes fois, le pauvre
homme dut rentrer chez lui sans rapporter son maigre
repas. Un soir, il essaya de parler à la foule, d’implorer
sa pitié ; ses paroles furent accueillies par des éclats de
rire, et il dut fuir, honteux et découragé...
Rentré chez lui, il s’assit devant sa table et se mit à
pleurer. Il comprenait que jamais il ne remonterait le
courant et que sa vie serait une perpétuelle douleur.
Peut-être parmi ceux qui le huaient dans la rue, s’en
trouvait-il qui eussent été accessibles à un bon
mouvement, mais ils se laissaient dominer par les
autres. La foule est facilement influençable. Il suffit
d’un homme pour l’entraîner vers le bien ou vers le
mal. Un soir, cependant, Procas plus irrité que jamais
voulut tenir tête à ces méchantes gens, mais peu s’en
fallut qu’on ne l’écharpât. Dès lors, il passa pour un fou
furieux, et des bourgeois timorés demandèrent son
internement.
Il avait espéré qu’un jour ou l’autre l’apaisement se
ferait peut-être autour de lui, mais il se rendait compte
maintenant que ses ennemis ne désarmeraient pas de
sitôt.
Il recevait de temps à autre la visite du professeur
54
Viardot qui l’interrogeait sur ses travaux, lui suggérait
des idées, le tenait au courant des récentes
communications faites à l’Académie de médecine, et
ces conversations réconfortaient un peu le pauvre
Procas. Il sortait de sa léthargie, promettait de se
remettre au travail, mais quand il se retrouvait seul dans
sa maison froide, de nouveau le découragement
s’emparait de lui, et il se sentait plus désabusé que
jamais.
Si encore il avait eu quelqu’un auprès de lui, un être
vivant qu’il aurait entendu aller et venir, à qui il aurait
pu adresser la parole, peut-être eût-il repris goût à la
vie, mais jusqu’alors personne n’avait consenti à rester
à son service. Une femme de ménage, que maman
Mélie lui avait envoyée, était venue pendant une
semaine, puis s’était fait payer ses gages, et n’avait plus
reparu. À ceux qui l’interrogeaient, elle répondait
invariablement : « Ce n’est peut-être pas un méchant
homme, mais il me faisait peur ; rien qu’à voir ses yeux
jaunes, j’en avais le frisson. » Il s’était alors souvenu
d’un garçon de laboratoire qu’il avait employé
autrefois, et lui avait écrit. Aristide (c’était le nom de ce
garçon) s’était présenté un matin, et avait consenti à
rester chez Procas, mais Aristide était un alcoolique
invétéré. Quand il était ivre, il bouleversait tout dans la
maison, cassait les cornues, les matras, et injuriait son
maître. Procas dut le congédier ; il y eut scandale, un
55
agent fut obligé d’intervenir et le bruit courut dans le
quartier que « l’homme à la figure bleue » avait voulu
tuer son domestique.
Procas en fut de nouveau réduit à vivre seul. Alors
une véritable apathie, un épuisement graduel de sa
personne, des crises fréquentes s’emparèrent de lui, et il
baissa à vue d’œil.
Le professeur Viardot essayait pourtant de lui
redonner du courage :
– Voyons, Procas, remettez-vous au travail...
– À quoi bon ?
– Il le faut... Je le veux... Je le veux. Entendez-
vous ?
Devant ce ton impératif, le malade semblait se
ranimer ; il promettait, jurait qu’il allait rallumer son
autoclave, mais dès que le professeur était parti, il
retombait dans un morne abattement.
Rien ne l’intéressait ; une indifférence pour tout ce
qui touche aux choses de la vie s’était décidément
ancrée en lui. Le monde extérieur n’existait plus ; il
éprouvait maintenant pour l’humanité un profond
dégoût et n’enviait plus qu’une chose : l’heure de la
sérénité suprême !
56
*
Cependant dans le quartier, on avait fini, à la
longue, par ne plus faire attention à lui. On s’était
presque habitué à le voir, et il arriva même que deux ou
trois personnes lui adressèrent la parole. Le soir, il
pouvait sortir pour aller chercher sa nourriture, sans être
insulté comme devant.
L’apaisement se faisait. Sans doute avait-on compris
combien il était cruel de persécuter un pauvre être
inoffensif. La foule a de ces revirements et se sent
parfois prise de pitié pour ses victimes.
Procas fut d’abord surpris ; il demeura un moment
hébété, comme un homme qui, après avoir longtemps
vécu dans les ténèbres, revoit soudain la lumière. Puis il
reprit peu à peu confiance. Une visite du professeur
Viardot acheva de le réconforter ; le brouillard au
milieu duquel il vivait, depuis des mois, finit par se
dissiper ; il revit plus nettement les choses, mit un peu
d’ordre dans son laboratoire, examina ses tubes, nettoya
les verres de ses microscopes et prépara son étuve.
Le bactériologiste renaissait... et quand son vieux
maître revint le voir, il le trouva penché sur ses plaques
de gélatine.
57
VI
Procas s’était remis au travail... Il avait presque
oublié qu’il était un pauvre homme condamné à vivre
seul, comme un lépreux, et dans la petite pièce où
flottait une odeur de gaz et de collodion, il
« ensemençait ses bacilles ». Les journées qui, naguère
encore, lui paraissaient interminables, s’écoulaient si
vite à présent qu’il oubliait parfois d’aller rue Gassendi.
Il se contentait alors de croquer une croûte de pain, et
s’installait de nouveau devant sa table. En feuilletant un
vieux manuscrit qui contenait la relation d’un de ses
voyages dans l’Inde, il avait retrouvé toute une étude
sur le bacille de la peste, et il avait repris avec ardeur
ses travaux interrompus. Le professeur Viardot, étonné
de le voir si actif après une longue période de
dépression, l’aidait de ses conseils et venait maintenant
presque tous les jours.
C’étaient alors entre eux de longues discussions ;
Procas s’animait comme autrefois, à la Sorbonne,
soutenait telle ou telle théorie, citait des textes, et son
vieux maître l’écoutait, ravi de le retrouver tel qu’il
l’avait connu.
58
Mais, pendant que Procas reprenait goût au travail,
des événements se préparaient qui allaient encore une
fois bouleverser sa vie. C’est souvent à l’heure où l’on
se reprend à espérer que survient la catastrophe. Un
matin, il reçut la visite du commissaire de police,
accompagné de son secrétaire. Le magistrat avait une
mine sévère, et semblait embarrassé... Il regarda Procas,
jeta un coup d’œil dans la pièce, puis :
– Monsieur, dit-il, des plaintes me sont parvenues de
divers côtés...
– Des plaintes ?
– Oui... et mon devoir est de faire une enquête...
– De quoi s’agit-il, monsieur ? Je me demande ce
que l’on peut me reprocher.
Et Procas montra la porte de son laboratoire où
ronflait l’autoclave...
– Vous voyez, dit-il. Je me livre à des recherches. Je
m’occupe de bactériologie... Ne pouvant plus
fréquenter le monde, à cause de ma maladie... je tâche
d’oublier... en travaillant...
– Vous avez autrefois professé à la Sorbonne ?
– Oui...
– Vous ne recevez jamais de visites ?
– Je ne vois que le docteur Viardot, mon maître...
59
J’étais découragé, et je songeais à m’évader de
l’existence... Il m’a remonté, m’a redonné de l’énergie,
et, vous le voyez, j’ai repris mes travaux.
Le commissaire regardait de tous côtés : ses yeux
s’arrêtèrent sur l’autoclave, sur l’étuve, et sur la grande
table où s’entassaient de petites lamelles de verre.
– Vous ne sortez jamais ?
– Jamais, monsieur... excepté pour aller faire
quelques provisions dans le quartier, mais je ne vais
jamais bien loin...
Pendant que parlait Procas le secrétaire du
commissaire avait ouvert un placard et en inspectait les
tablettes. Il ouvrit aussi un grand coffre de bois où le
savant serrait ses manuscrits.
– Voyons, monsieur, murmura Procas, de quoi
m’accuse-t-on ?
Le commissaire ne répondit pas à cette question ; il
se contenta de demander :
– Vous avez plusieurs pièces ?
– Oui, quatre... celle qui me sert de cabinet de
travail, cette cuisine que j’ai convertie en laboratoire, et
deux chambres au premier étage...
– Bien. Montons au premier.
– C’est donc une perquisition ?
60
– Oui, monsieur, et j’agis en vertu d’un mandat du
procureur de la République.
– Inspectez tout, monsieur, dit Procas, dont la voix
tremblait, mais j’avoue que votre visite me surprend.
Que peut-on me reprocher ? Ma vie est nette. Si l’on a
déposé une plainte contre moi, elle ne peut provenir que
d’ennemis, car j’ai des ennemis. Je suis un objet
d’horreur et peut-être voudrait-on me voir quitter ce
quartier. Pourtant, je ne fais de mal à personne, je suis
un malheureux qu’une affreuse maladie a défiguré. Au
lieu d’avoir pitié de moi, on me hait, parce que je fais
peur aux enfants. Mais je vous l’ai déjà dit, je ne sors
que la nuit et je dissimule mon visage autant que je le
puis.
Cela avait été dit d’un ton si triste que le
commissaire eut un regard de pitié pour cet homme au
masque douloureux, lamentable sous son vieux costume
noir devenu trop large pour sa maigre personne.
– S’il me faut un répondant, continua Procas, vous
pouvez interroger le docteur Viardot, 12, rue de Sèvres.
Il vous dira qui je suis, car il me connaît, lui. Il sait
quelle a été ma vie, depuis le jour où j’ai été contraint
de m’isoler dans cette maison. J’ai derrière moi,
monsieur, tout un passé d’honneur. Mes anciens
confrères pourront, au besoin, témoigner...
– Je suis fixé. Excusez-moi, mais la démarche que je
61
viens de faire, j’étais forcé de l’accomplir. Je vais,
croyez-le, adresser à mes chefs un rapport où je
démontrerai l’inanité de l’accusation portée contre
vous.
– Mais, cette accusation, monsieur, pourrait-on la
connaître ?
– Dans ces sortes d’affaires il y a toujours une
grande part d’exagération et nous sommes habitués à
n’attacher qu’une importance médiocre aux
dénonciations qui nous parviennent chaque jour. La
plupart du temps nous les négligeons, mais il est des cas
où nous sommes obligés de « suivre », ne serait-ce que
pour donner satisfaction à l’opinion publique. Rassurez-
vous, cela s’arrêtera là et vous vivrez en paix.
Continuez vos recherches. Je comprends que seul le
travail puisse vous faire tout oublier et je m’excuse
d’être venu vous troubler. Mais nous devons parfois
accomplir de bien pénibles missions.
Et ce disant, le magistrat apitoyé serrait la main de
Procas. C’était la première fois depuis longtemps que
quelqu’un lui serrait la main (quelqu’un qui lui était
étranger) et il éprouva à ce contact une émotion
singulière. Il se crut revenu à la vie normale, oublia
pour un instant sa douleur. Il reconduisit le commissaire
et son secrétaire jusqu’à la porte, et tel était son trouble
qu’il oublia de poser encore la question qui cependant
62
lui brûlait les lèvres.
Quand les visiteurs furent partis il demeura
immobile, près de la fenêtre, se demandant de quoi on
avait bien pu l’accuser. Il vit, dans la rue, des gens qui
discutaient avec animation et tournaient de temps à
autre les yeux du côté de sa demeure. Il laissa retomber
le rideau qu’il avait soulevé et passa dans son
laboratoire. Bien que les paroles du commissaire
l’eussent un moment rassuré, maintenant qu’il était
seul, livré à ses propres pensées, il se sentait envahi par
une inquiétude étrange. Il fallait tout de même que
l’accusation fût grave puisque l’on était venu
perquisitionner chez lui comme chez un malfaiteur. Ses
ennemis n’avaient donc pas désarmé ? Et lui qui se
croyait maintenant si tranquille... « On m’accuse peut-
être de faire de la fausse monnaie », pensa-t-il.
Et un pâle sourire effleura ses lèvres.
Dans l’après-midi, il attendit en vain la visite du
professeur Viardot qui, depuis une semaine, venait tous
les jours, pour suivre ses travaux. Vers le soir, un
pneumatique lui apprenait que son vieux maître était
malade. Il eut un moment l’idée de se rendre rue de
Sèvres, mais il résolut d’attendre. Ce n’était peut-être
qu’une légère indisposition. Et puis, à vrai dire, il
n’osait se présenter dans cette maison où il avait été
reçu autrefois, quand il était un homme comme les
63
autres. Il comprenait qu’à présent, quoi qu’il arrivât, il
ne pouvait plus quitter sa tanière. Il y a des malheureux
qui, à la longue, finissent par oublier leurs infirmités,
mais Procas se rendait compte, lui, de son état. Sa vie
devait s’achever là, dans cette masure misérable, loin
du monde, loin de tout ce qui lui avait été cher.
Pourtant, une fois, il avait eu la nostalgie de la grande
ville. Il avait voulu revoir les quartiers où il avait vécu
heureux, plein de rêves et d’illusions, et, à la nuit
tombante, il avait pris un taxi, s’était fait conduire rue
des Écoles, en face du Collège de France, puis rue
Soufflot, devant son ancienne demeure. L’appartement
qu’il occupait autrefois, au deuxième étage, était loué
maintenant. Les quatre fenêtres qui donnaient sur la rue
étaient éclairées. Des ombres allaient et venaient
derrière les rideaux de tulle. Alors tout le passé remonta
en lui et il fondit en larmes.
Il passa une nuit affreuse et fut longtemps à se
remettre de l’émotion qu’il avait éprouvée.
Il y a des souvenirs qu’il ne faut point entretenir en
soi, car semblables à une plaie qui commence à se
cicatriser, ils deviennent plus cuisants, si l’on enlève le
pansement d’oubli qui les recouvre.
64
VII
Il ignorait toujours pourquoi le commissaire était
venu chez lui. Tout en travaillant, il songeait à cette
visite, et se reprochait de ne pas avoir exigé
d’explications.
Le pauvre garçon ne se doutait pas qu’à la minute
où il croyait enfin la paix revenue, une sourde rumeur
grondait dans le quartier. Des groupes se formaient çà
et là, on discutait sur le pas des portes, et c’était, à
l’adresse de celui qu’on appelait le « monstre », un
concert de malédictions.
Depuis un mois environ, on avait fini par ne plus
faire attention à lui, lorsqu’il sortait pour se rendre, rue
Gassendi, à l’échoppe de Maman Mélie. Les gens
s’étaient même habitués à coudoyer l’être répugnant
qui, le soir, tel qu’un horrible fantôme, rasait
timidement les maisons, recherchant les coins d’ombre,
hâtant le pas lorsqu’il passait sous la lueur d’un
réverbère. Le sentiment d’horreur et de dégoût qu’il
avait inspiré tout d’abord s’était atténué peu à peu, et il
entendait parfois sur son passage quelques mots de
pitié. On commençait à le plaindre, quand un
65
événement était venu brusquement bouleverser les
esprits. L’enfant d’une mercière de la rue Liancourt, un
gamin de dix ans, avait disparu subitement, il y avait
déjà huit jours de cela, et malgré toutes les recherches,
était demeuré introuvable. On avait cru d’abord à une
fugue, le petit étant d’humeur vagabonde, mais les
commérages aidant, le mot de crime avait été prononcé.
La dernière fois que l’on avait aperçu l’enfant, il jouait,
à la tombée de la nuit, au coin du passage Tenaille et de
l’avenue du Maine, juste en face de la maison du
« monstre ». Les soupçons se portèrent immédiatement
sur Procas. Des gens s’étaient improvisés détectives, et
postés, le soir, devant ses fenêtres, écoutaient ce qui se
passait à l’intérieur. Par la fente d’un volet, on avait
aperçu un appareil étrange, semblable à une chaudière
dont on entendait le sourd ronronnement.
Une flamme sinistre, de couleur bleue scintillait
sous cette chaudière devant laquelle se penchait parfois
la maigre silhouette de Procas. À quelle besogne
mystérieuse se livrait-il ? À quoi pouvait bien servir ce
récipient qui ressemblait à un percolateur ?... Les
curieux distinguèrent aussi une grande table de bois sur
laquelle traînaient des outils bizarres, luisants comme
des couteaux. Quelqu’un affirmait même avoir vu du
sang sur le parquet. C’était plus qu’il n’en fallait pour
surexciter l’imagination de gens simples, et le bruit se
répandit avec la rapidité d’une traînée de poudre que le
66
« monstre » avait enlevé l’enfant, l’avait dépecé, puis
brûlé dans sa chaudière. Les dénonciations affluèrent au
commissariat de la rue Sarrette, et des gens vinrent
déposer sous la foi du serment, avec cette exagération
que mettent toujours dans leurs témoignages ceux qui
s’adressent à la justice. C’est alors que le commissaire,
pour donner satisfaction à l’opinion publique, s’était
fait délivrer par le Parquet un mandat de perquisition.
Pendant qu’il était chez Procas, les curieux massés
sur le trottoir attendaient anxieusement le résultat de la
perquisition. Ils étaient tous persuadés que l’on allait
arrêter le « monstre », aussi furent-ils désappointés
quand ils virent reparaître seuls le magistrat et son
secrétaire. Quelques-uns se risquèrent à les interroger,
avant qu’ils remontassent en voiture, mais n’obtinrent
que des réponses vagues qu’ils interprétèrent aussitôt
dans un sens favorable à leur thèse.
Ce qui surprit, cependant, ce fut de voir que l’on
n’établissait aucune surveillance aux abords de la
maison du passage Tenaille. Des voisins se promirent
d’épier le « monstre » et n’y manquèrent point. Quand
il sortait, il était « filé » par le fils du boucher, une brute
épaisse, ivre la plupart du temps, ou par un cordonnier
du nom de « Bat d’Af » qui répétait à tout venant :
« Craignez rien..., s’il veut se faire la paire, j’ lui tombe
su’ l’ rab, et comment !... »
67
Procas se demandait avec angoisse pourquoi ces
gens, qui avaient fini par ne plus faire attention à lui, le
regardaient maintenant avec des yeux de fauves. Il eût
voulu leur parler, mais une crainte le retenait...
D’ailleurs que leur eût-il dit ? Et puis, vivant depuis
longtemps déjà dans la solitude, il avait perdu
l’habitude de la parole. De plus, avec la maladie, sa
voix était devenue faible et sans timbre ; quand il parlait
la respiration lui manquait, et il était obligé de s’y
reprendre à deux fois pour achever la phrase
commencée. Sous l’empire de l’émotion, il avait des
étouffements, des quintes de toux suivies quelquefois
de véritables crises épileptiformes. Il lui arrivait de
demeurer prostré sur son divan, pendant des heures,
haletant, suffoquant presque, terrassé par la dyspnée. Il
ne se dissimulait pas qu’il serait un jour ou l’autre
emporté par une de ces crises, mais il ne s’en effrayait
pas, car il s’était habitué à l’idée de la mort. Pourtant il
y avait des jours où il souhaitait de vivre quelques mois
encore afin de parachever une étude sur les microbes
saprophytes à laquelle il travaillait, avant le malheur qui
avait bouleversé sa vie, et qu’il avait reprise sur les
conseils de son ami, le professeur Viardot. Un savant
danois avait récemment publié un travail sur les
saprophytes, mais ce travail était incomplet, les
conclusions par trop incertaines, et Procas entendait
démontrer que son confrère étranger n’avait fait que
68
reprendre, en les amplifiant, les théories de
Schlumberger condamnées par Dujardin-Beaumetz.
Lui, Procas, était sur le chemin d’une découverte, une
découverte à laquelle il laisserait son nom, et qui
profiterait à la science. Ce n’était point la vanité qui le
guidait, mais le seul désir de faire œuvre utile. Chaque
jour, il mettait dans son étuve des tubes ensemencés, les
ensemençait de nouveau et obtenait peu à peu des
résultats différents. Il eût voulu tenir son vieux maître
au courant de ses recherches, mais le professeur Viardot
était toujours malade. Procas avait reçu de lui deux
billets, puis plus rien. Il avait voulu téléphoner, mais au
bureau de poste où il s’était présenté, il avait été
accueilli de telle façon qu’il avait dû se retirer. Alors,
un soir, il avait pris un taxi et s’était fait conduire rue de
Sèvres. N’osant pénétrer chez le concierge, il avait
envoyé le chauffeur pour avoir des nouvelles.
Quelques minutes après, l’homme revenait :
– Le docteur est mort il y a quatre jours... On l’a
enterré hier.
Procas jeta son adresse d’une voix tremblante, et
fondit en larmes. Rentré chez lui, il se laissa tomber sur
son divan, terrassé par la douleur. Ainsi, maintenant il
était seul au monde. Nul ami à qui confier sa peine. La
solitude, la froide solitude ! Quelle raison de vivre
avait-il maintenant ? Pendant deux jours et deux nuits,
69
il n’eut pour ainsi dire plus conscience de ce qui se
passait autour de lui. Enfin la bête reprit le dessus et il
s’aperçut qu’il avait faim. Il faisait nuit. Il sortit. Devant
sa porte des gens étaient assemblés. Quand il parut, des
cris de haine l’accueillirent ; un grand murmure s’éleva.
Procas regarda autour de lui.
– Voyons, mes amis, dit-il, que vous ai-je fait ?
– Assassin ! clama une femme, en s’avançant vers
lui, le poing tendu.
– Misérable ! grogna un homme. Ah ! tu demandes
ce que tu as fait ?
– Il en a un aplomb ! dit un autre.
La foule grossissait.
Procas, comprenant qu’il était impossible de faire
entendre raison à ces furieux, eut un haussement
d’épaules et se mit en marche, hâtant le pas. Mais on le
suivit. Derrière lui pleuvaient les menaces et les
malédictions. Et c’étaient les femmes qui se montraient
le plus excitées. Procas continuait son chemin, rasant
les murailles. Quand il eut acheté son modeste repas, il
revint précipitamment, mais au coin de la rue Liancourt,
des gens se jetèrent sur lui, le bousculèrent. Malgré sa
maladie, Procas était resté assez vigoureux ; il se
débattit furieusement, parvint à se dégager et s’enfuit,
poursuivi par une bande hurlante. Arrivé devant sa
70
porte, il tira sa clef, chercha en tâtonnant la serrure, et
au moment où il allait ouvrir, deux yeux se fixèrent sur
lui, deux yeux dans lesquels il y avait de l’étonnement
et de la bonté. C’était un chien, un pauvre chien tout
crotté, pitoyable et frissonnant, qui semblait lui dire,
comme le chien de Baudelaire : « Prends-moi avec toi
et de nos deux misères nous ferons peut-être une espèce
de bonheur. »
Procas se sentit ému par ce regard qui était le reflet
d’une âme inférieure sans doute, mais d’une âme douce
et bonne, ignorante des humaines hypocrisies. Il laissa
entrer l’animal qui, transi, grelottant, lui lécha la main
et alla se coucher dans le laboratoire, devant l’autoclave
qui répandait dans la pièce une chaleur douce.
Au dehors, les cris redoublaient ; des pierres vinrent
s’abattre dans les volets. Procas se demandait avec
angoisse si l’on n’allait pas enfoncer la porte et envahir
sa maison, quand une grosse voix, la voix autoritaire
d’un sergent de ville, lança à deux reprises un
« circulez » retentissant. Il y eut des protestations, une
discussion s’engagea, puis le bruit mourut dans le
lointain.
Alors Procas, après s’être assuré que les fenêtres
étaient bien fermées, alla s’asseoir devant une petite
table, y étala son modeste dîner, puis siffla le chien qui
vint, tout frétillant, se coucher à ses pieds.
71
VIII
Il y a parfois, à travers la vie, des rencontres qui
encouragent et raniment. Un chien remplaçait
maintenant pour Procas l’humanité tout entière. L’âme
d’un homme et celle d’une bête se fondaient en une
affection réciproque. Il fallait une amitié à cet homme
que poursuivait la haine de la foule. Le hasard lui avait
envoyé un chien.
Procas se souvint alors qu’il avait été autrefois un
farouche vivisectionniste, qu’il avait tué nombre de
chiens pour tâcher de saisir sur leurs pauvres corps
frémissants les mystères de la vie, et cela afin de
combattre les maux de son prochain. Il revoyait
maintenant, comme s’il ne l’avait quittée que la veille,
la grande salle aux murs blancs où de pauvres bêtes,
envoyées par la Fourrière, agonisaient, ligotées sur des
planches ou des chevalets, dépouillées, sanglantes,
poussant de petits jappements plaintifs ou des
hurlements de douleur. Cela lui fendait le cœur. Il lui
semblait impossible qu’il eût pu froidement découper
vivantes des bêtes qui sentent, quoi qu’en ait dit
Malebranche. Et sa pensée se reportait, malgré lui, vers
72
un pauvre petit chien blanc qu’il avait torturé pendant
près de quinze jours. Il revoyait le regard suppliant de
cette bête, dont la mort ne voulait pas et à laquelle il
enlevait chaque jour, avec une froide impassibilité, des
lambeaux de chair, des muscles, des tendons. Il lui avait
aussi enlevé un œil, ce qui faisait dans la tête du pauvre
animal un grand trou rouge par lequel on apercevait les
os. Il se rappelait encore un autre chien qu’il avait tenu
cloué sur une table, les pattes écartées, après lui avoir
fait au flanc une large incision dans laquelle il avait
placé un robinet d’argent. Il avait été un tortionnaire de
bêtes, un bourreau, presque sans nécessité, un peu par
habitude et parce qu’il croyait que la vivisection était
très commode pour expliquer certains phénomènes
physiologiques, réfuter tel ou tel argument, faire preuve
d’un savoir que nul ne contestait.
Il avait sacrifié, pour le soi-disant bien de
l’humanité, de pauvres créatures et cette humanité qu’il
aimait alors par-dessus tout, c’était elle qui,
aujourd’hui, le faisait mourir à petit feu, tandis que la
bête, sœur des sacrifiées d’autrefois, le consolait dans
sa solitude de l’injustice des hommes. Après avoir
disséqué sur le mort, il avait disséqué sur le vif pour
mettre à découvert et voir fonctionner les parties
cachées de pauvres organismes. Sans la vivisection,
avait-il coutume de répéter (peut-être pour son excuse),
il n’y a pas de physiologie, de médecine scientifiques
73
possibles et, suivant les paroles de Claude Bernard, il
estimait « qu’il fallait voir mourir un grand nombre
d’animaux, parce que les mécanismes de la vie ne
peuvent se dévoiler et se prouver que par la
connaissance des mécanismes de la mort ».
Et il tuait sans compter, persuadé que l’on pouvait
conclure de l’animal à l’homme, bien que, dans nombre
de cas (et cela a été démontré), les effets de certains
poisons d’ordre psychique tels que la morphine, la
cocaïne et l’atropine ne produisent point sur les
animaux les mêmes effets que sur les êtres humains.
Et c’est à tout cela qu’il songeait maintenant, en
regardant les bons yeux de l’animal qu’il avait recueilli.
L’intelligence des bêtes l’avait peu préoccupé
jusqu’alors ; il les considérait surtout comme des
machines animées, des automates aux mouvements bien
réglés, mais ne se rendant que vaguement compte de
leurs actes. À présent il reconnaissait son erreur et
s’indignait même de la cruauté de Malebranche.
Comment, se disait-il en lui-même, ce philosophe a-t-il
pu prétendre que les bêtes ne sentent pas ? L’animal
n’est-il point organisé de la même manière que
l’homme ? N’a-t-il pas les mêmes sens, le même
système nerveux ? Ne donne-t-il pas les mêmes signes
des impressions reçues ? Pourquoi le cri de l’animal
n’exprimerait-il pas la douleur aussi bien que le cri de
74
l’enfant ? Lorsque l’homme n’est point perverti par
l’habitude, par la cruauté, il ne peut voir les souffrances
des bêtes sans souffrir également, preuve manifeste
qu’il y a quelque chose de commun entre elles et nous,
car la sympathie est toujours en raison de la similitude.
Procas avait honte de ce qu’il avait fait autrefois. Et
il caressait le chien, lui prodiguait des paroles
affectueuses, comme s’il eût voulu se faire pardonner
ses crimes de laboratoire.
L’animal dont il avait fait son compagnon était de la
race des barbets. Son pelage gris avait cette couleur
terne des bêtes qui n’ont pas été soignées. Une de ses
pattes, la droite, était déformée, légèrement tordue en
dedans. Sur le dos se voyait une longue cicatrice,
provenant de quelque coup de bâton récent.
Il avait eu naguère un collier, car les poils de son
cou en avaient gardé la trace ; mais sans doute le lui
avait-on enlevé pour qu’un passant charitable ne pût le
ramener à son propriétaire. Et le pauvre animal avait dû
errer longtemps dans les rues, à en juger par la boue
dont son ventre et ses pattes étaient maculées.
Pourchassé, affolé, lapidé, il avait dû courir longtemps
droit devant lui, évitant les hommes ses bourreaux, ne
trouvant un peu de tranquillité que lorsque venait le
soir, et se remettant à trotter, dès que les boueux
venaient enlever les ordures où il cherchait sa vie. Quel
75
instinct l’avait guidé vers Procas ?... Comment ce chien
rendu à demi-sauvage par la méchanceté des hommes,
s’était-il enhardi jusqu’à implorer l’aide d’un inconnu
qui, semblable aux autres, pouvait le recevoir à coups
de pied avec cette phrase qu’il avait entendue tant de
fois : « Tiens, sale bête !... » D’où venait la confiance
de l’animal abandonné pour un être humain aussi
malheureux que lui ? Est-ce qu’il y aurait, entre les
êtres qui souffrent, une affinité mystérieuse ?
*
Procas qui, depuis des mois, ne proférait plus une
parole, parlait maintenant à son chien, comme s’il avait
eu en face de lui un confident capable de le
comprendre. Il lui avait donné un nom : il l’appelait
« Mami » (simple diminutif de mon ami) et c’était bien
un ami, en effet, qu’il avait maintenant près de lui.
Peu à peu Mami se transforma ; ses poils, qui
tombaient auparavant en longues mèches sales,
devinrent propres et luisants. Dans ses grands yeux
tristes, de vrais yeux humains, brillait maintenant une
petite flamme. À la voix de Procas, il se couchait sur le
dos et jappait doucement. Toutefois, dans les premiers
temps, il demeurait un peu craintif. Chaque caresse était
76
pour lui une surprise ; mais peu à peu il se familiarisa
avec son nouveau maître.
Procas lui avait fait un lit avec de vieilles
couvertures, dans un petit recoin proche de l’étuve. Il
régnait là une douce chaleur, et Mami reposait avec
béatitude pendant que le pauvre savant travaillait,
courbé sur sa table-établi où s’étageaient de gros
volumes et des lamelles de verre protégées par des étuis
de bois.
Et il rêvait sans doute, le bon chien, car par instants
il était agité d’un brusque sursaut, dressait la tête et la
laissait retomber avec un petit grognement de
satisfaction. Peut-être lui arrivait-il de revivre, en
dormant, les heures douloureuses de son existence de
vagabond, quand il filait, la queue entre les jambes,
criblé de pierres par les enfants, à la recherche d’un
endroit où il pût lécher ses plaies et ses blessures, loin
de ses ennemis, dans l’ombre protectrice de la nuit.
Cependant, il ne dormait que d’un œil. Dès que
Procas faisait un mouvement, il le regardait et ne
s’assoupissait de nouveau que lorsqu’il le voyait penché
sur ses livres. Procas était absorbé maintenant par une
nouvelle découverte, et oubliait souvent l’heure des
repas. Grâce à sa sobriété acquise au cours de longues
journées de vie errante et affamée, Mami mangeait peu.
Une croûte de pain, un os à ronger, quelques maigres
77
déchets de nourriture et il était satisfait. D’ailleurs, que
pouvait-il désirer de plus ? Il avait un nom, il
appartenait à un maître qui ne le rudoyait point. N’était-
ce pas suffisant pour le bonheur d’un chien ?
Il eût voulu demeurer continuellement blotti dans
son recoin, sous la douce chaleur de l’étuve, aussi
quand Procas s’apprêtait à sortir se montrait-il tout
inquiet. La rue l’effrayait. Une fois dehors, il marchait
craintivement sur les talons de Procas, les oreilles
basses, le museau à ras du sol, jetant un regard apeuré
de côté et d’autre, comme s’il s’attendait à voir surgir
tout à coup ses ennemis d’autrefois. Les enfants surtout
lui faisaient peur, et s’il en apercevait un il se serrait
contre son maître. Il n’était jamais si heureux que
lorsqu’on reprenait le chemin de la maison. Dès que
Procas avait ouvert la porte, il s’engouffrait rapidement
dans le vestibule, et se mettait à sauter en jappant,
comme pour dire : « À présent, me voilà tranquille ; les
méchantes gens qui m’ont tant fait souffrir ne viendront
pas me chercher ici... »
Pour Mami, tout passant était un ennemi. S’il
entendait du bruit dans la rue, il grognait sourdement
jusqu’à ce que Procas l’eût rassuré. Alors, il lui léchait
la main, frétillait et allait se coucher près de l’étuve, le
museau sur ses pattes, l’œil demi-clos, attentif au
moindre mouvement de son grand ami qui lui parlait de
78
temps à autre, d’une voix douce, comme on parle à un
tout petit enfant...
79
IX
Le pauvre savant avait retrouvé un peu de
tranquillité ; il recommençait à s’habituer à la vie. Tout
en travaillant, il tenait de longues conversations à son
chien.
Il ne se sentait plus seul ; un être vivant allait et
venait autour de lui, animait la maison. Quand il avait
ensemencé ses bouillons de culture et qu’il les avait
disposés dans son étuve, il s’asseyait sur son divan et
lisait. Il recevait régulièrement des revues scientifiques
qu’il ne manquait jamais de parcourir. En général elles
l’intéressaient peu ; il n’y trouvait que des
communications banales ou des études embryonnaires
sur des sujets tant soit peu fantaisistes. Par-ci par-là,
cependant, son attention était retenue par l’annonce
d’une découverte ou quelque expérience de laboratoire
faite par un savant étranger, qui ne livrait de ses
recherches que des détails incomplets, exempts de
formules et de précisions. Un jour, cependant, il eut, en
lisant une de ces communications, un mouvement de
colère. Un bactériologiste anglais s’attribuait, dans un
long article, tout le mérite d’une découverte sur le
80
Proteus vulgaris. Or, c’était Procas qui, le premier,
avait démontré la puissance nocive de ce bacille, qu’il
avait cultivé avec succès deux années auparavant. Cela
avait même fait l’objet d’un de ses cours, à la Sorbonne,
et le docteur Roux l’avait, à cette époque, vivement
félicité. Le plagiat était flagrant et Procas, sous le coup
de l’indignation, s’était mis aussitôt à rédiger une
protestation dans laquelle il prenait violemment à partie
celui qui avait eu l’impudence de s’attribuer son propre
travail. Il couvrit de sa petite écriture dix grandes
feuilles de papier, mais, au moment d’envoyer sa
protestation, il se dit : À quoi bon ?
Était-il donc utile d’appeler de nouveau sur lui
l’attention de ses confrères, de réveiller les jalousies qui
couvaient sous la cendre ? Et il se rappela les paroles de
son vieux maître, le professeur Viardot : « Travaillez
dans l’ombre, sans souci du monde extérieur. Notre vie
à nous autres savants ne nous appartient pas : elle est à
l’humanité. »
L’exaltation de Procas tomba tout à coup. Il eut un
sourire désabusé et jeta au feu sa lettre. Néanmoins,
bien qu’il eût renoncé à la gloire, qu’il ne pouvait plus
recueillir de son vivant, il éprouva une amère tristesse,
à la pensée qu’un autre allait peut-être bénéficier de son
travail, à lui, Procas. Ah ! s’il avait été comme
autrefois, s’il avait pu se montrer, parler en public, avec
81
quelle joie il eût cloué au pilori ce savant anglais sans
scrupules, ce spoliateur sans vergogne, qui pillait les
modestes travailleurs ! Pour épancher sa bile, il
discourait, en se promenant de long en large, la face
tournée vers des auditeurs invisibles, semant dans le
vide des paroles inutiles, s’exaltant, enflant la voix, au
grand effroi du pauvre Mami qui s’imaginait sans doute
que ces imprécations s’adressaient à lui ; il regardait
Procas avec de grands yeux effarés, n’osant point
bouger de sa place, s’attendant peut-être à se voir
chassé de cette maison où il se trouvait si bien, après
tant de journées de misère. Il ne fut complètement
rassuré que lorsque son maître se pencha vers lui pour
le caresser.
Ce fut ensuite le calme. Procas se remit au travail,
mais il était dit que le malheureux ne pourrait point
vivre en paix dans son ermitage. La haine de ses voisins
qui couvait toujours, depuis cette mystérieuse histoire
de disparition d’enfant, s’était réveillée de plus belle.
Après la visite du commissaire, les gens s’étaient
tenus cois pendant quelques jours, mais dans les
boutiques, dans les ateliers, les commentaires allaient
leur train. Tout le monde était persuadé que le petit
Maurice (c’était le prénom du fils de la mercière) avait
été enlevé par le « monstre » et que celui-ci, après avoir
assouvi sur l’enfant une passion bestiale, l’avait coupé
82
en morceaux et brûlé dans sa « cuisinière ». Comme il
arrive toujours en pareil cas, le nombre des accusateurs
grossissait chaque jour. Les uns prétendaient avoir vu,
quelques instants avant sa disparition, le petit Maurice
jouant devant la porte de Procas. Les autres affirmaient
que le lendemain ils avaient très bien senti une odeur de
chair grillée sortant de la maison du passage Tenaille.
Les imaginations s’échauffaient. Certains parlaient déjà
de pénétrer chez le « monstre » et de lui « faire son
affaire ».
Un matin, le gros Nestor, le fils du boucher dont la
demeure était contiguë à celle de Procas, se rendit chez
le commissaire en compagnie de deux commerçants qui
passaient pour gens posés, et appartenaient au comité
de M. Jacassot, député du quartier. Reçus
immédiatement par le commissaire, ils s’assirent
gravement dans le bureau, et ce fut Barouillet (l’un des
commerçants) qui, en sa qualité d’orateur de réunion
publique, prit seul la parole :
– Monsieur le commissaire, mon nom vous est sans
doute connu, et vous devez savoir que j’ai la réputation
d’être un homme sérieux.
Le commissaire eut un signe de tête indulgent.
– Si je me suis décidé à venir vous trouver avec ces
messieurs, c’est que j’ai estimé qu’il était de mon
devoir de citoyen de vous mettre au courant de certains
83
faits qui jettent la perturbation dans notre quartier. Or,
vous savez comme moi que le premier soin de la justice
est de surveiller les agissements des gens suspects...
– Au but, je vous prie, fit le commissaire, que ce
préambule agaçait.
– J’y arrive, monsieur, j’y arrive. Un enfant a
disparu, le petit Maurice Pinchon, et malgré toutes les
recherches, il est jusqu’à ce jour demeuré introuvable...
– Oui, je comprends, c’est encore l’homme du
passage Tenaille que vous accusez ?...
– C’est-à-dire que tout est contre lui. C’est une sorte
de fou, de maniaque capable de tout, sur lequel on a les
plus mauvais renseignements...
– Ah ! et quels sont ces renseignements ?
– D’abord, il a emménagé passage Tenaille pour
ainsi dire clandestinement. Un soir, des individus de
mauvaise mine ont amené dans une voiture un tas
d’objets bizarres, parmi lesquels on a remarqué une
sorte de poêle, ou plutôt de fourneau qui n’avait pas une
forme ordinaire. Et puis, avec ça, il y avait des outils
comme on n’en voit nulle part, des manières de pinces
et de couteaux recourbés, bref des engins qui ne sont
pas catholiques. Une fois emménagé, l’homme s’est
enfermé chez lui, et n’est plus sorti qu’à la nuit
tombante, comme un malfaiteur qui craint d’être
84
reconnu. Est-ce que vous trouvez ça naturel, monsieur
le commissaire ?... Voyons, est-ce qu’on n’a pas raison
de soupçonner cet individu-là ? Il est plus que suspect,
et si la police ne se décide pas à agir, je crains que les
gens qui sont très montés contre lui ne lui fassent un
mauvais parti...
– Cet homme est un malheureux qu’une affreuse
maladie a défiguré, c’est ce qui explique pourquoi il se
montre le moins possible en public...
– C’est un fou, un maniaque et vous savez mieux
que moi, monsieur le commissaire, de quoi sont
capables ces malades-là. Il y a des fous inoffensifs,
mais celui-là est dangereux.
– Rassurez-vous, s’il était dangereux, je n’aurais pas
hésité à le faire enfermer. J’ai été perquisitionner chez
lui. Je l’ai interrogé longuement, et j’ai pu me
convaincre qu’il était inoffensif. C’est un savant, un
bactériologiste, dont le nom a été célèbre.
Le gros Nestor crut devoir risquer une remarque :
– Les savants, quand ils se mettent à être criminels,
sont plus dangereux que les autres.
– Certes, approuva Barouillet, nous en avons eu
souvent la preuve. Et tenez, monsieur le commissaire, si
vous voulez bien m’écouter encore un instant, je vais
vous dire une chose qui vous donnera peut-être à
85
réfléchir. Vous vous rappelez la date à laquelle
« l’homme » est venu s’installer passage Tenaille ?
– Ma foi... non... je crois qu’il y a six mois environ...
– Cinq mois et quatorze jours exactement. C’était le
23 mai au soir...
– La date importe peu...
– Je vous demande pardon, c’est très important, au
contraire. Si je vous parle ainsi, c’est que, moi aussi, je
me suis livré à une enquête avec Parizot, le marchand
de couleurs de l’avenue du Maine, et tous deux nous
avons fait une découverte que vous ne pourrez négliger.
– Je n’ai pas pour habitude, répliqua le commissaire
d’un ton sec, de négliger quoi que ce soit, quand il
s’agit d’éclairer la justice.
– Oh ! je sais, je sais ! vous m’avez mal compris. Ce
n’est pas ce que je voulais dire, je voulais simplement
vous dénoncer un fait qui peut avoir son intérêt.
Remarquez que je n’affirme rien. Non, loin de là, je
tiens seulement à vous signaler une coïncidence. Oui,
c’est bien le mot, une coïncidence... qui nous a frappés,
Parizot et moi. Voici : onze jours exactement après
l’installation passage Tenaille de celui que vous appelez
un savant, on a découvert, au ciné Carillo, sous la
cabine de l’opérateur, le cadavre d’une fillette, la petite
Soubiroux, que l’assassin avait coupée en morceaux.
86
Vous vous souvenez de cette affaire. Les bras, les
jambes et le tronc de la pauvre petite avaient été
empilés avec soin les uns sur les autres et la tête
surmontait ce sanglant assemblage. Il n’y a qu’un fou
qui ait pu commettre un crime pareil, un fou sadique,
car le médecin a certifié que la petite avait été violée
avec une brutalité inouïe...
– Je sais tout cela, mais je ne vois pas quel rapport...
– Bien sûr, monsieur le commissaire, mais le plus
grave, c’est qu’on a aperçu, le soir même du crime,
notre individu qui rôdait aux abords du ciné Carillo...
– Qui l’a vu ?
– Oh ! plusieurs personnes...
– Donnez-moi leurs noms, je les convoquerai à mon
bureau...
– Leurs noms, je ne les sais pas. Vous comprenez,
on entend raconter quelque chose, on écoute, mais on
ne pense pas à demander aux gens comment ils
s’appellent... Tout ce qu’il y a de sûr, c’est que j’ai
entendu plus de dix personnes affirmer la même
chose... C’est assez troublant, n’est-ce pas ?
Rapprochez tout cela de la disparition du petit Maurice,
et vous avouerez qu’il y a bien de quoi s’émouvoir...
Deux crimes presque coup sur coup, et quels crimes !...
ça donne à réfléchir... Et puis, vous avez dit vous-même
87
que l’homme du passage Tenaille était un savant, un
bactériologiste, autant dire un médecin... et il n’y a
qu’un médecin qui puisse si habilement découper un
cadavre...
– Ou un boucher...
Le gros Nestor protesta avec indignation :
– Oui, je sais, fit-il, quand un assassin a découpé
proprement sa victime, on dit tout de suite que c’est un
boucher qui a fait le coup. Mais c’est stupide, oui, tout à
fait stupide. Ce n’est pas une raison parce que l’on sait
découper un mouton ou un veau pour qu’on soit
capable de charcuter un être humain. Parbleu ! les
bouchers ont bon dos, mais voulez-vous me dire si on
peut penser qu’ils soient plus criminels que d’autres ?
Moi j’avoue que je serais bien embarrassé s’il me fallait
hacher, sectionner, tailler dans de la chair de chrétien.
Ça, c’est l’affaire des carabins. Chacun son métier.
Le commissaire, qui désirait se débarrasser au plus
vite de ces visiteurs, prolixes comme tous les gens du
peuple lorsqu’ils entrent dans les détails de quelque
histoire, promit de surveiller étroitement la petite
maison du passage Tenaille.
– C’est cela, dit Barouillet, ayez l’œil sur cet
individu, et vous verrez qu’avant peu vous apprendrez
du nouveau. De notre côté, Nestor et moi nous allons
88
l’épier. Il a beau être malin, nous parviendrons bien à le
prendre en défaut. Quand il se croira tout à fait
tranquille, il tentera encore quelque chose sans doute,
mais nous serons là et je vous garantis qu’on n’hésitera
pas à l’empoigner et à le conduire ici.
– Pas d’imprudence, conseilla le commissaire.
Prévenez-moi avant de faire quoi que ce soit, car, vous
savez, une erreur pourrait vous coûter cher.
89
X
Depuis quelques jours, Procas ne se sentait pas bien.
Il avait généralement la nuit des crises atroces qui le
laissaient dans un abattement tel, que le lendemain il lui
était impossible de se lever. Cela commençait par un
brusque frisson et une douleur cuisante à la base de la
poitrine. La chaleur de la peau, la fréquence du pouls,
l’anorexie, la soif, une vive céphalalgie l’avertissaient
toujours de la crise. Sa respiration était courte,
anxieuse, fréquente. Bientôt il avait une petite toux
sèche, ressentait une saveur salée sur la langue, et il
était alors obligé de se lever, car il savait que ces
symptômes amenaient toujours une hémoptysie. À ce
moment, il éprouvait le besoin de respirer largement et
allait dans la petite cour située derrière sa maison. Il ne
tardait pas à rendre du sang, et la souffrance qu’il
éprouvait alors lui faisait pousser des gémissements
étouffés.
Il redoutait ces crises dont il était toujours averti, et,
ces jours-là, s’arrangeait de façon à ne pas sortir. Il
restait confiné dans son laboratoire, les jambes
entourées d’une couverture de laine, réduit à une
90
immobilité presque complète. Son pauvre chien, qui ne
comprenait rien à tout cela, venait de temps en temps
lui lécher la main et Procas lui parlait doucement, d’une
voix sans timbre, une voix qui semblait sortir d’une
caisse remplie d’ouate. Afin de se réchauffer, il
s’asseyait près de son autoclave, et se levait de temps à
autre, en s’appuyant à sa table, pour surveiller les
lamelles de verre qu’il avait placées dans un petit
dressoir. Car il continuait de travailler, mais ne se
faisait guère illusion sur l’issue de sa maladie. Il savait
bien qu’une de ces crises l’emporterait un jour, qu’elle
serait brusque, foudroyante. Son cœur s’arrêterait net et
il tomberait comme un homme que l’on fusille. La mort
ne l’effrayait point, il y était depuis longtemps préparé.
Quelques semaines auparavant, il l’avait même
souhaitée, mais aujourd’hui un souci le hantait : Que
deviendrait le pauvre Mami, quand lui ne serait plus
là ?... À cette pensée une grande tristesse le prenait, et il
regrettait presque d’avoir recueilli cet animal. Il se
souvint alors d’une dame Romieu, une farouche
antivivisectionniste qui l’avait, un jour, attendu à la
porte de son laboratoire, et lui avait brisé son ombrelle
sur le dos en l’appelant « assassin ». Qui mieux que
cette farouche amie des bêtes pouvait s’intéresser à un
pauvre chien qu’on lui recommanderait ? Procas savait
que madame Romieu était la présidente de la Ligue
contre la vivisection et il se rappelait l’adresse de cette
91
ligue dont les membres l’avaient si souvent pris à partie
dans les journaux et les revues. Il écrivit donc à cette
ancienne ennemie une longue lettre qui ne manquerait
pas de l’émouvoir, mais il n’osa point donner son vrai
nom ; il le dénatura légèrement et signa : Procan... En
même temps, il pria le notaire, chez lequel il avait
encore quelques fonds, de vouloir bien passer chez lui.
Il y avait près d’un an que les deux hommes ne
s’étaient vus. Quand ils se trouvèrent en présence l’un
de l’autre, dans la petite maison du passage Tenaille, ils
se serrèrent la main, mais l’étreinte du notaire fut plutôt
molle. Procas, évidemment, lui inspirait une invincible
répugnance. Peut-être craignait-il aussi que le mal ne
fût contagieux, car il ne demeura que quelques instants
avec son client. Procas avait d’ailleurs peu de chose à
lui dire. Il s’enquit brièvement de la somme qu’il avait
déposée à l’étude, somme dont on lui servait les intérêts
(ce qui lui permettait de vivre) et il remit au notaire une
enveloppe cachetée, en disant :
– Quand vous apprendrez ma mort, vous
préviendrez immédiatement la personne dont vous
trouverez le nom dans ce pli et que j’institue ma
légataire universelle.
– Ce sera fait.
– Bien. Mais il faudra vous hâter de l’avertir, car je
la charge, dans mon testament, de... enfin, d’une chose
92
grave et urgente...
– Vous pouvez compter sur moi. Mais souhaitons
que j’aie à m’occuper de cette affaire le plus tard
possible.
Procas eut un geste vague et le notaire, qui avait
refusé de s’asseoir, s’esquiva rapidement, comme un
homme qui craint d’être contaminé.
Quand il fut parti, Procas haussa les épaules :
– Tu vois, mon pauvre Mami, dit-il, les hommes me
fuient comme la peste. Je suis pour eux un objet
d’horreur. Il n’y a que toi, mon bon chien, qui aies de
l’amitié pour moi.
Mami vint lécher la main de son maître.
– Oui... tu es bon, toi... et peut-être comprends-tu
que je suis malheureux ; mais il faudra bientôt nous
séparer, Mami ; je sens que je n’en ai plus pour
longtemps, que la fin approche. Les journées que je vis
en ce moment sont des journées de grâce ; chaque heure
qui s’écoule m’avertit que je m’achemine vers la
tombe... Ah ! la vie ! elle était pourtant bien belle, et je
m’étais pris à l’aimer. J’ai été trop heureux ; je m’étais
figuré que cela durerait toujours !... Que c’est bête tout
de même d’avoir des idées pareilles !
Une quinte de toux lui coupa la parole, un filet de
sang tacha ses lèvres ; il se leva, fit quelques pas dans la
93
pièce, puis se laissa tomber sur le vieux divan qui lui
servait maintenant de lit, car il n’avait plus la force de
monter dans sa chambre située au premier étage. Le
moindre effort le laissait haletant, angoissé. L’asphyxie
le guettait, et il le savait bien, car il avait maintenant
étudié son mal ; il s’était procuré, parmi les études
parues sur la cyanose, celles des docteurs Debove et
Vaquez, de Constantin Paul et de Variot. Il éprouvait
même une curiosité de savant à suivre les progrès de sa
maladie.
Cependant, les crises devinrent plus rares, son cœur
se remit à fonctionner d’une façon presque normale, et
il put enfin goûter un peu de repos.
Comme un malade qui entre en convalescence, il
reprit goût à la vie et se remit à ses travaux interrompus.
Bientôt, courbé sur son établi, son chien à ses pieds, il
ensemençait ses cultures. La science le tenait encore
une fois. On eût pu frapper à sa porte, s’introduire dans
sa maison, qu’il n’eût rien entendu, mais parfois il
retombait dans son apathie habituelle et demeurait des
journées étendu sur son divan, l’esprit perdu en une
rêverie vague.
Dans ces moments-là, tout le passé refluait à son
esprit. Il revoyait la grande salle de la Sorbonne où les
femmes se pressaient pour suivre ses cours ; il se
rappelait jusqu’aux moindres détails de ses débuts de
94
conférencier. Puis son idylle avec Meg, les premiers
mots qu’ils avaient échangés, l’aveu qu’il avait, un jour,
osé faire, lui revenaient à la mémoire.
Et il éprouvait une sorte de « plaisir douloureux » à
évoquer ces instants trop brefs, à remâcher son bonheur
défunt, comme ces vieillards qui revivent par le
souvenir le temps heureux de leur jeunesse. Parfois, il
se demandait ce que Meg était devenue. Il avait
conservé son portrait et le regardait souvent ; il oubliait
le mal que lui avait fait cette femme, et souhaitait de la
revoir, sans que toutefois elle l’aperçût, car il
comprenait bien qu’il ne pouvait plus se montrer à elle.
Un attendrissement le prenait dans lequel il se
complaisait de longues heures, puis, brusquement, il
remettait le portrait dans une armoire, et s’efforçait de
ne plus songer à la disparue. Mais on n’arrache pas
ainsi de son cœur un premier amour.
L’homme à bonnes fortunes peut rire des femmes
qui ont occupé sa vie, mais Procas, lui, n’avait aimé
qu’une fois, et tout son être vibrait encore, quand il se
remémorait les heures trop brèves qu’il avait vécues
avec Meg. C’était un sentimental plutôt qu’un sensuel
et l’on sait combien sont malheureux ceux qui aiment
surtout par le cœur...
Un jour il eut l’idée d’écrire à Meg. Il ignorait son
adresse, mais était sûr qu’en envoyant sa lettre à Mrs
95
Reading, sa confidente, celle-ci la lui remettrait. Il
n’espérait point attirer chez lui son ancienne femme,
mais il lui eût été doux de lui confier sa détresse,
d’obtenir une réponse et de correspondre avec elle
comme avec une amie invisible qui prend part à vos
peines et vous console par de jolies phrases, qui ne sont
peut-être pas autre chose que de la littérature, mais dont
la douceur est un baume délicieux pour une âme
souffrante. Il rédigea une longue lettre, dans laquelle il
se gardait bien de faite allusion au passé. Simplement il
parlait de son malheur, racontait sa vie, ses travaux
depuis que la maladie l’avait forcé à s’isoler du monde.
Cependant, il réfléchit. Meg, cédant à un
mouvement de pitié, était bien capable de se renseigner,
de découvrir son adresse et alors elle viendrait peut-
être, elle le verrait. Non, non, cela n’était pas possible !
Il déchira la lettre et recommença à travailler, il
voulait profiter de ce que la maladie lui laissait quelque
répit pour mettre au point des recherches qui, malgré
tout, le passionnaient et lui faisaient oublier pour un
temps ses souffrances. Il avait remarqué que certains
bacilles que, jusqu’à présent, on croyait inoffensifs,
étaient, au contraire, très dangereux lorsqu’on les
isolait. Alors ils se développaient rapidement et ne
tardaient pas à produire des milliers de colonies. Il
s’agissait de les combattre en les faisant absorber par
96
d’autres microbes saprophytes beaucoup mieux adaptés
à leur milieu nutritif.
Toutefois le travail assidu auquel il se livrait le
fatiguait beaucoup, et il éprouvait de temps à autre le
besoin d’aller prendre l’air. Il attendait que la nuit fût
venue, et, accompagné de Mami, sortait de sa maison. Il
prenait l’avenue du Maine, la rue Gassendi, puis la rue
Froidevaux qui longe le cimetière Montparnasse, et est
presque toujours déserte, le soir. Il regagnait ensuite sa
demeure après avoir fait quelques provisions chez les
commerçants où il se fournissait encore, mais qui,
depuis quelques jours, se montraient envers lui de plus
en plus hostiles. Au lieu de le servir rapidement comme
ils le faisaient autrefois, ils le laissaient poser dans la
boutique, et ne se gênaient plus pour le rudoyer. Bien
qu’il payât, et fort cher, on lui donnait les bas
morceaux, et un jour qu’il avait hasardé une timide
observation, il s’était vu vertement rabrouer.
Récemment encore il s’approvisionnait chez un petit
débitant de la rue du Lunain, qui avait consenti à venir à
domicile. Le lundi, il apportait des provisions pour la
semaine et déposait son paquet dans l’antichambre.
– Combien ? demandait Procas.
Le livreur passait sa note sous la porte, et Procas
payait, sans se montrer, en allongeant le bras dans
l’entrebâillement. Il donnait toujours un fort pourboire.
97
Cependant un jour le livreur ne revint plus.
Il alla s’informer et le patron répondit brutalement
qu’il ne voulait pas servir des « individus comme lui ».
98
XI
Procas avait cru que l’on finirait par l’oublier, et
voilà que, tout à coup, il sentait de nouveau la haine
gronder autour de sa demeure.
Le soir, ouvrait-il une fenêtre, il voyait des gens
plantés devant sa porte ; sortait-il, il apercevait des
ombres qui se glissaient à sa suite, le long des maisons.
Il entendait des craquements bizarres dans la petite
cour, derrière son laboratoire, et, une nuit, il avait cru
apercevoir un homme qui escaladait la cloison de
planches donnant sur le passage. Vraiment cette vie
n’était plus tenable et le malheureux, continuellement
dans les transes, se demandait à chaque instant si on
n’allait pas venir l’attaquer dans sa maison. Il songeait à
déménager, à aller demeurer ailleurs, dans quelque coin
perdu de banlieue. Mais qui voudrait de lui ? Toutes les
portes se fermaient dès qu’on l’apercevait. Et puis, en
admettant qu’il trouvât un local, pourrait-il y installer,
comme passage Tenaille, son autoclave, son étuve et
tous les objets qui garnissaient son laboratoire ?
Pour la première fois un sentiment de révolte
s’empara de lui. À l’intense recueillement de cette âme
99
douce et résignée, succéda une colère sourde contre ces
gens qu’il ne connaissait point et qui prenaient une joie
féroce à le torturer.
« Dire, songeait-il, que personne n’aura pitié de
moi ! S’ils savaient cependant ce que je souffre ! »
Une nuit que le sommeil le fuyait, il avait ouvert la
fenêtre donnant sur l’avenue, car ses crises
d’étouffement le reprenaient. Accoudé à la barre
d’appui, il laissait errer ses regards sur la chaussée
luisante où les autos glissaient rapides, projetant devant
elles un long cône lumineux. Quelques passants attardés
se hâtaient vers leurs demeures. Un ivrogne
monologuait assis sur un banc. Les douze coups de
minuit s’envolèrent à l’église Saint-Pierre de
Montrouge, et Procas s’apprêtait à refermer sa fenêtre,
quand un homme se dressa, sur le trottoir éclairé par un
bec de gaz, et s’avança, le poing tendu, en criant :
– Assassin !... assassin !...
Procas crut d’abord que c’était l’ivrogne qui venait à
lui, mais il ne tarda pas à reconnaître son voisin, le fils
du boucher...
– Oui... assassin !... si la police te protège, nous nous
ferons justice nous-même !
– Voyons, mon ami, prononça Procas... est-ce bien
moi que...
100
– Oui... oui... c’est bien toi, canaille... Ah ! je ne sais
pas ce qui me retient de démolir ta vilaine figure...
Et le gros Nestor, en disant cela, cherchait à
atteindre l’entablement de la fenêtre.
Procas, comprenant qu’il n’y avait pas à parlementer
avec ce forcené, ramena vivement les volets à lui et en
assujettit le crochet.
Le boucher, qui était pris de boisson, ne cessait
point de vociférer, mais quelqu’un dut l’emmener, car il
y eut un bref colloque et Procas n’entendit plus rien. Il
se coucha et fut longtemps à s’endormir.
« Ce garçon était ivre, se dit-il. Mais m’appeler
assassin, moi ! »
Pourtant il était inquiet. Cette scène l’avait troublé.
Il se rappela la visite que lui avait faite le commissaire,
la perquisition à laquelle on s’était livré chez lui, et une
foule de pensées l’assaillirent. Il ignorait toujours la
disparition de l’enfant de la mercière, sans quoi il eût
compris. Il s’arrêta à cette idée que sa laideur seule était
cause de tout, et se demanda, un moment, si on ne
cherchait pas à l’effrayer pour qu’il débarrassât le
quartier de sa présence.
Il n’eût pas demandé mieux, mais où aller ?
« Bah ! murmura-t-il, ils finiront bien par se calmer.
D’ailleurs, ils me voient si peu. Je sortirai le moins
101
possible. »
*
Le lendemain, à son réveil, il entendit des gens qui
causaient devant sa porte.
– On a des preuves maintenant, disait une voix qu’il
reconnut pour celle du garçon boucher. Oui, on a des
preuves. On verra que nous ne nous étions pas trompés.
Procas entrouvrit doucement sa fenêtre, mais le
groupe s’était éloigné et il ne perçut plus que quelques
bribes de phrases qui, pour lui, ne signifiaient rien.
S’il avait pu entendre ce qui se disait il eût été
terrifié, le pauvre Procas !
En effet, depuis leur visite chez le commissaire de
police, le gros Nestor et Barouillet, secondés par un
ancien agent d’affaires qui faisait de la police par
dilettantisme, avaient épié sournoisement Procas.
Chaque soir ces trois hommes se réunissaient dans un
petit café situé à l’angle de la rue Liancourt et de
l’avenue du Maine, et se communiquaient les
renseignements qu’ils avaient pu recueillir de côté et
d’autre.
Bezombes (c’était le nom de l’agent d’affaires)
102
apportait dans cette collaboration l’acquis de vingt ans
de police privée et se faisait fort de pincer le
« coupable », car, disait-il, il avait mené des enquêtes
autrement difficiles. En réalité, Bezombes était un
présomptueux, un homme à l’esprit étroit, mais qui
avait beaucoup lu les romans policiers et se figurait
avoir les talents d’un détective.
Un soir que Nestor et Barouillet se montraient un
peu sceptiques sur le résultat de ses recherches, il leur
dit d’un ton de confidence :
– Demain, il y aura du nouveau...
Et, en effet, le lendemain, il alla les retrouver au
café.
– Nous voulions des preuves, leur dit-il, eh bien,
j’en ai. Vous pensez bien qu’un vieux limier comme
moi sait suivre une piste. Suivre une piste, c’est
l’enfance de l’art, mais il ne faut jamais l’abandonner.
Souvent, elle ne conduit à rien ; c’est alors qu’intervient
ce que l’on nomme communément le flair et que moi
j’appelle la déduction. On s’engage sur une route, on
croit que c’est la bonne, et, tout à coup, on arrive à un
carrefour où s’ouvrent plusieurs chemins. Lequel
choisir ? Il faut souvent reprendre toute l’enquête,
procéder pour ainsi dire mathématiquement, dégager
l’inconnue, et c’est là qu’est la difficulté. Les policiers
ordinaires, lorsqu’ils arrivent à pincer un malfaiteur, ont
103
été, la plupart du temps, secondés par des indicateurs
bénévoles, mais moi, je fais fi de ces dénonciations
souvent intéressées, qui n’ont souvent d’autre résultat
que de tout embrouiller. Je vais droit au but, armé
seulement des renseignements que j’ai recueillis, et
j’obtiens presque toujours un indice. Vous allez peut-
être dire que c’est là une question de veine ? Non... La
veine est un mot qui n’a pas de sens. Pour moi, c’est la
conséquence logique d’une longue méditation et d’une
suite de déductions.
Ici, Bezombes s’interrompit pour siroter lentement
son apéritif. Le gros Nestor et Barouillet le regardaient,
surpris ; ils ne savaient pas encore ce qu’il allait leur
révéler, mais ils s’attendaient à un coup de théâtre.
– De déduction en déduction, reprit Bezombes en
caressant sa barbiche grisonnante, je suis arrivé au but,
c’est-à-dire à la preuve. Jusqu’alors nous n’avions que
des présomptions, graves, il est vrai, mais insuffisantes
pour motiver l’arrestation du coupable. Aujourd’hui,
j’ai une certitude.
– Ah ! enfin ! fit le gros Nestor, nous allons donc
prouver au commissaire que nous ne sommes pas des
imbéciles.
– Grâce à moi, fit modestement Bezombes.
– Oh ! certes, grâce à vous.
104
– Et cette certitude ?... demanda Barouillet un peu
vexé de ne plus jouer le principal rôle dans cette
enquête.
– Je vais, répondit emphatiquement Bezombes, vous
la faire toucher du doigt, si vous le désirez.
– Mais comment donc ! s’écria le gros Nestor, sans
se demander comment il est possible de toucher du
doigt une certitude.
– Eh bien ! venez.
– Où ça ? Loin d’ici ?
– Vous allez voir.
Tous trois se levèrent et Nestor régla les
consommations. C’était toujours lui qui payait, mais il
ne regrettait pas son argent, heureux qu’il était de se
trouver mêlé à une affaire sensationnelle.
Le patron du café arrêta Bezombes sur le pas de la
porte. Il n’avait pas osé se mêler à la conversation des
trois hommes, mais, en prêtant l’oreille, il avait entendu
quelques mots qui l’avaient intrigué.
Il eut, à l’adresse de l’agent d’affaires, un petit coup
d’œil interrogateur.
– Ça va, répondit Bezombes ; ça va même très bien.
– Vous le « tenez » ?
105
– Parbleu !
– C’est pas trop tôt. Ah ! sacré monsieur Bezombes,
va ! les assassins n’ont qu’à bien se garder avec lui.
– Bah ! ça ne serait pas la peine d’avoir été vingt ans
dans le métier.
– Oh ! c’est pas une raison. Y a des gens qui font de
la police depuis longtemps et qui n’arrivent jamais à
pincer un criminel. Exemple : notre commissaire de
police, M. Morisseau.
– On va lui en boucher une surface à M. Morisseau,
lança le gros Nestor.
Ils sortirent. Bezombes marchait en tête, comme il
sied à un chef. Mais Nestor et Barouillet l’encadrèrent
bientôt pour rétablir entre eux l’égalité.
Quelques instants après ils pénétraient dans la cour
du marchand de fourrages, dont la maison, nous l’avons
dit, était voisine de celle de Procas.
Le marchand, un gros Auvergnat que, dans le
quartier, on appelait le « Grinchu », était dans le petit
appentis qui lui servait de bureau. En reconnaissant
Bezombes, il ne put réprimer un mouvement de
mauvaise humeur.
– Encore vous ! dit-il.
– Oui, monsieur, encore moi. Je regrette de vous
106
déranger, mais dans l’intérêt de la justice...
– C’est bon, c’est bon, qu’est-ce que vous
désirez ?... Vous voulez encore pénétrer dans la petite
cour de mon voisin ? Mais laissez-le donc ce pauvre
diable, il est bien assez malheureux comme ça.
– Monsieur, vous ignorez ce qu’est votre locataire,
si vous le saviez...
– Je sais que c’est un pauvre homme, voilà tout, et
qu’il ne faut pas avoir de cœur pour s’acharner ainsi
contre un être inoffensif.
– Inoffensif ?... Ah ! vous croyez cela ?
– Bien sûr que je le crois.
– Vous ne le croirez pas longtemps, et lorsqu’il sera
arrêté, que les journaux raconteront ce qu’il a fait, vous
ne tiendrez pas le même langage.
– C’est que vous ne savez pas de quoi on l’accuse,
hasarda Barouillet.
– C’est toujours facile d’accuser.
– Aujourd’hui, nous pouvons prouver.
Le marchand de fourrages eut un haussement
d’épaules :
– Ah ! tenez, laissez-moi donc tranquille avec toutes
vos histoires. Êtes-vous envoyés par le commissaire de
107
police ? Non, n’est-ce pas ? eh bien ! décampez.
– Mais monsieur... fit Bezombes...
– Il n’y a pas de monsieur qui tienne.
– Vous refusez de nous laisser pénétrer dans la cour
de votre locataire ?
– Qu’est-ce que vous voulez y faire dans cette
cour ? Vous l’avez vue hier, n’est-ce pas ? Eh bien !
cela suffit.
– Je voulais montrer à ces messieurs...
– Ces messieurs ne sont pas de la police, je
suppose ?...
– Non, mais ils ont intérêt, comme moi, à découvrir
et confondre un assassin.
– Un assassin !... Ah ! laissez-moi rire. Je crois, ma
parole, que vous êtes tous fous. Rentrez chez vous, cela
vaudra mieux...
– Alors, vous refusez ?...
– Oui...
– Vous n’avez pas le droit, quand il s’agit de...
– Pas le droit ?... pas le droit ?... Qu’est-ce que vous
me chantez ? Suis-je le maître chez moi, oui ou non ?...
– Cependant hier vous aviez consenti à me laisser...
108
– Possible, mais aujourd’hui, je ne veux pas... Est-ce
compris ? Ça deviendrait une procession ici, à la fin...
– Monsieur, fit Barouillet, d’une voix de père noble,
l’intérêt supérieur de la justice, la sécurité...
– Vous, allez brailler dans vos réunions publiques et
f...-moi la paix.
Il n’y avait rien à faire. Le père Grinchu était de ces
vieux bonshommes entêtés et coléreux qui ne craignent
pas au besoin de se flanquer un coup de torchon. Et il
était solide, l’Auvergnat. Il commençait à perdre
patience et devenait violet comme une aubergine.
Bezombes et ses deux amis jugèrent prudent de battre
en retraite.
– Quelle brute ! dit Barouillet, lorsqu’ils furent dans
la rue.
– J’avais envie de sauter d’sus, grogna le gros
Nestor, qui parlait toujours d’étriper les gens, mais
était, au fond, poltron comme un lièvre.
109
XII
Le plus vexé était certainement Bezombes, qui ne
s’attendait pas à semblable réception. Il croyait étonner
ses amis et recevait un camouflet. Pouvait-il se douter
aussi que cet animal de Grinchu, qui s’était, la veille,
montré presque aimable, se comporterait, le lendemain,
comme un goujat ? Ils retournèrent au petit café de
l’avenue du Maine, et là, tinrent conseil. Le gros Nestor
et Barouillet ne savaient toujours pas ce que Bezombes
avait découvert dans la cour de Procas, car l’agent
d’affaires ne leur avait encore rien dit qui pût éclairer ce
mystère. Bezombes, comme tous les gens prétentieux et
vides, ménageait ses effets avant de presser le ressort
qui devait faire jaillir le diable de sa boîte.
– Qu’allons-nous faire maintenant ? demanda le
gros Nestor.
Bezombes, les coudes sur la table, le sourcil froncé,
semblait plongé dans une laborieuse méditation. Il ne
sortit de sa rêverie que pour porter à ses lèvres le
raphaël-citron que Nestor avait commandé. Il but son
verre d’un trait, s’essuya les lèvres d’un revers de main
et consentit enfin à répondre :
110
– Ce que nous allons faire, ce que nous allons faire ?
Mais, parbleu, nous allons demander au commissaire de
nous accompagner chez Grinchu.
– Oh ! le commissaire, dit Barouillet, il ne faut
guère compter sur lui. Il nous racontera encore qu’il va
faire une enquête et ce sera tout. Il laissera tomber
l’affaire. Ce que nous pourrons lui apprendre ne le
convaincra pas. Son siège est fait. J’ai vu cela quand je
suis allé le trouver avec Nestor. Il nous a bien reçus, je
le reconnais, mais n’a pas eu l’air de prendre au sérieux
ce que nous lui disions. Ces gens-là n’aiment pas
beaucoup que de simples particuliers se mêlent de
police. Ils ont toujours une tendance à croire que les
témoins mentent ou exagèrent.
– Cependant, fit Bezombes, quand on leur apporte
des preuves...
– Oui. Je ne dis pas. Mais en avez-vous vraiment ?
Bezombes eut un imperceptible haussement
d’épaules, prit un temps et répondit :
– J’en ai.
Le gros Nestor et Barouillet se regardèrent. Au fond,
ils n’étaient pas très convaincus, bien qu’ils eussent
confiance en leur ami.
– J’en ai, répéta Bezombes en regardant d’un air
étonné son verre vide. Je voulais vous mettre à même
111
de vous renseigner sur place, mais puisque ce butor de
Grinchu n’a pas voulu nous laisser pénétrer dans sa
cour, je vais tout vous dire. Écoutez-moi et vous allez
voir que je ne m’appuie pas sur des semblants de
preuves. Je ne suis pas de ces détectives fantaisistes à la
Sherlock Holmes qui échafaudent suppositions sur
suppositions et émettent des hypothèses dont l’une doit
fatalement conduire à la découverte de l’assassin. Moi,
je suis un homme précis, méthodique ; je ne crois que
ce que je vois. Or, j’ai vu.
Ici Bezombes s’arrêta pour jouir de l’effet que
produisait son affirmation. Ses deux auditeurs, conquis
par son assurance, attendaient avec anxiété, penchés
vers lui, guettant les mots qui allaient sortir de ses
lèvres.
– Oui, j’ai vu ; ce qui s’appelle vu. Il faut d’abord
que vous sachiez comment je m’y suis pris pour arriver
à mes fins. L’affaire était délicate. Un enfant avait
disparu, les soupçons se portaient sur l’homme du
passage Tenaille, mais c’était tout. Rien ne prouvait que
le malheureux gosse eût été assassiné. Quelque
vagabond pouvait très bien l’avoir emmené avec lui.
D’après ce que j’ai appris, le petit n’était pas très
intelligent ; au dire de sa mère elle-même, c’était un
être naïf et confiant, très influençable. La dernière fois
qu’on l’a aperçu, il jouait seul, à l’angle de l’avenue du
112
Maine, presque en face de la maison de notre homme.
Tout cela était bien vague, et rien ne venait préciser
mes soupçons, quand Barouillet m’a rappelé
l’assassinat de la petite Soubiroux, assassinat qui a eu
lieu peu de jours après l’installation du monstre dans le
quartier. D’autre part, des renseignements que j’avais
recueillis venaient bientôt étayer ma conviction. On
avait vu, à deux reprises, l’ignoble individu du passage
Tenaille suivre des enfants dans la rue Gassendi.
– Ça c’est vrai, fit le gros Nestor... Il y a huit jours le
petit Cheuret, le fils de la concierge du 44, est rentré
chez lui tout effaré, en disant qu’un homme l’avait
pourchassé jusqu’au coin de la rue Liancourt.
– Vous voyez, fit Bezombes, mes renseignements
sont donc exacts. Vous comprenez, avant d’accuser le
solitaire du passage Tenaille, il fallait être documenté
sur son compte. Quand je le fus suffisamment, je me
mis à le suivre, et je remarquai qu’il regardait en effet
les enfants avec un drôle d’air, surtout les petites filles
qui sortaient de l’école à la nuit tombante. Il se tenait
debout sous une porte, dans une attitude bizarre. Bref,
je passe sur certains détails. Notre individu devait être
un satyre, et il cherchait sans doute quelque nouvelle
victime. Dès lors, je me suis tenu ce raisonnement :
« Puisque l’enfant de la mercière a disparu au moment
où il se trouvait en face de la maison du passage
113
Tenaille, il a dû être attiré dans cette maison, et comme
il n’a pas reparu, on l’a certainement assassiné. » Vous
voyez que tout s’enchaîne à merveille.
– En effet, accorda Barouillet, mais vous verrez que
notre imbécile de commissaire de police ne se laissera
pas convaincre.
– Attendez... tout cela c’est des hors-d’œuvre.
J’arrive au plat de résistance. Puisque le petit Maurice
était entré dans la maison du solitaire, et qu’il n’en était
pas ressorti, son corps devait se trouver quelque part.
Or des témoignages de gens sérieux m’avaient appris
que, le lendemain de la disparition de l’enfant, on avait
vu de la fumée sortir de la cheminée de notre individu.
Pourquoi, par ce temps plutôt doux, avait-il allumé du
feu, si ce n’est pour incinérer sa victime ?... Plusieurs
passants ont d’ailleurs senti, ce jour-là, une odeur de
caoutchouc brûlé, comme il s’en dégage des corps
humains que l’on fait rôtir sur un brasier.
– Parfaitement, fit le gros Nestor, j’ai, moi aussi,
senti cette odeur-là, même que j’ai dit à mon père :
« Qu’est-ce qu’on brûle donc par ici, ça fouette
joliment. »
– C’était là, ce me semble, continua Bezombes en
élevant la voix (car il s’était aperçu que des
consommateurs l’écoutaient), c’était là un
commencement de preuve : un détective ordinaire s’en
114
serait contenté, mais cela ne me suffisait pas. Il me
fallait une preuve visible, quelque chose qui affermît
ma conviction et me permît de dire à la justice : « Vous
cherchiez le coupable, eh bien, moi qui suis ni
commissaire, ni inspecteur de police, je l’ai trouvé. »
Or, j’ai poursuivi mes recherches. Un assassin, si habile
qu’il soit, ne découpe pas un corps en morceaux sans
que cette funèbre opération laisse des traces. Deux fois,
en escaladant le mur, j’ai pénétré dans la petite cour que
vous connaissez, et là, muni d’une lanterne sourde, j’ai
soigneusement examiné la muraille, la porte, le dallage.
Et c’est sur le dallage que j’ai trouvé ce que je puis
appeler « la pièce à conviction ».
Tous les auditeurs étaient haletants et regardaient
Bezombes avec admiration.
– C’est cette pièce à conviction que j’ai voulu vous
montrer et que vous auriez pu voir comme moi dans la
cour du satyre, si cet idiot de Grinchu ne nous avait pas
refusé l’entrée de sa maison.
– Mais, demanda timidement quelqu’un, cette pièce
à conviction ?
– Ces pièces, devrais-je dire, répondit Bezombes,
car il y en a plusieurs, oui, plusieurs : de grandes taches
de sang encore très visibles, larges comme des pièces
de cent sous, plus larges même. Le doute n’est plus
possible. C’est bien dans cette cour que le misérable a
115
découpé sa victime !
Les consommateurs s’étaient peu à peu rapprochés
pour écouter Bezombes, qui élevait la voix au fur et à
mesure qu’il voyait grossir son auditoire. Tous furent
unanimes à reconnaître que l’agent d’affaires avait
l’âme d’un grand policier.
Bezombes, tout en savourant ces éloges, répondait
d’un petit air modeste à ceux qui le félicitaient :
– Mais non, mais non, vous exagérez. Il suffisait
pour mener à bien cette enquête, d’avoir un peu de
jugement ; le reste est affaire de métier. Avec les
éléments que j’avais en main, je devais fatalement
réussir. Le tout était de ne pas lâcher une seconde le fil
que je tenais et surtout de ne pas se laisser influencer
par l’opinion de l’un ou de l’autre. Droit au but : telle
est ma manière. J’hésite d’abord, je jette des coups de
sonde de-ci de-là, puis, quand une fois je sens que le
terrain est assez ferme sous mes pieds, je m’avance
hardiment.
Nestor ne cessait de répéter, en écarquillant ses gros
yeux de bovidé :
– Ça, par exemple, c’est épatant, oui épatant !
Barouillet, lui, un peu confus de n’avoir rien
découvert, se montrait plus réservé, se contentant de
hocher lentement la tête, en signe d’approbation, mais
116
le plus enthousiaste de tous était un vieux rentier du
quartier, le père Corbineau, un bonhomme au menton
de galoche, avec des yeux de lapin blanc, qui hurlait
d’une petite voix cassée : « Un ban pour Bezombes !
Un ban pour Bezombes ! »
On eut toutes les peines du monde à lui faire
comprendre qu’il ne s’agissait point d’une poule au
gibier, mais d’une affaire qui, jusqu’à nouvel ordre,
devait être tenue absolument secrète.
Chacun promit de ne rien dire, mais une heure après,
depuis le Lion de Belfort jusqu’à la rue de la Gaîté, on
ne s’abordait plus que par ces mots : « Eh bien ! ça y
est !... hein ? Il paraît qu’il est pincé !... »
117
XIII
Le lendemain, dans la matinée, le gros Nestor et
Barouillet sonnaient à la porte de Bezombes, qui
habitait un modeste rez-de-chaussée, rue Boulard, dans
le fond d’une cour. Sur une porte vitrée on voyait une
pancarte avec ces mots tracés en belle ronde :
MARIUS BEZOMBES
Avocat-conseil
Défense devant la justice de paix
Enquêtes pour divorces
Recherches dans l’intérêt des familles, etc.
Bezombes les attendait. Il était assis devant une
petite table encombrée de dossiers poudreux. Sur la
cheminée de marbre noir, entre un réveil et une carafe,
trônait un buste en plâtre représentant la Justice avec
ses plateaux, dont l’un était cassé. Dans un angle était
placée une commode en acajou qui avait été
transformée en cartonnier.
118
– Ah ! vous voilà, dit Bezombes. Une minute ;
asseyez-vous. Le temps de signer quelques pièces et je
suis à vous.
Barouillet se laissa tomber sur un vieux fauteuil de
reps rouge, d’où s’éleva un nuage de poussière. Quant
au gros Nestor, il avait pris une chaise, la seule qui se
trouvât dans la pièce, mais comprenant que s’il s’y
asseyait il l’écraserait sous son poids, il demeurait
debout, adossé à la cloison, se mirant de loin dans la
glace de la cheminée.
– Ah ! fit enfin Bezombes, en ôtant ses grosses
lunettes de celluloïd, j’ai fini. Parlons un peu de notre
affaire.
Et, pivotant sur son siège, qui rendit un grincement
sec, il se tourna vers les visiteurs.
– Aujourd’hui, dit-il, nous entrons dans la période
d’action, la période décisive. Il faut que ce soir, demain
au plus tard, notre individu soit sous les verrous.
– Dommage que nous ne puissions pas l’arrêter
nous-mêmes, grogna le gros Nestor. Ce que j’aurais eu
du plaisir à empoigner ce vilain coco-là !
– Cela, c’est l’affaire de la police, dit Bezombes.
Notre rôle, à nous autres, se borne à livrer l’assassin.
– Est-ce que l’on saura au moins que c’est nous,
pardon ! vous, qui l’avez découvert ?
119
– Peut-être. Mais il ne faut pas trop y compter, car
les gens de police ont l’habitude de toujours tirer la
couverture à eux. Du moment qu’on n’est pas de la
« boîte », on ne compte pas. Vous allez voir que le
commissaire ne nous félicitera même pas.
– Le commissaire, fit Barouillet avec un haussement
d’épaules, il est capable de ne pas prendre notre visite
au sérieux. Quand Nestor et moi sommes allés le
trouver, c’est à peine s’il nous a écoutés. Moi, à votre
place, Bezombes, ce n’est pas au commissaire que je
m’adresserais.
– Au chef de la Sûreté, alors ?
– Peut-être, mais il y a quelque chose qui vaudrait
encore mieux.
– Ah ! et quoi donc ?
– Ce serait de s’adresser à un journal... Si la presse
se mêle de l’affaire...
– Ma foi, vous avez peut-être raison, comme cela les
policiers ne pourraient pas s’attribuer tout le mérite de
l’enquête, et on parlerait un peu de nous. Ce n’est pas
que je tienne à la réclame... non... je suis un homme
modeste, et si j’avais voulu faire comme certains !...
Enfin, votre idée n’est pas mauvaise. Vous connaissez
quelqu’un dans un journal ?
– Oui, un rédacteur de l’Égalité qui est venu
120
plusieurs fois à nos réunions, au moment de la
campagne électorale. C’est aussi un ami de M. Jacassot,
notre député.
– Eh bien, allons le voir. Nous lui exposerons
l’affaire, et si c’est un garçon intelligent, il pourra faire
avec nos renseignements un article sensationnel. Je vois
déjà le titre : « Le satyre de Montrouge... Horribles
détails. » C’est le commissaire qui en fera une tête !
– Oh ! comme vous y allez, Bezombes. Ne croyez
pas que les journalistes marchent si facilement que ça !
Et les procès, vous n’y songez pas ?
– C’est vrai. Mais là il n’y a pas matière à procès.
N’avons-nous pas des preuves ?
– Évidemment... toutefois, il vaut mieux agir avec
prudence. Allons rendre visite à mon ami, nous verrons
bien ce qu’il dira. Les journalistes sont habiles, et
trouvent souvent le moyen de dire beaucoup de choses,
tout en ne disant rien.
Et comme Bezombes semblait ne pas comprendre :
– Mais oui, expliqua Barouillet, quand on ne veut
pas avancer un fait, de peur de se compromettre, on
procède par insinuations, par sous-entendus. Vous
verrez, Oscar Phinot s’entend à ces sortes d’articles.
C’est par des insinuations et des sous-entendus qu’il a
démoli Taupin, le concurrent de notre député.
121
– Ah ! votre journaliste s’appelle Phinot ? J’ai déjà
vu ce nom-là quelque part.
– Possible. Il écrit beaucoup et commence même à
avoir une certaine réputation. Allons le trouver. Si
l’affaire ne l’intéresse pas, nous nous rabattrons sur le
chef de la Sûreté.
– Quand le trouve-t-on ?
– L’après-midi généralement. Je vais d’ailleurs lui
téléphoner pour annoncer notre visite.
– C’est cela. Pour bien faire, il faudrait que l’article
parût demain matin. Je vais d’ailleurs jeter sur le papier
quelques notes qui pourront lui servir. Je vous attendrai
ici, passez me prendre, dès que vous aurez obtenu un
rendez-vous. Mais dites donc, je pense à une chose... Il
ne faudrait pas laisser filer notre « homme », hein ?
Voyez-vous qu’au moment de l’arrêter, on trouve la
maison vide ?
– Pas de danger, répondit le garçon boucher, je l’ai à
l’œil.
Nestor et Barouillet serrèrent la main à Bezombes,
et se retirèrent.
Aux gens qu’ils rencontraient, et qui les
interrogeaient d’un petit signe de tête, ils répondaient
avec un sourire énigmatique :
122
– Avant peu, il y aura du nouveau.
Comme des groupes commençaient déjà à se former
devant la petite maison du passage Tenaille, Barouillet
se fâcha.
– Vous voulez donc nous faire tout manquer, dit-il.
Si vous demeurez plantés là comme des piquets, il va se
douter de quelque chose, et nous glissera entre les
mains. Rentrez chez vous et attendez... Avant vingt-
quatre heures, nous serons débarrassés de cet individu-
là.
– Oui... y a longtemps qu’on dit ça, murmura un
petit homme affligé d’une tache de vin sur la joue
droite, et cependant il est toujours là !
À ce moment, Procas avait soulevé un rideau de sa
fenêtre.
– Tenez, vous voyez bien, il nous écoute, dit
Barouillet. Décidément vous allez tout compromettre.
C’est bien la peine de se donner tant de mal.
Les curieux se dispersèrent lentement, pendant que
Procas se demandait anxieux :
– Mais qu’est-ce qu’ils ont donc ? Que me veulent-
ils ? Je ne comprends plus rien à ce qui se passe.
123
XIV
Quand la foule s’est liguée contre un homme, il faut
que cet homme succombe, à moins qu’il ne puisse
s’imposer par l’audace et la violence.
Or, le pauvre Procas n’avait rien de ce qu’il faut, lui,
pour tenir tête à la meute déchaînée, qui grossissait
chaque jour.
Pendant qu’il cherchait en vain les raisons de la
guerre sourde qu’on lui avait déclarée, les meneurs
recueillaient contre lui des preuves (ou des semblants
de preuves) qui faisaient boule de neige, et que
l’imagination déformait à l’envi avec cette exagération
dont le peuple est coutumier.
Bezombes continuait de dresser ce qu’il appelait
« son plan de campagne », et chacun, dans le quartier
maintenant en révolution, s’attendait à un coup de
théâtre.
Accompagné du gros Nestor et du solennel
Barouillet, il s’était rendu aux bureaux de l’Égalité,
boulevard Montmartre. Reçu par Phinot, que Barouillet
avait prévenu par téléphone, il avait, avec sa verve de
124
Méridional, exposé au rédacteur les « raisons » sur
lesquelles il s’appuyait pour accuser Procas. Ces raisons
paraissaient plausibles, et Phinot, qui cherchait
justement un sujet d’article sensationnel pour rentrer en
grâce auprès de son directeur, lequel lui reprochait
certains « ratages », avait accueilli avec enthousiasme
les révélations de Bezombes. Toutefois, rendu prudent
par une gaffe récente, qui avait valu au gérant de
l’Égalité une assez forte amende, et deux mois de
prison, il ne s’engagea pas à fond dans cette affaire. Il
se contenta de lancer un ballon d’essai. Dans un filet de
première page, transparent pour les seuls initiés, il avait
assez habilement amorcé le scandale.
Le lendemain, dans tout Montrouge, on s’arrachait
l’Égalité. Le brûlot avait porté. Ceux qui doutaient
encore de la culpabilité de « l’Homme du passage
Tenaille » le considérèrent dès lors comme un affreux
criminel et s’étonnèrent que la police ne l’eût pas
encore arrêté. Bezombes, flanqué du gros Nestor et de
Barouillet, faisait de fréquentes stations dans les cafés,
où il pérorait intarissablement, expliquant pour la
centième fois comment il s’y était pris pour découvrir le
coupable.
Ce soir-là, lorsque Procas sortit, à la brune, pour
aller chercher son dîner, il se vit suivi par une dizaine
d’individus, dont le nombre grossit peu à peu, et, quand
125
il rentra chez lui, une clameur s’éleva, sinistre,
menaçante :
– À mort ! À mort !
Effrayé, il s’engouffra avec son chien dans le
vestibule, referma vivement la porte et se mit à écouter
derrière un volet, se demandant si ces forcenés
n’allaient pas pénétrer chez lui. Il ne comprenait
toujours pas ce qui avait pu déchaîner leur colère, mais
il se rendait compte maintenant que la vie n’était plus
tenable et qu’il serait obligé peut-être de fuir ce quartier
où son apparition soulevait une telle haine. Il perçut
quelques bribes de phrases qui ne firent qu’augmenter
son trouble, sans l’éclairer toutefois sur le motif de ce
brusque revirement. Il se rendait compte enfin que sa
laideur n’était point seule en cause, qu’il devait y avoir
autre chose, mais il était loin de se douter, le
malheureux, de la terrible accusation qui pesait sur lui.
Un moment il eut l’idée d’écrire au commissaire, de
lui demander de le protéger, mais il y renonça, espérant
que la fureur de ces gens finirait par s’apaiser, comme
elle s’était déjà apaisée quelques mois auparavant...
La foule, haranguée par Bezombes, qui était devenu
l’homme du jour, s’abstint, pendant une semaine, de
toute manifestation.
– C’est à la justice d’agir, ne cessait de répéter
126
Bezombes... Attendons... Il est impossible que ce
misérable jouisse longtemps encore de l’impunité. Une
enquête est ouverte, je le sais... Nous allons bientôt
assister à l’arrestation de l’assassin.
Bezombes se trompait ; une enquête avait été
ouverte, en effet, mais avait eu pour résultat de le faire
convoquer chez le commissaire, qui lui avait demandé,
en termes plutôt vifs, de quoi il se mêlait. Bezombes
voulut le prendre de haut, mais on lui rappela certaine
affaire de prêts sur titres qui n’avait jamais été bien
éclaircie, et dans laquelle il avait joué un rôle plus que
louche. On l’engagea même dans son intérêt à se tenir
tranquille à l’avenir, et à ne pas empiéter sur les
attributions de la police.
Bezombes sortit tout penaud. Le soir, il retrouvait au
café le gros Nestor et Barouillet, mais se gardait bien de
leur apprendre comment il avait été reçu par le
commissaire.
– Voyez-vous, leur dit-il, il est toujours dangereux
de s’occuper de ces sortes d’affaires. La police ne veut
pas qu’il soit dit qu’elle est d’une maladresse insigne.
Elle aime mieux laisser échapper un coupable que
d’avouer franchement son incapacité. Moi, vous l’avez
vu, j’ai fait tout ce que j’ai pu, dans l’intérêt de notre
quartier. Je me suis efforcé de démasquer un malfaiteur,
et il me semble que j’y ai réussi, mais la police voit tout
127
cela d’un mauvais œil. Bientôt, si ça continue, ce sont
les accusateurs qui seront les coupables. Je renonce à
m’occuper de l’affaire. Que d’autres me remplacent,
mais moi, je suis écœuré.
Le gros Nestor protesta :
– Eh quoi ! monsieur. Bezombes, vous parlez de
tout lâcher ?... non, vous ne ferez pas ça ?
– J’ai dit, fit Bezombes d’un ton péremptoire.
Barouillet intervint :
– Voyons, voyons, vous n’allez pas jeter ainsi le
manche après la cognée. La police, devons-nous nous
en préoccuper ? Le devoir nous commande de demeurer
sur la brèche. Est-ce au moment où l’on a tous les
atouts en main que l’on abandonne la partie ? Que va-t-
on penser de nous ? Puisque notre commissaire est un
incapable, c’est à nous d’agir. Je vais aller trouver
Phinot, et il va lui servir quelque chose au commissaire.
– Non, non, protesta Bezombes, n’entrons pas en
lutte avec le commissaire. Nous n’aurions pas gain de
cause. Ce serait la lutte du pot de terre contre le pot de
fer. Ces gens de police sont vindicatifs en diable, et
capables de toutes les canailleries.
– Qu’avons-nous à craindre ? repartit Barouillet.
Notre conscience ne nous reproche rien, n’est-ce pas ?
On peut fouiller dans notre vie. Moi, je m’en f... du
128
commissaire, et s’il persiste à faire la sourde oreille, et à
protéger l’assassin... eh bien, je le ferai révoquer... oui...
révoquer, vous entendez. Je m’adresserai, pas plus tard
que demain, à M. Jacassot, notre député. Il ira trouver,
s’il le faut, le préfet de police, et vous verrez comme il
la dansera votre commissaire. Il faudra qu’il s’exécute
ou qu’il dise pourquoi.
Bezombes ne se sentait point tranquille à cause de
cette vieille affaire de prêts sur titres qui menaçait de
revenir sur l’eau. Aussi se montrait-il opposé à ce qu’il
appelait une « action directe ». Il ne pouvait cependant
point, sous peine de passer pour un lâcheur, renoncer
brusquement à tout. Il s’en tira de façon assez habile :
– Je n’ai malheureusement pas assez de relations,
dit-il, pour soutenir une lutte contre des gens qui
disposent d’influences secrètes et appartiennent à cette
franc-maçonnerie policière aussi puissante que l’ordre
des Jésuites. Mais vous, Barouillet, qui êtes au mieux
avec notre député, M. Jacassot, et qui avez vos entrées à
l’Égalité, vous pouvez arriver à un résultat. Moi, j’ai
fait une enquête ; elle a abouti à la découverte d’un
assassin, mais la police refuse de marcher. Il faut l’y
forcer, et vous seul pouvez le faire.
Barouillet était piqué au vif. Il se rengorgea, fronça
le sourcil, eut l’air de se faire prier, puis, très grave,
laissa tomber ces mots :
129
– Puisqu’il le faut, j’agirai, bien qu’il m’en coûte de
me mettre en avant.
– Songez que vous travaillez dans l’intérêt de tous et
les mères de famille vous seront reconnaissantes de les
avoir débarrassées d’un individu qui est pour elles un
objet d’horreur et de crainte... qui est devenu un danger
public.
– Mais vous continuerez, mon cher Bezombes, à
m’aider de vos conseils, je suppose ?
– Pouvez-vous en douter ?
Barouillet offrit une tournée, le gros Nestor une
autre, et l’on se sépara, en se donnant rendez-vous pour
le lendemain.
Maintenant Bezombes était à peu près tranquille ;
l’affaire suivrait son cours, mais lui n’y serait pour rien.
Ce serait cet outrecuidant Barouillet qui endosserait
toutes les responsabilités, en compagnie du gros Nestor.
Cependant, si Bezombes demeurait dans l’ombre, il
n’en continuait pas moins à mener une sourde
campagne. Barouillet, lui, heureux de ne plus être sous
la tutelle de l’homme d’affaires, parlait haut et disait à
qui voulait l’entendre que « bientôt il forcerait la main à
la police ». Quand il passait, les boutiquiers
l’appelaient, l’accablaient de questions et sa réponse
était invariablement la même.
130
– J’ai fait une tournée dans les journaux. Vous allez
voir le joli scandale qui va éclater.
On l’écoutait avec ravissement, on buvait ses
paroles, on le félicitait. Cependant l’homme du passage
Tenaille, le « satyre », comme on l’appelait maintenant,
continuait d’aller et venir à la tombée de la nuit, suivi
par une bande de gens qui l’injuriaient lâchement, et
l’accompagnaient jusqu’à sa porte. Le gros Nestor
faisait toujours partie de cette meute, car, d’accord avec
Barouillet, il s’était institué le « surveillant » de Procas,
dont on redoutait la brusque disparition. Des gamins se
joignaient au cortège, et l’un d’eux ayant voulu, un soir,
s’approcher du « satyre », avait dû battre promptement
en retraite devant les crocs menaçants de Mami que les
cris des enfants rendaient furieux.
– Ce sale cabot, dit le gros Nestor, je le saignerai
avant peu, vous verrez ça... En attendant qu’on nous
débarrasse de l’homme, je ferai toujours passer au clebs
le goût du pain.
131
XV
Dans tout Montrouge on attendait chaque jour le
fameux coup de théâtre, mais il tardait à se produire.
Quinze jours s’étaient écoulés depuis que Bezombes
avait « passé la main » à Barouillet, quinze jours
pendant lesquels les esprits de plus en plus surexcités
étaient graduellement arrivés à un état d’exaspération
tel que tout était à craindre. Prudemment, Barouillet,
qui n’avait point réussi dans ses démarches, demeurait
calfeutré chez lui, en proie à une maladie probablement
simulée. Quant à Bezombes, il ne se montrait plus au
petit café de la rue Liancourt. Seul le gros Nestor, avec
sa ténacité de brute, continuait d’épier Procas, et quand
le malheureux sortait, il abandonnait son étal et se
mettait à « filer » le satyre. Des vauriens et des
désœuvrés, ainsi que quelques mégères se joignaient à
lui et emboîtaient le pas au pauvre homme.
Pour échapper à ces ennemis qui grondaient derrière
lui, Procas tournait vivement le coin d’une rue et se
blottissait sous quelque porche, mais il était toujours
dénoncé par les grognements de Mami. Alors la foule
l’entourait, menaçante, et il s’enfuyait en rasant les
132
murailles. Dès qu’il pénétrait dans quelque boutique
pour y acheter du pain ou un peu de viande, un
attroupement se formait devant la porte et des voix
irritées égrenaient tout un chapelet d’injures. Certains
commerçants refusèrent de le servir et il fut bientôt
obligé d’aller jusqu’à la rue de la Tombe-Issoire pour se
procurer quelques maigres provisions.
Un soir, près du réservoir de Montsouris, juste à
l’angle de l’avenue Reille, il fut pris à partie par un
groupe dans lequel se trouvait le gros Nestor. On
l’empoigna brutalement, on lui déchira ses habits et on
l’eût probablement écharpé si les agents n’étaient
accourus.
Procas à demi-fou rentra chez lui, en courant, mais
arrivé devant sa porte il n’aperçut point Mami. Il le
siffla, l’appela : le chien ne répondit pas. Procas
l’appela encore, et, pris d’un sinistre pressentiment, se
mit à sa recherche...
Il refit le chemin qu’il avait déjà parcouru, sifflant
toujours, redoutant un malheur. Le chien demeurait
introuvable. Procas crut que l’animal affolé par la scène
qui s’était passée ou poursuivi à coups de pierres par les
gamins avait fui du côté du parc Montsouris. Durant
toute la nuit, il battit le quartier, retourna plus de dix
fois devant sa porte, espérant que Mami serait peut-être
revenu.
133
Au matin, dès le petit jour, il regagnait tristement sa
demeure, conservant peu d’espoir de retrouver son cher
compagnon quand, au coin de la rue Saint-Yves, il
aperçut dans le ruisseau une grosse boule grise. Il
s’approcha, se pencha et reconnut son chien, son pauvre
Mami qui gisait, la tête écrasée, dans une mare de sang.
Procas poussa un cri déchirant, son poing se tendit
dans le vide en un geste de menace, puis, il ramassa la
bête et la prit dans ses bras. Ceux qui virent passer cet
homme horrible avec ce cadavre de chien qu’il portait
comme un enfant demeurèrent étonnés et quelques-uns
s’étant permis de rire, Procas les regarda d’un air si
terrible qu’ils reculèrent, médusés par ces yeux jaunes
qui semblaient ceux d’un démon.
*
Rentré chez lui, Procas déposa le cadavre de Mami
sur la table de son laboratoire et se mit à fondre en
larmes.
Ainsi maintenant il était seul, bien seul. Il n’avait
plus qu’un ami : ce chien, et on l’avait tué.
Pourquoi ?
Était-il responsable, le pauvre animal ? Était-il aussi
134
l’ennemi de ces brutes ? Il ne gênait personne,
cependant. C’était un pauvre chien très doux, très
craintif, et si parfois il avait montré les dents, c’était
plutôt pour se défendre que pour attaquer. Bien souvent
les gamins l’avaient taquiné, harcelé, et jamais il n’en
avait mordu aucun. Il semblait, comme son maître,
résigné à souffrir. Il ne demandait qu’un peu de pitié,
voilà tout. Et ils l’avaient tué, sans motif, ou plutôt si...
parce qu’il était son chien à lui, Procas, le chien du
maudit. Pourquoi ne s’étaient-ils pas attaqués à
l’homme au lieu d’assommer une bête inoffensive ?
Et Procas sanglotait, tenant dans une de ses mains la
patte froide du pauvre Mami. Longtemps, il demeura
devant ce cadavre éclaboussé de sang, dont l’œil triste,
voilé par la mort, conservait encore une infinie
tendresse, et où il y avait, comme une expression
humaine.
Tout à coup, il y eut au dehors un bruit de voix qui
le fit tressaillir. Rendu au sentiment de la réalité, il leva
la tête, regarda vers la fenêtre et distingua entre les
rideaux mal joints des ombres mouvantes que
grossissait démesurément la lueur d’un réverbère. À
l’inertie et la torpeur succéda brusquement chez Procas
une colère sourde. Il s’approcha de la fenêtre, l’ouvrit et
s’écria d’une voix terrible :
« Allez-vous-en !... allez-vous-en, misérables !... »
135
Une bordée d’injures l’accueillit, mais il fit face à
l’orage. Ce n’était plus le pauvre être effacé, craintif,
qui cherchait, dans la rue, à passer inaperçu. C’était
maintenant un homme résolu, prêt à l’attaque, un
homme affolé que le désespoir et la colère rendaient
capable de tout. Sous la lumière crue du bec de gaz qui
le frappait en plein visage, il avait quelque chose de si
terrifiant que les voix qui l’injuriaient se turent.
– Misérables !... misérables ! hurlait-il en tendant le
poing...
Mais une oppression le saisit, le sang lui monta à la
gorge. C’est à peine s’il eut la force de refermer la
fenêtre, et il s’abattit, haletant, suffoquant, terrassé par
une syncope.
*
Quand il revint à lui, le soleil éclairait en plein sa
chambre où dansait dans un rayon conique une fine
poussière d’or pareille à un essaim d’insectes
minuscules. Toujours étendu sur le parquet, il éprouvait
une vive sensation de froid. Il grelottait, ses dents
claquaient. Il promena autour de lui un regard étonné,
mais l’idée de se lever ne lui venait pas à l’esprit. Il
demeurait étendu, toujours frissonnant, la gorge sèche,
136
et les membres si las qu’il ne se sentait pas le courage
de faire un mouvement. Le bruit de la rue lui arrivait
atténué, à peine perceptible, tant ses oreilles
bourdonnaient. Tout était vague dans son esprit... il crut
un moment qu’il avait eu, durant sa crise, un affreux
cauchemar, comme cela lui arrivait souvent, mais un
doute affreux le saisit... Il se leva péniblement en s’arc-
boutant sur les coudes et sur les genoux. Le premier
objet qu’il vit fut la table sur laquelle reposait son
chien, et alors il se rappela tout. Il s’approcha, titubant
comme un homme ivre, passa sa main sur le pelage
terne de l’animal et demeura immobile, le front plissé,
l’œil fixe. Il paraissait très calme ; on devinait qu’il
poursuivait une idée qui, peu à peu, prenait corps dans
son esprit. Soudain, sa figure s’illumina, il se tourna
vers la fenêtre d’un air de défi, comme pour menacer
des êtres invisibles, puis laissa tomber ces mots :
« Pauvre Mami, ils t’ont tué, mais avant peu, tu
seras vengé... et c’est toi qui serviras à ma vengeance. »
137
XVI
Le lendemain, dans le petit café de la rue Liancourt,
le gros Nestor et Barouillet causaient à voix basse ; un
événement s’était produit qui ne laissait pas de les
troubler un peu.
Bezombes avait disparu sans prévenir personne.
– Décidément, dit Barouillet, c’est à n’y rien
comprendre. Bezombes nous aurait avertis s’il avait dû
s’absenter. J’avais bien remarqué qu’il semblait
préoccupé, mais j’étais loin de prévoir qu’il filerait
ainsi à l’anglaise.
– Il est peut-être parti en province pour une affaire,
émit le gros Nestor.
– Non. Il doit y avoir autre chose.
– Mais quoi ?
– Ah ! voilà !
– Si on l’avait assassiné ? L’homme du passage
Tenaille a peut-être appris que Bezombes l’avait
démasqué. Peut-on savoir ? Cet horrible individu est
capable de tout. Lui qui ne se montrait jamais,
138
maintenant il ouvre sa fenêtre, regarde les gens, faut
voir, et il a continuellement l’injure à la bouche. L’autre
soir, il nous a traités de misérables, et nous a montré le
poing. Je vous garantis que s’il avait pu empoigner l’un
de nous, il lui aurait fait passer un mauvais quart
d’heure. Il est comme un fou furieux.
– C’est la mort de son chien qui le met dans cet état.
– Alors, il en verra bien d’autres, car, tant qu’on ne
se décidera pas à l’arrêter, nous lui ferons la conduite,
chaque fois qu’il sortira. Enfin, voyons, m’sieur
Barouillet, pourquoi qu’on ne le coffre pas, cet
individu-là ?
– Je n’y comprends rien.
– Vous avez pourtant saisi de l’affaire des
personnages influents ?
– Oui, notre député a vu le commissaire, mais il lui a
fait la même réponse qu’à nous. Selon lui, l’homme du
passage Tenaille n’est pas dangereux.
– Mais les preuves recueillies par M. Bezombes ?
– Le commissaire dit que c’est de l’enfantillage.
– Ah ! par exemple !... qu’est-ce qu’il lui faut alors ?
– Moi, je renonce à m’occuper de cette affaire. J’y
perds mon temps, et je n’aboutis à rien.
– Et les journaux ?
139
– Le rédacteur de l’Égalité dit maintenant comme le
commissaire.
– Ça ! c’est trop fort. Eh bien, moi, je n’abandonne
pas la partie, et nous verrons si l’on ne se décide pas
bientôt à arrêter le satyre. C’est très joli de dire qu’il
n’est pas dangereux, mais en attendant le gosse de la
mercière n’a pas reparu, et on n’a pas retrouvé non plus
l’assassin de la petite du cinéma. Maintenant, v’là que
ça se complique. M’sieu Bezombes a disparu lui aussi.
Vous direz ce que vous voudrez, mais tout ça n’est pas
naturel... Ah ! si je pouvais seulement pénétrer, pendant
cinq minutes, dans la maison du passage Tenaille,
j’vous garantis bien...
Et le gros Nestor hocha la tête d’un air entendu.
Barouillet, pensif, sirotait lentement son vermouth-
cassis. Lui non plus ne comprenait rien à tout cela. Il
s’était à corps perdu lancé dans cette malheureuse
affaire, mais il se rendait compte maintenant que
l’influence dont il jouissait dans le quartier, en qualité
d’agent électoral, n’arriverait point à contre-balancer
celle du commissaire. Où Jacassot avait échoué il ne
pouvait qu’échouer lui aussi ; il valait mieux
abandonner la partie, mais discrètement, habilement,
car il craignait de devenir suspect à ceux qu’il avait
entraînés à sa suite.
Nestor, plus combatif, était, comme il se plaisait à le
140
répéter, décidé à « foncer dans le tas ». Sa conviction
était faite. La police protégeait un assassin, mais lui, il
saurait bien démêler la vérité.
– Une tournée, m’sieu Barouillet ?
– Non, merci, ce sera pour une autre fois.
– Vous savez, c’est de bon cœur... Allons, encore un
petit apéro, ça n’a jamais fait de mal.
Barouillet se laissa fléchir.
– Père Chevassu, remettez-nous ça, commanda le
gros Nestor, en montrant les verres vides.
Le patron, un gros homme chauve et pâle, aux
moustaches d’un noir d’ébène, arriva aussitôt avec deux
bouteilles. Tout en versant, il souriait. On voyait qu’une
question lui brûlait les lèvres.
Enfin, il demanda :
– Et m’sieu Bezombes ? On ne le voit plus...
– Il a disparu, répondit le gros Nestor.
– Vous voulez dire sans doute qu’il est en voyage ?
– Disparu, que je vous dis. Personne ne sait ce qu’il
est devenu. Y a que du mystère dans le quartier depuis
quelque temps.
Le père Chevassu devint soucieux.
– Vraiment, fit-il, on ne sait pas ce qu’il est
141
devenu ?
– Combien qu’y faut vous le répéter de fois ?
– Diable ! diable !... C’est ennuyeux. Oui, très
ennuyeux... c’est que... c’est que ça ne fait pas mon
affaire... mais pas du tout... J’ai eu confiance en lui,
vous comprenez... et...
– Il vous doit quelque chose ? demanda Barouillet.
– Mais justement.
– Beaucoup ?
– J’vous crois... quinze cents balles.
– Pas possible ?
– C’est la vérité.
– Et il vous a emprunté ça d’un coup ?
– Non... en trois fois... Vous comprenez, c’était pour
l’affaire, et... je n’ai pas cru pouvoir lui refuser,
d’autant plus qu’il se recommandait de vous.
– Ah ! c’est trop fort, s’exclama Barouillet, mais il
ne nous a jamais parlé de ça.
– Il est venu me trouver plusieurs fois... Il avait l’air
très agité... L’affaire le préoccupait beaucoup, et il était,
paraît-il, obligé de faire certaines dépenses pour obtenir
des renseignements... Bref, je me suis laissé tomber de
quinze cents francs. S’il ne revient pas, je suis « vert ».
142
– Bah ! il reviendra. Bezombes est, je crois, un
honnête homme...
– Mais s’il était un honnête homme, il ne se serait
pas recommandé de vous. Ça, c’est une leçon. On ne
m’y reprendra plus...
Et le père Chevassu, que sa femme venait d’appeler,
se dirigea vers son comptoir.
– C’est louche, c’t’histoire-là, fit le gros Nestor.
– Oui, plutôt, murmura Barouillet...
Il y eut un silence.
– Moi, reprit le garçon boucher, voulez-vous que je
vous dise ? Eh bien, je m’étais toujours méfié de
Bezombes. D’ailleurs de quoi vivait-il ?... Il ne venait
jamais personne à son cabinet... Et puis quand donc
qu’il se serait occupé de ses affaires ? Il était toujours
au café. Il bavardait, c’est tout... Enfin, qu’il revienne
ou non, cela ne nous empêchera pas de continuer ce que
nous avons commencé, s’pas ?
– Oh ! moi, je vous l’ai déjà dit, je renonce à tout.
– Sérieusement ?
– Sérieusement.
– Ah ! c’est pas chouette ce que vous faites là,
m’sieu Barouillet. Lâcher ainsi les amis, non, c’est pas
bien. Qu’est-ce qu’on va penser dans le quartier ? Nous
143
aurons l’air de farceurs.
– Mais mon ami, que voulez-vous que je fasse ?
Vous voyez bien que nous nous heurtons à des
difficultés insurmontables. Nous avons contre nous la
police ; elle ne veut pas qu’il soit dit que nous avons été
plus malins qu’elle... et vous savez, quand on s’attaque
à la police, on ne récolte rien de bon.
– Bah ! vous et moi n’avons rien à craindre, n’est-ce
pas ?... On ne nous coffrera tout de même pas, parce
que nous voulons qu’on nous débarrasse d’un individu
dangereux. Je voudrais bien voir que le commissaire me
dise quelque chose, je le recevrais de la belle façon.
J’suis un honnête homme, moi, je n’ai rien à me
reprocher, par conséquent je suis tranquille. Puisque
tout le monde me plaque, je travaillerai seul, et je donne
ma tête à couper si avant quinze jours je n’ai pas réussi
à faire empoigner l’individu du passage Tenaille.
D’ailleurs, y a une chose bien simple... Si on ne l’arrête
pas, les gens du quartier l’estourbiront, un beau soir,
comme on a estourbi son chien. On est trop monté
contre lui, et j’connais des gars qui n’hésiteront pas à le
« buter »...
– Oh ! pas de ça, hein ? fit Barouillet, car ce serait
grave, et pourrait vous coûter cher.
Le gros Nestor eut un haussement d’épaules :
144
– C’est des choses qui se raisonnent pas. Tout le
monde lui en veut à c’t’homme-là, et, tôt ou tard, il
finira bien par attraper un mauvais coup.
145
XVII
Procas conserva pendant vingt-quatre heures le
corps de son chien auquel il enleva quelques fragments
de moelle – on verra plus loin pourquoi – puis, un soir,
il alla l’enterrer sur le talus des fortifications.
À partir de ce jour, il ne fut plus le même. Il se
laissait aller, malgré lui, à de criminelles méditations.
En vain essayait-il de chasser les atroces pensées qui
l’assaillaient, il ne pouvait y parvenir. L’idée de
vengeance finit par se cristalliser dans son cerveau.
Ordinairement, sous l’influence d’une colère
violente, l’homme rêve de mille projets de vengeance,
puis, petit à petit, reprend possession de lui-même. Un
coup de foudre a bouleversé tout son être, mais la
commotion éteinte, il retrouve enfin son calme.
Chez Procas, une suite de commotions (car chaque
jour il doit faire face à la fureur de la foule) amène
graduellement une dépression psychique, destructive de
toute morale, subjective, presque hypnotique. Ce n’est
pas encore un fou puisqu’il agit délibérément, mais son
cerveau n’est déjà plus celui d’un homme sain. Sous
146
l’effet de la douleur, son moi s’est transformé, et il en
arrive aux conceptions les plus monstrueuses. Une sorte
d’entraînement va le conduire au crime sans qu’il tente
rien pour se ressaisir...
Cet état pourrait paraître explicable chez un être
primitif, mais chez un intellectuel comme Procas, il
semble une monstruosité. Pour s’éclairer sur la
psychologie de ce malheureux, descendre dans les
ténèbres de son âme, il faut remonter à la genèse du
mal. Procas est un névropathe aux méninges
surexcitées ; il y a chez lui des lésions anatomiques. Ses
sensations atteignent à présent le paroxysme de la
violence. Leur intensité a fini par étouffer la voix de la
conscience.
Il ne raisonne plus, il agit, en proie à une idée fixe.
Toutes ses forces mentales se concentrent sur un seul
objet : la vengeance. Il ne voit plus qu’elle et dans sa
solitude, il rumine les plus terribles choses.
À un tel être il eût fallu le calme, mais la foule
hostile qu’il sent autour de lui, les cris de haine qui lui
parviennent, chaque jour, à travers les murailles, tout
cela l’exaspère de plus en plus.
147
*
Il réinstalla son laboratoire et se remit à ses travaux,
mais, cette fois, ce n’était plus pour doter l’humanité
d’une découverte... C’était pour semer la mort parmi
ses semblables.
Et ce serait la moelle qu’il avait prélevée sur son
chien qui recèlerait le poison. Il se rappelait que, lors de
précédents travaux, il avait fait quantité d’expériences
de culture de microbes sur des milieux contenant des
substances extraites de la moelle et de l’encéphale des
chiens. Il en avait même extrait une matière qu’il
appelait « médullose » et qui, additionnée dans des
doses minimales aux milieux nutritifs, avait la propriété
d’augmenter considérablement la virulence des
microbes pathogènes. Mais il lui fallait choisir, parmi
ces derniers, celui qui pourrait le mieux donner la mort.
Il se remémorait alors toutes les maladies infectieuses
qu’il avait étudiées autrefois, consultait des traités de
bactériologie, mais ne trouvait rien.
Pour des raisons que l’on comprendra bientôt, c’est
dans l’eau qu’il voulait propager le microbe. Le virus
de la peste bubonique, auquel il songea un instant, est
sans contredit un virus des plus actifs, mais de récentes
148
expériences n’ont-elles pas démontré que l’eau ne joue
qu’un rôle tout à fait secondaire dans sa propagation ?
Pour susciter une épidémie, il fallait trouver un poison
nouveau, redoutable. Où chercher ce germe inconnu, ce
petit être invisible qui, sournoisement, pénètre dans les
entrailles et tue plus sûrement qu’une balle de
revolver ?
Et Procas était en proie à une rage sourde. Jamais il
n’arriverait à se venger de ceux qui l’avaient tant fait
souffrir, et continuaient, chaque jour, à le torturer.
Cependant, en feuilletant un vieux manuscrit, il
avait été frappé par des notes qu’il avait prises dans
l’Inde sur certaine épizootie de rats. Il avait remarqué
que des milliers de ces rongeurs périssaient en vingt-
quatre heures, et qu’en même temps les habitants de
certain petit village voisin de Madura étaient atteints
d’une maladie jusqu’alors inconnue. Il s’était livré à de
minutieuses recherches, avait isolé et cultivé un bacille
extrêmement ténu, difficile à colorer et qui, inoculé aux
rats et aux souris, opérait chez eux les mêmes ravages
que ceux produits par l’épizootie mystérieuse. Il avait
longuement, à son retour en France, étudié cette
question et fait un rapport détaillé de sa découverte,
mais ne s’était jamais décidé à publier ce travail auquel
il avait donné le titre de : Recherches sur le « Bacillus
149
murinus1. »
Plus tard, à Marseille, où il avait été envoyé par le
ministre de l’Intérieur afin d’étudier les mesures
prophylactiques à employer contre la peste, qui avait
fait quelques victimes, il avait, en disséquant un
cadavre, recueilli et isolé le même Bacillus murinus,
qu’il avait découvert dans l’Inde. Maintenant qu’il se
rappelait tous ces détails, il eut une idée soudaine. Il
rechercha dans sa collection de microbes et retrouva un
tube à essai contenant une culture de ce bacille, mais
elle était presque desséchée. Sa virulence, c’est-à-dire
son aptitude à se développer dans un corps animal et à y
sécréter des poisons bactériens, devait être maintenant
sans effet. Il fallait donc retrouver ce bacille, l’isoler, et
le cultiver de nouveau.
À partir de ce jour, on eût pu le voir, tous les soirs,
soulever une planche de la palissade qui séparait de sa
demeure le hangar à fourrage. Une petite lanterne
sourde à la main, il disposait des pièges, puis scrutait le
sol, dans l’espoir d’y découvrir un rat mort. Il y avait
beaucoup de rats dans le hangar, et il ne désespérait pas
de trouver ce qu’il cherchait.
En une semaine, il captura une douzaine de
rongeurs, mais une nuit il en découvrit deux qui étaient
1
Bacille du rat.
150
morts. Il procéda immédiatement à leur autopsie, et prit
le sang du cœur, après avoir, au préalable, brûlé la
surface de ce viscère, pour éviter toute contagion
possible.
Ensuite il ensemença le sang sur des milieux
nutritifs, préparés d’avance, et, après vingt-quatre
heures, obtint des cultures différentes.
Dans la plupart de ces cultures, il trouva le bacille
bien connu de Danysz, qui produit chez les rats une
maladie à peu près semblable à la fièvre typhoïde de
l’homme. Quelques jours se passèrent dans ce travail
fiévreux. Avec une patience minutieuse, Procas
disséquait un à un les cadavres de rats, ensemençait
avec leur sang quantité de tubes à essai, mais le
Bacillus murinus n’apparaissait toujours pas.
Une nuit, cependant, il trouva dans le magasin à
fourrage plus de rats morts que d’habitude. Il en
recueillit jusqu’à cinq. Plus de doute, une épizootie
venait de se déclarer, et ce qui tendait à le prouver, c’est
que les pièges qu’il tendait chaque nuit étaient
maintenant vides. On sait que lorsqu’éclate une
épidémie, les rats, qui ne sont pas moins intelligents
que les autres animaux, fuient le foyer d’infection et
émigrent en d’autres lieux.
Quelle ne fut pas la joie de Procas lorsqu’il reconnut
sur les rats, qu’il venait de trouver morts, des lésions
151
tout à fait semblables à celles qu’il avait observées dans
l’Inde. Il fit sur ces bêtes divers prélèvements de sang,
et, vingt-quatre heures après, il pouvait observer sur la
gélose une strie blanchâtre avec des ramifications
latérales très caractéristiques.
Le doute n’était plus possible : il tenait enfin son
Bacillus murinus ! Alors, il prit une lamelle de verre, y
déposa une goutte de culture, l’étala avec l’extrémité
d’une pipette, colora la préparation avec une substance
préparée par lui, et l’examina ensuite au microscope.
Sur le champ de l’appareil il constata la présence de
bacilles minces et courts...
C’était bien le bacille cherché, il le reconnaissait
parfaitement. Il ne lui restait plus qu’à accomplir ce que
l’on appelle la « triade de Koch », qui consiste à
inoculer le microbe à un animal réceptif. À trois rats
vivants, il inocula le virus sous la peau, à trois autres il
l’introduisit dans l’intestin sous forme de boulettes. Les
premiers succombèrent en trente-six heures ; les trois
autres ne moururent qu’au bout de quatre jours. Le
virus semblait déjà assez violent, mais il était faible, si
on le comparait à celui trouvé sur les rats du village
indien. Procas ne se décourageait pas cependant. Il
savait bien que, grâce aux procédés de la bactériologie
moderne, on peut considérablement augmenter la
virulence des microbes pathogènes et transformer un
152
microbe presque inoffensif pour telle ou telle espèce
animale, en un virus mortel pour la même espèce.
D’autre part, son chien, son pauvre Mami devait, dans
ce cas, lui rendre un dernier service... La médullose
pourrait entrer en jeu et concourir à l’augmentation de
nocivité du Bacillus murinus. Il employa dès lors une
méthode très efficace inventée par Metchnikoff, Roux
et Salimbeni dans leurs savantes recherches sur la
toxine cholérique. Il introduisit dans le péritoine des
rats de petits sacs de collodion remplis de bouillon de
culture et de médullose ensemencés de Bacillus
murinus. Il opérait avec toutes les précautions
aseptiques, afin d’éviter l’infection du péritoine, ce qui
aurait pu nuire aux résultats de l’expérience. Deux ou
trois jours après, il sacrifiait l’animal et enlevait le sac
pour ensemencer la culture dans un nouveau sachet de
collodion, et l’introduire ensuite dans le péritoine d’un
autre rat. Lorsque le virus eut passé alternativement
dans les organismes de plusieurs rongeurs, il devint
beaucoup plus actif.
Bientôt, il arriva à tuer les rats en trois ou quatre
heures. Enfin, en multipliant le passage des cultures sur
plusieurs rats, Procas obtint un virus des plus nocifs.
153
XVIII
Il en était là de ses travaux quand une nouvelle crise
le terrassa. Un soir qu’il avait veillé très tard, il eut
soudain un éblouissement ; une lueur rouge passa
devant ses yeux et il s’abattit sur la table de son
laboratoire. Quand il reprit la notion des choses, il
faisait grand jour. Autant qu’il en put juger il devait être
près de midi. La circulation était plus active sur les
trottoirs et, dans le restaurant qui se trouvait situé tout
près de sa demeure, il entendait un bruit d’assiettes et
de verres entrechoqués.
Il essaya d’aller jusqu’à la fenêtre pour en tirer les
rideaux et intercepter un rayon de soleil qui l’aveuglait,
mais il fut incapable de faire un pas. Il tomba sur les
genoux et c’est tout juste s’il eut la force de se traîner
jusqu’à son divan sur lequel il se coucha avec beaucoup
de peine.
Cependant, il lui fut impossible de demeurer étendu
et il dut s’asseoir ; son cœur semblait à tout moment
près de s’arrêter et, de ses mains froides, Procas
comprimait sa poitrine. Sa tête était vide de pensées, il
ne songeait qu’à son mal, dont il suivait les phases avec
154
angoisse. Il demeura longtemps plié en deux, le regard
fixe, comme un homme qui redoute une catastrophe,
puis il éprouva une sensation étrange. Sa vue
s’obscurcit, ses idées devinrent imprécises ; il lui
sembla qu’il avait été soudain transporté dans un monde
irréel, loin de la vie consciente. Il avait l’impression
que son être spirituel avait déserté son corps, qu’il
voguait dans l’espace, et il se demanda si ce n’était pas
cela la mort. Et pourtant non, car lorsqu’il touchait l’un
de ses membres, qu’il le pinçait, il avait conscience de
la douleur.
*
Il était toujours là, cloué sur son divan, immobile et
froid comme un personnage de cire. Quand il se croyait
un peu mieux il formait le projet d’aller jusqu’à la
fenêtre et de l’ouvrir pour aspirer une bouffée d’air,
mais il appréhendait le moment où il se lèverait, car il
savait bien que le moindre effort pouvait de nouveau
provoquer une crise. Si, au moins, il avait pu dormir !
Au prix de douloureux efforts, il était parvenu à se
renverser en arrière et à appuyer sa tête contre la
muraille. Il éprouva d’abord quelque soulagement et
ferma les yeux. Il s’ensuivit un bien-être relatif qui dura
peu, car la nouvelle position qu’il venait de prendre
155
tendait par trop ses muscles thoraciques et comprimait
sa respiration. Il fut obligé de se courber encore en
avant, les coudes sur les genoux, et de rester ainsi, sans
faire un mouvement. Une soif ardente lui brûlait la
gorge, il grelottait, ses dents claquaient et il sentait le
froid gagner ses extrémités, courir le long de ses bras et
de ses jambes, monter jusqu’à sa poitrine. Est-ce la fin ?
pensait-il. Cette perspective ne l’effrayait point. Il
l’envisageait, au contraire, avec sérénité, s’étonnait
même d’être encore en vie. Le bruissement de la rue lui
parvenait assourdi et il souhaitait presque de ne plus
rien entendre, de fuir à jamais ce monde où il n’avait
rencontré nulle pitié, ces gens dont il entendait les pas
sur le trottoir, les voix enrouées, les éclats de rire, et qui
étaient tous pour lui des bourreaux.
Après une nouvelle crise, moins violente que les
autres, et qui le tint prostré sur son divan, il retrouva un
peu de tranquillité physique, et put faire quelques pas
dans la pièce. Il but un grand verre d’eau, mais comme
ses jambes flageolaient, il fut obligé de s’asseoir. Cela
faisait trois jours qu’il n’avait pas mangé, mais,
toujours en proie à la fièvre, il n’avait pas faim... un peu
d’eau lui suffisait.
La secousse qu’il avait éprouvée avait amené dans
son esprit une certaine détente. Il ne songeait plus à
rien, mais à mesure que la vie reprenait en lui, le
156
souvenir lui revenait de tout ce qui s’était passé. Une
insurmontable agitation le pénétrait graduellement, et
d’ailleurs, eût-il voulu oublier que cela lui aurait été
impossible.
Quand il put enfin sortir pour aller faire ses
provisions, il retrouva devant lui la même foule hostile,
et le désir de vengeance qui sommeillait dans son cœur
se réveilla plus violent que jamais.
Le gros Nestor, qui n’avait point désarmé, se
montrait plus acharné que jamais. Il avait pris de
l’importance, depuis la défection de Bezombes et de
Barouillet, et c’était lui qui maintenant « menait la
danse ». Il s’était improvisé détective. Le soir, il se
mettait en observation à la petite lucarne qui donnait sur
la maison du passage Tenaille et sur le hangar à
fourrage.
Avec une patience qui ne faiblissait jamais, il
guettait, pendant des heures, celui qu’il appelait le
« satyre ». Il s’imaginait que celui-ci se préparait à fuir,
et ce qui l’entretenait dans cette idée, c’est qu’il n’avait
pas été sans remarquer les allées et venues de Procas,
quand il se livrait, avec sa petite lanterne sourde, à la
chasse aux rats. Nestor en avait conclu qu’il faisait ses
malles et cherchait des planches pour confectionner des
caisses afin d’y loger tout son matériel. Il avait même
cru devoir prévenir le propriétaire, le père Grinchu, qui
157
avait haussé les épaules, et lui avait fermé sa porte au
nez.
Nestor, furieux, s’était, dès le lendemain, répandu en
calomnies sur le compte du marchand de fourrage, qu’il
accusait « d’être de mèche » avec « l’assassin »...
L’affaire prenait, on le voit, des proportions, et la foule,
si facile à convaincre, était maintenant à la remorque du
gros Nestor, lequel, tout fier du rôle de justicier qu’il
croyait jouer (et en cela il était sincère), attisait chaque
jour la haine de ses partisans.
Il tenait des discours dans la rue, et on l’écoutait
avec complaisance, car ce qu’il disait correspondait
exactement à ce que nombre de gens pensaient dans le
quartier.
Le peuple a une fâcheuse tendance, on le sait, à voir
partout du mystère, et à s’imaginer qu’il y a, pour
certains privilégiés, des grâces d’état. Il croit dur
comme fer que la justice est impitoyable pour les
humbles, tandis qu’elle réserve toute son indulgence à
ceux qui appartiennent à une certaine catégorie sociale.
On en vint à chuchoter que « l’homme du passage
Tenaille » avait dû jouer autrefois un rôle politique qui
l’avait mis au courant de certains secrets, et que c’était
pour cela que la police le ménageait. « Si c’était un
pauvre diable comme nous, ne cessait de répéter le gros
Nestor, il y a longtemps qu’il serait coffré. »
158
Chaque jour, dans les ateliers, sur le pas des portes,
dans les boutiques, c’étaient des parlotes mystérieuses ;
chacun voulait paraître renseigné ; certaines commères,
qui ne manquaient pas d’imagination, brodaient à qui
mieux mieux, et quelques-unes d’entre elles avaient
tellement monté la tête à la mère du petit disparu, que la
pauvre femme, voyant en Procas l’assassin de son
enfant, était, chaque soir, parmi les manifestants, quand
le « satyre » quittait furtivement sa demeure.
À quoi tout cela devait-il aboutir ? Nestor, lui, était
persuadé que la police, devant ce mouvement populaire,
qui prenait de jour en jour plus d’importance, finirait
par agir.
Mais la haine de Procas grandissait en même temps
que celle de ces énergumènes et un soir que, poursuivi
par une bande hurlante, il avait été de nouveau injurié,
molesté, frappé, il était rentré chez lui dans un état
d’exaspération tel que l’idée de vengeance qui couvait
en lui, mais se serait peut-être atténuée, s’était réveillée
plus farouche que jamais.
« Ce sont eux qui l’auront voulu ! s’écria-t-il d’une
voix rauque... »
Et le lendemain, il reprenait son affreuse besogne.
159
XIX
Il n’était pas sûr encore que le virus qu’il avait
découvert pût agir efficacement sur un être humain,
mais, pourtant, il en avait l’intuition. Les expériences
qu’il avait faites lui semblaient concluantes. Cependant,
il n’était pas au bout de sa tâche. S’il avait réussi à
« isoler » un agent infectieux des plus violents, qui
devait produire de terribles effets, il fallait que le virus
pût se propager dans l’eau, afin que celle-ci contînt une
proportion x de germes nocifs. C’était une condition
sine qua non pour obtenir une épidémie qui ne se bornât
à quelques cas isolés.
Là surgit une difficulté.
L’eau, comme on le sait, n’est point d’ordinaire
stérile. Elle contient toujours une quantité assez
considérable de bactéries qui ne se développent pas
dans l’organisme vivant, mais se développent aux
dépens des matières mortes1. Et cette quantité dépend
des conditions très variables du climat, de la proximité
de quelque source contaminée.
1
Microbes saprophytes.
160
Dans l’eau de Seine n’a-t-on pas trouvé 415 000
microbes pour un centimètre cube ? Et dans les eaux
qui alimentent Paris jusqu’à 6 680 ? Il s’ensuit que les
eaux les plus pures recèlent une faune microbienne
nombreuse et assez de matière organique pour nourrir,
pendant un certain temps, des milliers de bacilles.
Dans l’eau stérilisée, les microbes se propagent
encore plus. L’eau fortement envahie par les bactéries
ne permet pas le facile développement des bacilles qui
l’habitent, de même qu’elle ne permet point l’évolution
d’un nouveau microbe, sauf dans le cas où celui-ci est
beaucoup plus fort que les premiers habitants du même
élément. C’est l’éternelle loi de la lutte pour l’existence
qui gouverne les relations entre ces invisibles, comme
elle gouverne les relations entre les hommes : le plus
fort mange le plus faible.
En se basant sur ce fait quelques savants ont émis
cette opinion : que l’eau la plus pure, au point de vue
bactériologique, est souvent la plus dangereuse, quand
il est impossible de la protéger contre la contamination
provenant de quelque foyer infectieux du voisinage.
Que l’on nous pardonne ces quelques détails
scientifiques, mais ils sont nécessaires à la
compréhension de ce qui va suivre et servent à
expliquer le terrible drame qui se jouera bientôt.
La plupart des microbes pathogènes se développent
161
assez bien dans l’eau stérilisée, mais mis en présence
des autres microbes saprophytes qui sont beaucoup
mieux adaptés à ce milieu nutritif, il leur faut soutenir
une lutte acharnée pour l’existence, et ils finissent, la
plupart du temps, par être vaincus. La manière de vivre
des microbes pathogènes dans l’élément liquide dépend
de nombreux facteurs. C’est tout d’abord la
composition chimique de l’eau, principalement sa
richesse en matières organiques ; c’est ensuite sa
température plus ou moins élevée, l’absence de lumière
et de mouvement. Enfin il y a encore d’autres
conditions qui dépendent des microbes eux-mêmes : la
vitalité, la résistance de ceux-ci dans leur lutte avec
leurs ennemis.
Quand le microbe pathogène commence à prendre le
dessus dans cette lutte pour la vie, et que les autres
périssent, il se produit alors dans l’eau une
augmentation de matières nutritives aux dépens des
cadavres et le microbe vainqueur peut se développer
beaucoup plus abondamment.
Procas avait prélevé chez lui de l’eau de la ville et
l’avait soumise à la méthode de Koch. Après avoir fait
chauffer à une température de 40 degrés des tubes
contenant de la gélatine préparée avec du bouillon de
viande, il « ensemençait » avec une certaine quantité
d’eau. La gélatine fondue était ensuite coulée dans des
162
cristallisoirs en verre, dits boîtes de Pétri. D’ordinaire,
les colonies de microbes apparaissent au bout de vingt-
quatre heures ou de trente-six heures, sous forme de
petits points blancs. Et la numération de ces colonies
donne le nombre total de microbes contenus dans la
quantité d’eau prise pour l’ensemencement.
L’eau de la ville analysée par Procas n’était pas
riche en microbes ; leur nombre ne dépassait pas dix-
huit cents par centimètre cube. Il était évident que cette
eau pourrait offrir un milieu favorable au Bacillus
murinus : la lutte pour l’existence ne lui serait point
trop difficile. Pour vérifier ce fait, Procas ensemença un
centimètre cube de Bacillus murinus dans un ballon de
cinq litres rempli d’eau de la ville. Toutes les six
heures, il étendait les échantillons de cette eau sur la
gélatine, et comptait le nombre de colonies apparues,
après un séjour de vingt-quatre heures à l’étuve. La
deuxième expérience révéla une diminution notable des
colonies du bacillus, et en trente heures, elles
disparurent presque complètement. Le bacille du rat,
qui était si puissant, si vivace dans l’organisme animal,
était vaincu par des êtres invisibles.
Mais Procas ne se décourageait pas. Au contraire la
difficulté le stimulait. Il savait fort bien que l’on peut
habituer chaque bactérie à des conditions nouvelles de
vie, en changeant peu à peu ces conditions. Il
163
ensemença son Bacillus murinus dans un bouillon
contenant moins de viande et plus d’eau stérilisée, et se
livra à une série de cultures, en diminuant
graduellement la quantité de matières organiques.
Cependant, le bacille ensemencé dans l’eau non
stérilisée disparaissait au bout de quelque temps.
D’autre part, l’inoculation de cette culture sur les rats
démontrait que sa virulence s’atténuait très
sensiblement, puis finissait par ne plus avoir de force.
Cette fois, Procas perdit tout courage, et peut-être
eût-il renoncé à continuer ses expériences si les cris
hostiles qu’il entendait au dehors n’avaient stimulé son
énergie, et entretenu son idée de vengeance.
Il continua ses recherches, et arriva à se demander
si, par suite d’une coopération entre deux ou plusieurs
espèces microbiennes, il n’arriverait pas à une sorte
d’union bacillaire.
La science fournit plusieurs exemples de cette
« symbiose », de cette association de microbes qui
apparaît comme des plus utiles et même nécessaire à la
vie d’un type déterminé.
Metchnikoff n’a-t-il pas constaté que la
combinaison du vibrion du choléra avec quelques autres
espèces, comme par exemple la sarcine, parasite
inoffensif de l’intestin de l’homme, est des plus
virulentes ?
164
Il fallait trouver un type microbien qui pût
augmenter la force de résistance du Bacillus murinus. Il
se livra à nombre d’essais, mais les résultats étaient
toujours les mêmes. Le bacille s’atténuait dans l’eau et
sa virulence y disparaissait presque complètement.
Allait-il donc renoncer à sa vengeance ? La science
serait-elle impuissante à lui procurer le poison qui
devait anéantir des centaines de vies humaines ?
Chaque jour il se monte davantage. Il s’absorbe de
plus en plus dans son idée de vengeance ; il en arrive à
ne plus songer qu’à cela. C’est un homme exaspéré, un
demi-fou...
Lorsque les cris et les injures des gens massés
devant sa porte parviennent à ses oreilles, au lieu d’être
effrayé, comme devant, il a un ricanement sinistre,
soulève doucement son rideau, regarde fixement tous
ces individus qui l’insultent et songe que s’il parvient à
isoler et à multiplier le bacille qu’il cherche, bientôt on
verra reparaître le spectre de la Mort Noire, qui, aux
siècles lointains, parcourait les vallées d’Europe en
semant sur sa route la terreur et la ruine...
Et il se réjouissait à la pensée que pour tous ces êtres
qui le faisaient souffrir, ce serait avant peu les ténèbres
du tombeau. Nul regret, nulle pitié ne trouvaient place
dans son âme. Il envisageait froidement les
conséquences de son acte, et attendait avec impatience
165
le jour où il pourrait, d’un simple geste, supprimer ses
ennemis.
Dans son laboratoire, à la lueur d’un bec de gaz
clignotant, jusqu’à une heure avancée de la nuit, il
accomplissait son œuvre de mort avec la fièvre d’un
savant qui travaille uniquement pour la science.
166
XX
Jusqu’alors aucun de ses essais n’avait réussi ; il se
heurtait toujours aux mêmes difficultés et les microbes
qu’il « ensemençait » perdaient leur virulence une fois
qu’ils étaient plongés dans l’eau.
Un jour il eut l’idée de puiser de l’eau à un vieux
puits très profond qui se trouvait dans sa cour. Il
n’augurait rien de bon de cette nouvelle expérience
quand, à sa grande surprise, il remarqua que le Bacillus
murinus se développait très abondamment dans cette
eau non stérilisée.
Au bout de vingt-quatre heures, le nombre des
microbes contenus dans le liquide diminua, tandis que
son bacille se développait de plus en plus. Nul doute : la
cause initiale de cette augmentation de virulence était
due à l’un des microbes habitant le puits et les mêmes
résultats pouvaient être obtenus avec la culture pure de
ces microbes dans l’eau stérilisée. Il les isola, les
cultiva à part et ensuite les développa avec le murinus
adapté à la vie dans l’eau du puits et dans celle de la
ville.
167
Le problème était résolu ! Procas tenait enfin sa
vengeance : deux microbes qui, coopérant l’un avec
l’autre, allaient devenir d’une virulence extrême.
Il prépara soigneusement une culture de ces deux
bacilles dans un ballon de deux litres, puis se laissa
tomber sur son divan en poussant un profond soupir.
Il ne lui restait plus qu’à accomplir l’acte décisif,
celui qu’il ruminait depuis si longtemps !
*
Tout était prêt. Et pourtant, il hésitait. Pendant de
longues heures, il demeura immobile, la tête entre les
mains. « Allons, se disait-il intérieurement, il faut se
décider. Est-ce qu’ils ont eu pitié de moi, eux ? »
Il se levait, s’approchait du bocal, le mettait sous
son bras, comme s’il était prêt à l’emporter, et faisait
quelques pas dans la pièce. Une lutte affreuse se livrait
en lui. Il reposait le bocal, allait se rasseoir, puis
songeait de nouveau... Il revivait alors ses jours de
misère, les tortures que lui faisait endurer cette foule
sauvage qui ne lui laissait plus un instant de repos : Il se
remit à marcher, ouvrit tout à coup la fenêtre et respira
largement, plongeant ses regards dans l’obscurité.
168
À Saint-Pierre-de-Montrouge, l’heure sonna, grave,
frémissante. Il pleuvait. Des nuages couraient dans le
ciel avec, par places, de grands tons blafards.
Son poing se tendit du côté de la rue ; vivement il
endossa son pardessus, se coiffa de son chapeau et,
dissimulant son bocal sous son bras gauche, ouvrit sa
porte et sortit.
Dans les maisons, ses ennemis dormaient,
tranquilles et confiants.
Procas remonta l’avenue du Maine jusqu’à l’église
de Montrouge, prit la rue d’Alésia, tourna à droite dans
la rue de la Tombe-Issoire et gagna la rue Saint-Yves.
Arrivé à l’endroit où il avait découvert, quelques
semaines auparavant, le cadavre de son pauvre Mami, il
s’arrêta, essoufflé, car il avait marché très vite et suait à
grosses gouttes. Se rappelant la tragique soirée où l’on
avait voulu le lyncher, il revoyait son chien qui se
serrait contre lui en grognant, puis tout s’effaçait dans
son esprit. Il ne gardait plus que le souvenir de
l’angoisse qu’il avait éprouvée ensuite, lorsqu’il courait
à la recherche de Mami, et qu’il le retrouvait, au petit
jour, pantelant dans le ruisseau.
« Les misérables !... Les misérables !... » ne cessait-
il de répéter, en proie à une colère sourde qui allait en
s’accentuant. À cette minute, tout s’exaspérait en lui. Il
ne raisonnait plus, et ne songeait qu’à une chose : se
169
venger.
Il se remit en marche, avançant d’un pas furtif,
comme un malfaiteur qui se sent épié. Il était presque
certain que personne ne l’avait aperçu, cependant il
tremblait et convulsivement cherchait à se rapetisser.
La pluie continuait de tomber avec un bruit las. Les
lumières de Paris formaient au loin, au-dessus des
maisons, une grande buée vacillante.
Parvenu à l’angle de l’avenue Reille et de la rue
Saint-Yves, il s’orienta. Devant lui, le réservoir de
Montsouris avait l’aspect d’un énorme tumulus
recouvert d’un épais gazon, d’une de ces sépultures
gigantesques comme on en voit dans quelques villes
d’Asie... Sur un des côtés s’élevaient de petits édicules
vitrés et, à l’angle nord-ouest, une construction en
maçonnerie surmontée d’un kiosque métallique qui
faisait l’effet d’une passerelle de paquebot.
Il se rappelait être venu là, quelques années
auparavant, avec une délégation de conseillers
municipaux et de chimistes, pour examiner ce qu’on
appelle les « bâches d’arrivée », où débouchent les
siphons de la Vanne, du Lunain et du Loing. Il
s’agissait alors d’une enquête du comité d’hygiène.
En sa qualité de bactériologiste, Procas avait été
désigné pour étudier sur place les dangers de
170
contamination des eaux par la poussière que le vent
pourrait chasser dans les cuvettes d’adduction, et il
avait été frappé, à cette époque, de la facilité avec
laquelle on pouvait pénétrer dans le réservoir
maintenant protégé par de solides travaux. Il longea
l’avenue Reille, puis la rue de la Tombe-Issoire et la rue
Saint-Yves, laquelle encadre de deux côtés le grand
tumulus gazonné, et comprit qu’il n’arriverait jamais à
escalader ces murs... Il essaya d’ouvrir une petite porte
encastrée dans la pierre, mais n’y put parvenir. Il eût
fallu en forcer la serrure (et Procas n’eût pas hésité à le
faire), mais il n’avait sur lui qu’un petit couteau dont la
lame se serait brisée au moindre effort.
Pendant qu’il réfléchissait, noyé dans un coin
d’ombre, la silhouette d’un sergent de ville se profila le
long des maisons voisines. Il attendit que cette
silhouette eût disparu, puis fit encore une fois le tour du
réservoir. Celui-ci était aussi bien défendu qu’une
forteresse. La rage au cœur il reprit le chemin de sa
demeure.
La pluie avait cessé, un vent bas faisait cliqueter les
vitres des réverbères : de grands nuages, pareils à de
l’ouate saupoudrée de suie, s’effilochaient dans le ciel,
éclairés, de temps à autre, par un rayon de lune.
Procas était tellement troublé qu’il s’égara. Au lieu
de tourner à gauche pour rejoindre la rue d’Alésia par
171
l’avenue du Parc-de-Montsouris, il s’engagea à droite et
se trouva dans la rue de la Glacière.
Après une assez longue hésitation, il reconnut enfin
son chemin, mais il était tellement fatigué qu’il dut
s’asseoir sur un banc. Une torpeur l’envahit, et peut-être
se serait-il laissé aller au sommeil quand un agent
l’interpella d’une voix rude :
– Vous n’avez pas de domicile ?
– Si, monsieur, répondit Procas, l’air égaré, comme
un homme qui sort d’un rêve...
– Alors, allez vous coucher... on ne dort pas sur les
bancs...
Procas se leva. Il s’éloigna, la démarche lourde, sous
l’œil méfiant du sergent de ville... Lorsqu’il arriva chez
lui, il vit une feuille de papier collée contre sa porte. Il
essaya de lire, mais ne pouvant y parvenir, la détacha. Il
entra dans son laboratoire, fit de la lumière, et ces mots,
tracés en gros caractères par une main malhabile,
apparurent sous le halo de la lampe :
« Canaille !... assassin !... Puisque la police ne veut
pas t’arrêter, avant peu nous te ferons ton affaire. »
Procas ne s’indigna même pas ; il eut un haussement
d’épaules, froissa le papier et le jeta dans un coin.
Il savait bien, parbleu ! qu’il n’avait rien de bon à
172
attendre de cette populace surexcitée, dont la haine
grondait autour de lui. Les menaces ! Elles ne
l’émouvaient guère...
Son bocal posé devant lui sur la table scintillait à la
lumière... Et il songeait : « C’est moi qui vais vous faire
votre affaire, tas de misérables !... et vous l’aurez bien
cherché... »
Il se déshabilla lentement et s’étendit sur son divan,
qu’il avait maintenant converti en lit... un lit sans draps
avec deux mauvaises couvertures de soldat. Il avait
laissé sa lampe allumée, car, depuis quelque temps,
l’obscurité l’effrayait. Au dehors, la pluie s’était remise
à tomber. Procas s’assoupit, puis, brisé de fatigue, finit
par s’endormir.
Quand il s’éveilla, il faisait grand jour. Sa lampe
charbonnait, répandant dans la pièce une petite fumée
noire. Cependant, il n’avait pas le courage de se lever...
La perspective d’une nouvelle journée à vivre
l’écœurait... Son échec de la veille l’avait découragé,
mais il ne renonçait point pourtant à son projet de
vengeance. Cette idée s’était ancrée dans son esprit
avec une telle force, qu’il la regardait comme une chose
nécessaire, une sorte d’obligation à laquelle il ne
pouvait se soustraire. Il se laissa glisser à bas de son
divan, revêtit ses habits encore tout trempés, et se
dirigea vers la cuisine où il avait installé son autoclave.
173
Là, il ouvrit le tiroir d’une vieille table, fouilla parmi
les objets qui s’y trouvaient, et prit une tige métallique
terminée à son extrémité par un double crochet. C’était
avec cela qu’il retirait autrefois du feu les tubes qu’il
faisait rougir à blanc pour les stériliser. Il chercha une
lime qu’il finit par découvrir sur une étagère, et,
revenant dans son laboratoire, se mit à râper doucement
le morceau de fer.
Ce travail dura près de trois heures, et, quand il fut
terminé, Procas se rejeta sur son divan.
Il semblait très tranquille, et, par instants, un sourire
crispait son hideux visage.
174
XXI
Ce matin-là, le gros Nestor, contrairement à son
habitude, négligea de heurter à la porte de Procas en
proférant des menaces. Il avait reçu la visite de
Barouillet, qui venait de lui apprendre une chose grave.
Bezombes avait été arrêté et conduit au
commissariat de la rue Sarrette.
– C’est la police qui se venge, grogna le gros
Nestor...
– Peut-être, fit Barouillet, mais ce qu’il y a de
certain, c’est que Bezombes est accusé d’escroquerie...
– Le père Chevassu a déposé une plainte ?
– Oh ! des plaintes... il y en a plusieurs, à ce qu’on
dit. Ce Bezombes ne valait pas cher...
– Possible, mais il nous a quand même rendu un fier
service.
Barouillet eut un geste vague.
– Oui, tout de même... les preuves qui nous
manquaient, il nous les a fournies.
– Qui sait ?
175
– Quoi, vous doutez ?
– Bezombes exagérait tout... C’est un vaniteux qui
ne cherche qu’à se faire valoir... En tout cas, qu’il ait
exagéré ou non, ce qui est certain c’est que c’est un
malhonnête homme. Il a profité de « l’affaire » pour
escroquer plusieurs commerçants du quartier, et il est
fort regrettable que nous l’ayons fréquenté car enfin,
nous avons été ses amis... On ne voyait que nous et
lui... si l’on allait supposer...
– Voyons, monsieur Barouillet, on nous connaît
dans tout Montrouge. Nous avons un commerce, une
situation... Nous ne devons rien à personne... Quand les
garçons de banque viennent chez nous ils ne laissent
jamais de fiches...
– Je ne dis pas... Mais les gens sont si méchants...
– Bah ! ne nous occupons pas de cela. Que
Bezombes se débrouille.
– On nous citera peut-être comme témoins.
– Eh bien, nous dirons ce que nous savons. On ne
pourra tout de même pas nous coffrer parce que nous
avons fréquenté un escroc. C’est des choses qui
arrivent. On fait la connaissance d’un homme, on le
croit honnête, et on apprend plus tard que c’est une
fripouille, on n’est pas compromis pour cela. Bezombes
nous a trompés, voilà tout, mais on ne m’ôtera pas de
176
l’idée qu’il était sincère, quand il pistait le satyre...
– À quoi cela nous a-t-il avancés ?
– Ah ! monsieur Barouillet, sauf le respect que je
vous dois, vous nous avez « plaqués » et vous avez eu
tort...
– Mais non, mon ami... Je n’ai pas eu tort. J’avais
compris qu’il n’y avait plus rien à faire. Notre homme,
pour une raison que j’ignore, dispose sans doute de
grandes protections, puisque malgré toutes les preuves
accumulées contre lui, il est toujours en liberté. Mon
opinion, – ai-je besoin de vous le dire ? – n’a pas
varié... Je le crois coupable d’un crime... peut-être de
plusieurs, mais tant qu’on ne le prendra pas sur le fait...
– Pour le prendre sur le fait, comme vous dites, il
faut le surveiller... l’épier... et c’est ce que je fais,
chaque jour, ou plutôt, chaque soir... Ordinairement, il
ne sortait que pour aller chercher son dîner... et une fois
rentré il ne mettait plus les pieds dehors... Eh bien, hier,
il est sorti vers minuit... Je l’ai entendu ouvrir sa porte...
Je me suis mis à la fenêtre et l’ai vu qui se dirigeait du
côté de l’église de Montrouge... Mais quand je suis
descendu il était déjà loin...
– Vous êtes sûr de l’avoir vu sortir ?...
– Aussi sûr que vous êtes là devant moi... Je l’ai
guetté... car moi, j’ai de la patience, et quand je
177
m’occupe d’une affaire, je vais jusqu’au bout... Oui... je
l’ai guetté et je l’ai vu rentrer. Il pouvait être environ
deux heures du matin. D’où venait-il ?... Croyez-vous
que c’est naturel, ces sorties-là ?... Un de ces jours nous
allons encore apprendre que quelqu’un a été assassiné,
et on n’en parlera plus... Ah ! N. de D... Je le pincerai le
satyre, ou je veux perdre mon nom... À partir de ce soir,
je vais encore me tenir en faction...
– Mais, malheureux, vous ne pourrez pas veiller
toutes les nuits...
– Je dormirai le jour, mon père me remplacera à
l’étal, mais faudra bien que j’aboutisse...
– J’admire votre énergie, et surtout votre
persévérance... mais je crois que vous en serez pour
votre peine.
– Nous verrons, monsieur Barouillet, nous verrons...
Jusqu’alors nous ignorions que le satyre sortait la nuit...
maintenant nous tâcherons de savoir à quoi il emploie
son temps... pas à quelque chose de propre, bien sûr...
– Je vous souhaite bonne chance... En tout cas
n’oubliez pas que vous pouvez toujours compter sur
moi.
Le gros Nestor éclata de rire.
– Ah ! fit-il, en frappant familièrement sur l’épaule
de Barouillet, vous vous ravisez... alors, on pourrait
178
s’entendre et partager la besogne. Nous filerions le
particulier à tour de rôle...
– Ce serait avec plaisir, mais nous allons avoir les
élections municipales, et, vous comprenez, toutes mes
soirées sont prises... Je fais campagne pour Malavaux,
et...
– Tiens, je croyais que vous souteniez le conseiller
sortant...
– Non... Bellerive n’a pas tenu ses engagements... il
en a pris trop à son aise avec les électeurs... il nous faut
un homme qui s’occupe activement du quartier... Ah !
si ç’avait été dans un autre moment, je vous aurais
secondé de grand cœur, mais vous le voyez, c’est
impossible...
– Alors, je « travaillerai » seul, et m’efforcerai de
réussir... Ça arrivera peut-être plus tôt que vous ne le
pensez... et je pourrai dire que moi aussi, je prends les
intérêts du quartier.
– On vous en sera reconnaissant.
Les deux hommes se serrèrent la main, et se
séparèrent. Le gros Nestor sortit sur le seuil de sa porte
où il demeura immobile, imposant et superbe... À ceux
qui passaient, il faisait un petit signe de tête, ou
envoyait un salut de la main.
Le rôle qu’il avait assumé le posait dans l’avenue du
179
Maine, et il prenait, comme Bezombes, des airs
mystérieux quand on lui parlait de « l’affaire ».
Tout le monde était persuadé qu’il savait quelque
chose, mais ne voulait encore rien dire. Cependant, à
l’heure de l’apéritif, dans le petit café de la rue
Liancourt, il fit quelques confidences à deux ou trois
amis qui s’empressèrent d’aller répéter partout que
Nestor allait bientôt étonner tout le monde, et ceux qui
jusqu’alors l’avaient considéré comme un parfait
imbécile, commencèrent à le prendre au sérieux.
C’était lui, en somme, qui entretenait dans le
quartier la haine de tous contre Procas, haine qui se
serait peut-être atténuée, puis apaisée, comme
s’apaisent les grandes fureurs populaires. On continuait
à épier le malheureux savant, et à lui « faire la
conduite », quand il allait chercher quelques maigres
provisions qu’il n’obtenait pas toujours, car la plupart
des commerçants avaient fait alliance avec la foule. Il
était souvent obligé de descendre jusqu’à la rue de la
Gaîté et la rue d’Odessa où il trouvait fatalement de
nouveaux ennemis qui faisaient chorus avec les autres.
Il est juste de reconnaître que, depuis quelques
jours, Procas, qui était sûr de se venger de tous ces
gens, avait une attitude provocante. Autrefois il fuyait
comme une pauvre bête que l’on poursuit à coups de
cailloux, mais à présent, il tenait tête à la bande hurlante
180
qui l’escortait. Souvent, il s’arrêtait, croisait les bras, et
regardait fixement la foule... Il était certain que cela
allait mal finir et qu’un jour ou l’autre, on l’attaquerait
encore, car il devenait de plus en plus odieux.
La veille, on avait cloué une feuille à sa porte : ce
soir-là il trouva un autre chiffon de papier sur lequel
était grossièrement représentée une guillotine avec ces
mots : « Deibler t’attend ! »
Il sourit, et rentra chez lui. Il paraissait très calme. Il
mangea une croûte de pain et un peu de charcuterie et
se jeta tout habillé sur son divan, après avoir mis la
petite aiguille de son réveil sur minuit.
*
Quand la sonnerie grêle se mit à vibrer, Procas se
leva. Il fit quelques pas dans la pièce, s’approcha de la
fenêtre, écouta, puis jetant son manteau sur ses épaules,
demeura quelques instants immobile. Enfin il mit son
chapeau, dont il rabattit les bords, prit son bocal et sortit
doucement après avoir éteint sa lampe.
À peine était-il dehors qu’il entendit des pas derrière
lui. Il se retourna et vit une ombre qui rasait les murs. À
la lueur d’un bec de gaz il reconnut son ennemi et
s’ingénia à le dépister.
181
Au lieu de suivre l’avenue du Maine, il s’enfonça
dans le passage de la Tour-de-Vanves, où l’obscurité
était presque complète, tourna rapidement dans la rue
Asseline et se blottit sous un porche.
Le gros Nestor (car c’était lui), s’arrêta, indécis,
puis, ne voyant personne, parcourut la rue dans toute sa
longueur. Il passa près de Procas sans l’apercevoir,
revint dans le passage et s’avança jusqu’à l’avenue,
mais déjà Procas, par la rue Didot, gagnait la rue
d’Alésia, l’avenue d’Orléans, puis la rue Beaunier, qui
débouche en face de l’entrée principale du réservoir de
Montsouris.
Il s’engagea aussitôt dans l’avenue Reille et s’arrêta
devant une petite porte de fer encastrée dans la
muraille.
La nuit était noire, un peu brumeuse. Les feux des
réverbères semblaient miroiter dans de l’eau trouble.
Posant sur le sol son bocal, Procas, au moyen du
crochet qu’il avait façonné la veille, se mit à fourrager
doucement dans la serrure. Il y eut enfin un petit déclic,
et la porte s’ouvrit sans bruit.
Il était dans la place.
Une effarante tranquillité régnait autour de lui. Il
monta quelques marches et atteignit la grande plate-
forme de gazon qui recouvre le réservoir.
182
S’agenouillant sur l’herbe humide, il écouta un instant,
puis se releva, et, courbé en deux, se glissa vers
l’édicule vitré qu’il apercevait vaguement devant lui.
Il tremblait de tous ses membres, et sentait son cœur
battre à coups précipités dans sa poitrine. L’horrible
résolution qu’il avait prise faiblissait de minute en
minute, et peut-être allait-il revenir en arrière, quand
l’aboiement lointain d’un chien le fit tressaillir.
C’est ainsi qu’aboyait le pauvre Mami, quand il
sentait derrière lui la foule hostile qui poursuivait son
maître. Cet aboiement avait quelque chose de plaintif et
montait dans la nuit à intervalles réguliers.
Procas eut un tressaillement. En quelques secondes
ses souvenirs se succédèrent... il revit la bande hurlante
de ses ennemis, leurs figures farouches, leurs gestes de
menace... Il crut sentir sur son épaule la poigne brutale
du garçon boucher, entendre Mami qui grognait à ses
côtés, Mami dont il devait bientôt retrouver la dépouille
sanglante, le long du ruisseau... Et cela étouffa son rêve
de pardon. D’un pas furtif, il continua d’avancer,
serrant contre lui son bocal... « Pourquoi aurais-je pitié
d’eux », songeait-il.
Il était arrivé devant le kiosque où débouchent les
doubles siphons de la Vanne et du Loing. Il n’eut qu’à
crocheter une porte vitrée qui céda facilement. Parvenu
près d’une rampe de fer, il vit un trou noir où l’eau
183
entrait en bouillonnant... Ses mains qui tenaient le bocal
étaient devenues froides et, au moment d’accomplir le
geste fatal qui allait semer la mort, ses jambes
vacillèrent. Pourtant, il se ressaisit, étendit le bras,
hésita encore quelques secondes, puis d’un geste
brusque, lança le poison. Il y eut un petit bruissement,
quelque chose comme un léger susurrement de
feuillage... et ce fut tout.
Procas s’était vengé... L’irréparable était accompli.
Un frisson de douleur et de volupté parcourut tout
son être, et il s’enfuit, en proie à une terreur folle,
croyant voir autour de lui des êtres aux bras décharnés,
pitoyables et suppliants.
Il retrouva difficilement la petite porte par laquelle il
était entré, la referma sans bruit, et se lança dans les
rues ténébreuses, marchant d’un pas inégal et lourd. Il
avait conservé son bocal... il le jeta dans un terrain
vague où il se brisa.
Toute la nuit, il erra comme un chien perdu, et ne
rentra chez lui qu’à l’aube. Au moment où il mettait sa
clef dans la serrure, un homme surgit tout à coup :
– Ah ! canaille... Nous aurons ta peau !
Procas se retourna et reconnut le garçon boucher. Il
le regarda fixement, eut un sourire ironique et referma
sa porte.
184
XXII
Le quartier s’éveillait. Procas qui, malgré sa
lassitude, n’avait pas envie de dormir s’était assis sur
son divan, la tête entre les mains... À présent qu’un peu
de netteté se faisait dans son esprit, il songeait.
Ce qu’il avait fait était horrible, il s’en rendait
compte. Demain, après-demain au plus tard, les
ambulances urbaines fileraient par les rues, les hôpitaux
s’empliraient de moribonds ; tous ces gens qui
maintenant allaient gaiement à leur travail seraient
bientôt terrassés par un mal étrange dont on chercherait
en vain la cause. La mort surprendrait les hommes, les
femmes et les enfants... Les enfants !... À cette pensée,
Procas eut un serrement de cœur. Pour se venger, il
tuerait des innocents, de pauvres petits êtres qui ne
savaient pas, qui ne comprenaient rien encore aux
souffrances humaines. Et pourtant ne l’avaient-ils pas
torturé, eux aussi ? n’avaient-ils point poussé sur son
passage des cris de haine, des clameurs farouches ? Ne
faisaient-ils point partie de la multitude barbare qui le
harcelait chaque jour ? Un d’entre eux avait-il eu
seulement un geste, un mot de pitié pour lui ?
185
Procas, on le voit, à force de méditer sa vengeance,
de la ressasser, en était arrivé à la trouver juste, presque
naturelle. Il est vrai que la souffrance et les persécutions
dont il était l’objet avaient peu à peu, comme nous
l’avons expliqué, troublé sa conscience. Il n’était plus
un être normal.
Pour le moment, il ne voyait qu’une chose : il allait,
à son tour, lire, sur les visages, la douleur et l’angoisse.
Quand il se sentait envahir par un sentiment de pitié, il
se rappelait aussitôt tout ce qu’on lui avait fait, et la
colère concentrée dans son cœur entrait de nouveau en
ébullition. Il entretenait autour de lui une ambiance de
souvenirs et il évitait de s’interroger de peur d’avoir à
se condamner.
Quand vint le soir, il sortit. Comme d’habitude, ce
fut autour de lui la même horde déchaînée, gouailleuse
et mauvaise. Il semblait insensible aux injures ; ce
n’était plus un homme irritable et furieux comme
devant, mais un être inconscient, comme en état
d’hypnose pour qui le monde extérieur n’existe plus.
– Il est joliment sage ce soir, s’écria une femme qui
suivait la foule en tenant son petit par la main.
– Oh ! vous y fiez pas, dit une autre... n’approchez
pas trop... prenez garde !
Cependant la nouvelle attitude de l’homme à la
186
figure bleue étonnait, et l’on se demandait si ce calme
était naturel. Certains eussent voulu le voir regimber, et
l’agaçaient, le bousculaient même, comme ces
dompteurs qui fouaillent un fauve pour le faire rugir.
Procas était toujours impassible.
Il se disait : « À quoi bon ? demain, ils ne
s’occuperont plus de moi... car ils auront un ennemi
autrement redoutable. »
Et, à cette pensée, une lueur mauvaise passait dans
ses yeux.
Il put ce soir-là acheter quelques provisions. Quand
il rentra chez lui, il remarqua que son escorte était
toujours aussi nombreuse. Il s’enferma, mangea
lentement à la lueur de sa petite lampe à pétrole, puis,
comme il sentait bien qu’il ne pourrait pas dormir, prit
un livre de bactériologie et s’absorba dans la lecture
d’un chapitre pris au hasard.
Par instants, le roulement d’une voiture, un bruit de
pas pressés, un murmure de voix, le faisaient tressaillir.
Il écoutait, puis se replongeait aussitôt dans son livre,
en murmurant : « Non... pas encore... c’est trop tôt. » Il
calculait que l’eau du réservoir ne s’était pas encore
répandue dans les canalisations... il fallait au moins
quarante-huit heures pour que la contamination fût
complète. Et il suivait en imagination le développement
187
de ses bacilles dont les colonies devaient se multiplier à
l’infini. Il se les représentait, comme s’il les voyait
réellement au microscope grouillant sur la plaque de
verre.
Soudain, sa tête se pencha en avant ; il dormait. Et
alors sa pensée transformée, dénaturée, amplifiée par le
rêve, lui fit voir des bacilles énormes, monstrueusement
grossis, avec des antennes gigantesques, des tentacules
de pieuvres, des yeux étincelants... Tout cela se
mouvait, se tordait en convulsions lentes, et il sentait
sur son corps le glissement gluant de ces monstres qui
peu à peu l’enserraient, lui comprimaient la poitrine,
l’étouffaient... Il poussa un cri et se réveilla...
Il alla ouvrir la fenêtre. Un homme était debout près
de sa porte. C’était le gros Nestor qui le guettait. Procas
le reconnut et, au lieu de refermer la fenêtre, demeura
accoudé à la barre d’appui. Le garçon boucher
s’esquiva et alla se cacher plus loin. Peut-être croyait-il
que son ennemi allait sortir et qu’il jetait un coup d’œil
dans la rue avant de quitter sa maison. « S’il y a une
justice, pensa Procas, c’est celui-là qui devrait être
frappé le premier. » Et il se mit à marcher car il
craignait de s’endormir et d’avoir encore quelque
affreux cauchemar.
Cependant la fatigue finit par le terrasser et il
s’abattit sur son divan où un sommeil de brute ne tarda
188
pas à s’emparer de lui. Au matin, il s’éveilla avec une
affreuse migraine ; il se trempa le front dans une
cuvette et comme l’eau avait rejailli sur son visage, il
s’essuya avec soin, craignant que cette eau ne fût déjà
contaminée. Maintenant, il n’oserait plus boire... Ne
fallait-il pas qu’il pût jouir de son triomphe, voir
souffrir ceux qui l’avaient poussé à commettre son
acte ?
D’ordinaire, il ne sortait jamais le matin, mais ce
jour-là il alla acheter les journaux. Une bande de
gamins l’assaillit dès qu’il eut mis le pied dans la rue et
les commères qui causaient sur le pas des portes
l’accablèrent d’injures, mais Procas allait droit devant
lui, la tête penchée en avant, les yeux mi-clos, comme
un homme qui rêve. Ce calme persistant, qui contrastait
avec son état de fureur habituel, ne manqua pas de
surprendre. On en conclut qu’il ne se sentait pas la
conscience tranquille et qu’il s’attendait sans doute à
être arrêté. Pendant qu’on l’observait à la dérobée, il
revenait, en lisant un journal, ce qui parut singulier.
Que pouvait-il bien chercher dans les journaux ?
Ceux qui n’avaient pas encore eu le temps de jeter
les yeux sur les feuilles du matin s’empressèrent de se
rendre au kiosque voisin et, séance tenante, se mirent à
parcourir les colonnes de première, de deuxième et de
troisième page, espérant y découvrir une indication,
189
mais ils en furent pour leur peine. Pourtant, un vieux
rentier décoré qui s’était mêlé aux groupes fit
remarquer un fait divers qui n’avait point frappé l’esprit
des curieux. Il était question dans ce fait divers d’une
femme qui, la veille, avait été étranglée dans un hôtel
borgne de la rue de la Tombe-Issoire. Elle était rentrée
vers minuit, en compagnie d’un individu qui cherchait à
dissimuler son visage et qui avait disparu avant l’aube.
Ce fut alors pour les gens rassemblés autour du kiosque
comme si un voile se déchirait devant eux...
– Parbleu ! dit quelqu’un, voilà ce qu’il cherchait
dans le journal.
– Bien sûr, fit un autre... c’est lui, y a pas d’erreur...
Depuis quelques jours, il sortait, le soir... où allait-il ?...
– Vous verrez, dit le vieux rentier, tout fier d’avoir
fait preuve de sagacité, vous verrez que ce crime-là
restera impuni, comme les autres. Ah ! il est habile le
gaillard... Il n’en est pas à son coup d’essai...
Toute la journée le crime de la rue de la Tombe-
Issoire fit l’objet des conversations. Le gros Nestor
écumait de rage.
– Je l’ai manqué avant-hier, disait-il... Je le suivais,
mais il m’a échappé... Si j’avais pu lui emboîter le pas,
ça y était, je « l’avais »... Sûr que c’est lui qui a fait le
coup !...
190
Personne n’en doutait, quand les journaux du soir
firent la lumière sur ce drame. L’assassin avait été
arrêté. C’était un nommé Mohamed Ben Agha,
manœuvre dans une usine du boulevard de la Gare. On
avait trouvé sur lui la montre-bracelet de sa victime, et
il avait fait des aveux. Ce fut une consternation
générale, mais on n’en demeura pas moins persuadé
que « le satyre » ne valait pas mieux que ce Mohamed,
et qu’un jour ou l’autre on finirait bien par le prendre en
flagrant délit.
191
XXIII
Procas attendait toujours. Il ne se souciait plus de la
foule qui grondait sur son passage. Une idée l’obsédait :
ce bacille sur lequel il avait compté, dont la nocivité lui
avait paru évidente, aurait-il perdu de ses propriétés
quand il s’était trouvé en contact avec une immense
étendue d’eau ? Le réservoir, il le savait, contenait, avec
sa réserve, environ deux cent mille mètres cubes. Est-ce
que cette masse ne renfermait pas un élément qu’il
n’avait point prévu ? Non, pourtant, son bacille devait
anéantir tous les autres, car les expériences qu’il avait
faites sur cinq ou dix litres d’eau lui avaient
suffisamment prouvé la virulence et la combativité de
ses « colonies ». Elles devaient être en train de se
développer, mais n’étaient pas encore parvenues dans
les canalisations.
Parfois un remords le prenait et il souhaitait presque
de voir échouer sa tentative, mais quand il retrouvait
devant lui les regards de haine de ses ennemis, qu’il
entendait leurs imprécations, leurs injures, il sentait
s’évanouir sa pitié. Certes, il n’entendait pas jouir
longtemps de son triomphe, car la vie lui pesait comme
192
un fardeau. Une fois sa vengeance accomplie, il
disparaîtrait.
Dans l’après-midi, il sortit. Il remarqua qu’on le
regardait, mais sans colère, et crut même lire sur
certains visages une sorte de compassion. Sur l’avenue
du Maine, au coin du passage de la Tour-de-Vanves,
des gens causaient d’un air mystérieux. Quand il passa,
ils ne l’accueillirent point par ces habituelles clameurs
qui, autrefois, le rendaient fou furieux. Il eût voulu
cependant qu’on l’injuriât, qu’on le frappât même, cela
eût entretenu dans son cœur la colère qu’il sentait peu à
peu s’apaiser. Il rentra chez lui, ouvrit sa fenêtre,
regarda sur l’avenue. Ordinairement dès qu’il paraissait,
c’étaient des cris farouches, des gestes de menace...
Aujourd’hui, rien... Le silence... Toute la journée, il
demeura prostré devant sa table de travail, en proie à
une tristesse noire... Ainsi, au moment même où il
l’avait condamnée à mort, la foule s’humanisait... Et il
cherchait en vain la cause de cet apaisement. Il finit par
se persuader que ce calme n’était qu’apparent et que
l’on méditait encore quelque chose contre lui. Cela
s’était déjà produit... Il avait cru souvent retrouver un
peu de tranquillité, et le lendemain il s’était vu de
nouveau assailli par une bande de furieux.
La nuit était venue, et il demeurait devant sa table,
sans même songer à allumer sa lampe, quand on frappa
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à la porte. Il tressaillit. Qui donc pouvait venir chez
lui ?... Il hésita un instant, puis fit de la lumière.
On l’appelait maintenant : « Monsieur !...
Monsieur !... »
Il se décida à aller ouvrir, et se trouva en face de
deux hommes, mais recula en reconnaissant l’un d’eux,
ce garçon boucher qui avait été pour lui un tortionnaire,
un bourreau.
– Que me voulez-vous ?... Que me voulez-vous ?
s’écria-t-il.
– Monsieur, répondit le gros Nestor, nous voulons
vous parler.
– Me parler ? Qu’avez-vous à me dire ?... Vous
venez probablement pour m’assassiner, misérable !
– Calmez-vous, dit le second visiteur, qui n’était
autre que Barouillet, nous venons pour éclaircir un
malentendu.
La phrase était peut-être mal choisie, mais on sait
que Barouillet dont la tête était bourrée de clichés
électoraux, employait volontiers des termes de réunion
publique.
– Oui, reprit-il, un malentendu... un regrettable
malentendu.
Procas avait reculé.
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– Entrez, dit-il, comprenant qu’il ne pourrait tenir
tête à ces deux hommes. Il pénétra dans son laboratoire,
ils le suivirent.
– Monsieur, dit Barouillet, nous avons des excuses à
vous faire.
– Oui... parfaitement, des excuses, appuya le gros
Nestor, en s’inclinant gauchement... Tout le monde peut
se tromper, s’pas ?...
– Et nous nous sommes trompés... grossièrement
trompés, appuya Barouillet... Tout cela aussi c’est la
faute d’un individu qui a maintenant maille à partir
avec la justice... Il prétendait savoir... Il nous a pour
ainsi dire convaincus... Nous l’avons cru, car ce qu’il
disait était si précis et concordait si bien avec les faits,
qu’il était impossible de ne pas vous accuser...
Procas ne comprenait toujours pas. Il était près de
croire à une mystification, et regardait avec inquiétude
ces deux hommes, dont l’un était son plus mortel
ennemi, celui qui avait à maintes reprises déchaîné
contre lui la colère de la foule.
– Expliquez-vous, dit-il, quels sont les faits dont
vous parlez ?
– Vous le savez bien, répondit Barouillet.
– Tout ce que je sais c’est que je suis un objet
d’horreur et qu’au lieu de me plaindre vous vous êtes
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tous acharnés contre moi. Vous m’avez injurié, frappé.
Je n’avais plus au monde qu’un ami, un chien, une
pauvre bête à demi infirme, et vous l’avez tué !
Pourquoi ? Que vous avais-je fait ?
– Nous avons eu bien des torts envers vous. Je le
reconnais, Mais votre façon de vivre, vos mystérieux
travaux nocturnes, tout cela nous avait paru louche et le
jour où le petit Maurice a disparu, nous avons cru...
– Qu’avez-vous cru ?
– Que vous l’aviez tué !...
– Mais c’est horrible ! Ainsi vous avez pu me croire
coupable d’un meurtre, moi ?
Le gros Nestor et Barouillet courbèrent la tête sans
répondre. Ils avaient maintenant conscience de
l’infamie de leur conduite et ne trouvaient plus rien à
dire.
– Voyons, reprit Procas, parlez. Pourquoi venez-
vous aujourd’hui me présenter des excuses, à moi que
vous considérez peut-être encore comme un assassin ?
– Non, balbutia Barouillet, nous savons maintenant
que vous n’êtes pas coupable. L’enfant a reparu. Il avait
été enlevé, à la fête du Lion de Belfort, par des
saltimbanques. Mais il est parvenu à leur échapper et,
hier, des agents l’ont ramené chez lui. Vous comprenez
à présent pourquoi nous sommes ici. Nous sommes
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d’honnêtes gens et nous savons reconnaître nos torts.
On nous avait monté la tête et puis tout vous accusait.
On avait relevé des traces de sang dans la petite cour de
votre maison. L’enfant jouait devant votre porte
quelques instants avant sa disparition. Mettez-vous à
notre place, qu’auriez-vous pensé ?
Procas s’était assis ; la tête entre les mains, il
sanglotait... Ainsi on l’avait pris pour un assassin et il
ne s’en doutait pas. Il croyait que c’était sa seule laideur
qui ameutait la foule contre lui. S’il avait su ! Pourquoi
aussi ne lui avait-on rien dit ? Ah ! il comprenait tout
maintenant : la visite du commissaire, la perquisition,
les hurlements de rage qui s’élevaient à son approche,
la fureur de ces gens qui le croyaient coupable.
– Monsieur, dit le gros Nestor, en lui frappant
doucement sur l’épaule, ne vous tracassez pas...
Maintenant tout est fini, on sait que vous êtes un brave
homme... Vous n’avez plus d’ennemis, je vous assure...
On est déjà renseigné dans le quartier... et on vous,
plaint.
Procas n’osait lever la tête, regarder cet homme qui
lui parlait, cet ennemi qu’il exécrait naguère et qui
venait aujourd’hui s’excuser... qui prononçait enfin les
paroles de pitié qu’il avait attendues en vain et qui
l’eussent peut-être encouragé à vivre...
Et il songeait : « À l’heure où je n’ai plus
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d’ennemis, où ceux qui me persécutaient viennent me
tendre la main, le poison est en marche, il circule dans
les canalisations, il a peut-être déjà fait des victimes. »
Il se leva brusquement, regarda les deux hommes, et
s’écria d’une voix rauque :
– Non... Non... si vous saviez !... aussi j’ai trop
souffert !... j’ai trop souffert !...
Et il s’enfuit en courant.
– Pauvre type, murmura le gros Nestor, il est fou...
Pas étonnant après des émotions pareilles ! Ah ! il en a
vu de dures et peu s’en est fallu qu’on ait sa peau. Que
c’est bête tout de même !... Et tout ça c’est la faute de
cette crapule de Bezombes... Aussi pourquoi l’avons-
nous écouté ? Le père Grinchu avait raison... lui seul
avait vu clair dans tout cela !...
Barouillet ne répondit pas. Il prit le garçon boucher
par le bras, et l’entraîna dehors.
Les vendeurs de journaux parcouraient les rues,
s’arrêtaient, distribuaient quelques feuilles encore
humides, et repartaient en hurlant :
La maladie mystérieuse... détails complets... les
décès de la journée !...
198
*
Il arrive qu’une vengeance porte parfois à faux et
qu’elle atteigne des innocents. C’est ce qui était arrivé...
Procas avait voulu se venger de ceux qui l’avaient
rendu si malheureux, et la fatalité qui l’avait toujours
poursuivi semblait s’attacher à lui. Son bacille faisait
maintenant des victimes, les hôpitaux se remplissaient
de malades, mais ce n’était point dans le quartier de
Montrouge qu’avait éclaté la terrible épidémie. Procas
était persuadé, comme beaucoup de Parisiens, que le
réservoir de Montsouris distribue l’eau de la Vanne et
du Loing aux habitants du quatorzième, et c’étaient
ceux du centre qu’il avait atteints. Le premier, le
deuxième, le troisième et le quatrième avaient reçu
l’eau empoisonnée, et l’on comptait déjà de nombreux
cas d’intoxication. Aux terrasses des cafés, dans les
restaurants, dans les maisons, des hommes, des
femmes, des enfants tombaient en tournoyant comme
pris de vertige. Les ambulances urbaines passaient et
repassaient sous l’œil terrifié de la population. La
maladie commençait brusquement par un frisson violent
et des vomissements. La température s’élevait très vite
et atteignait, en deux ou trois heures, 41 et même 42
degrés. Le pouls montait jusqu’à cent cinquante
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pulsations à la minute. Les phénomènes nerveux étaient
aussi très accentués ; beaucoup de malades étaient pris
de convulsions, la peau se couvrait d’une sueur
visqueuse ; sur le visage et sur les membres
apparaissaient des bulles remplies d’un liquide trouble.
Et les gens qui avaient jusqu’alors échappé au fléau
attendaient leur tour, angoissés, tremblants. Les
habitants de l’antique Pompéi, en voyant descendre la
lave qui allait les engloutir, ne durent pas être plus
effrayés que le furent les Parisiens en ces heures
tragiques.
*
Procas errait maintenant par les rues, affolé. La
visite du gros Nestor et de Barouillet l’avait bouleversé.
Le remords lui broyait le cœur. Pouvait-il laisser mourir
des gens qui avaient cessé d’être des ennemis, qui
avaient reconnu leurs torts à son égard, et ne
demandaient qu’à se les faire pardonner ? Il allait tout
dire, tout révéler au commissaire, faire arrêter les eaux
dans les canalisations. Peut-être en était-il temps
encore ? Oui, mais une fois qu’il aurait avoué son
crime, il fallait qu’il disparût. Sa résolution fut vite
prise ! Il allait retourner chez lui et prendre, sur la petite
étagère, la fiole de cyanure de potassium qu’il avait eu
200
souvent idée de porter à ses lèvres... Il confesserait son
crime... et en finirait aussitôt avec la vie.
Les cris des camelots avaient soudain attiré son
attention... Un tremblement le prit. Il acheta un journal,
lut à la lueur d’un réverbère, et sentit ses jambes se
dérober sous lui... Ainsi, voilà à quoi il avait abouti... à
tuer des innocents ! des gens qu’il n’avait jamais vus...
qui l’ignoraient !... Un long sanglot monta à ses lèvres,
il voulut courir jusqu’à son laboratoire, mais cette fois
la secousse avait été trop forte pour cet homme dont la
vie ne tenait plus qu’à un fil. Une crise d’étouffement le
prit, son cœur cessa brusquement de battre, et il
s’abattit comme une masse, foudroyé.
*
Cependant les médecins avaient enfin reconnu que
c’était l’eau qui portait la mort dans Paris, et l’épidémie
avait été enrayée. On ignora toujours qu’un homme,
pour se venger, avait empoisonné le réservoir de
Montsouris, et l’on discuta longtemps encore sur les
causes de la contagion.
Procas, ramassé sur la voie publique, fut transporté
passage Tenaille et, le surlendemain, tout Montrouge
suivait le pauvre corbillard qui l’emmenait vers sa
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dernière demeure.
L’assassin était devenu une victime, et la foule, qui
ne savait pas, jeta des fleurs sur sa tombe...
La pitié s’était éveillée trop tard !...
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Le récit que l’on vient de lire est un récit
rétrospectif. Il est maintenant tout à fait impossible
d’empoisonner un réservoir dont, chaque jour, l’eau est
analysée avec le plus grand soin par les chimistes de la
Ville.
Que les Parisiens se rassurent !
A. G.
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Cet ouvrage est le 555ème publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.
La Bibliothèque électronique du Québec
est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.
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